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Le Muet danois • III III • Viggo Larsen

 

En explorant les toutes premières années des fonds mis en ligne par le Danish Film Institute, j’ai été surpris de ne presque y croiser qu’un nom : celui de Viggo Larsen, omniprésent jusqu’en 1910 (où il disparaît soudain des radars). J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait là d’un problème lié au peu de copies ayant survécues, ou bien à une mise en avant, par la cinémathèque danoise, d’un réalisateur jugé plus important que les autres. Il s’avère que la réalité est plus simple : jusqu’en 1909, Viggo Larsen est le seul réalisateur de la Nordisk – et, par là-même, l’un des seuls cinéastes danois.

Retracer l’histoire de Viggo Larsen, c’est donc plus simplement retracer celle des débuts du cinéma de son pays. Passés quelques films pionniers (ceux de Peter Efelt, dont je vous parlais ici), le cinéma danois ne débute réellement qu’avec un certain Ole Olsen, entrepreneur dont le passif professionnel (ancien forain, impresario de cirque, directeur de casino…) témoigne à la fois d’une connaissance des goûts du public populaire, et d’un flair de businessman aiguisé. En 1905, il ouvre ce qui n’est alors que la deuxième salle de cinéma du pays (le luxueux Biograph Theater, à Copenhague), et se voit immédiatement contraint de la nourrir en films. C’est de ce besoin que naît sa société de production (la “Nordisk”), avec son petit studio construit au fond d’un jardin, à Valby, dans la banlieue de la capitale. Des fictions viennent alors compléter un catalogue naissant, majoritairement composé de documentaires et de films en plein air.

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Ole Olsen

Ces fictions, il les tourne avec ce qu’il a directement sous la main, et ce n’est pas une façon de parler : Viggo Larsen, son premier cinéaste (un ancien sergent de l’armée danoise), n’est ni plus ni moins que le contrôleur de billets de son cinéma. Et l’unique opérateur de ces films, Axel Sørensen, est lui le vendeur de programmes de l’établissement… Ce duo placé à la tête des tournages est complété d’une petite troupe éclectique de techniciens et d’artistes (un prestidigitateur, une actrice de théâtre, un clown, même un ventriloque…) – et c’est à peu près tout.

C’est cependant assez pour que la Nordisk connaisse une expansion fulgurante. Prenons la mesure de la vitesse de développement de cette société : en janvier 1906, Olsen engage un opérateur pour tourner son tout premier documentaire ; à la fin de la même année, l’intégration verticale de sa société est achevée. En 1907, à une première branche installée à Berlin, s’ajoutent celles de Paris et de Londres. En 1908, c’est au tour de celle de New York, ainsi que d’agents permanents présents en Suède et en Italie… Lorsque arrive 1909, le catalogue de la Nordisk compte plus d’une centaine de films (qui restent courts : pas plus de 250 mètres).

Durant cette époque, les démarches d’Olsen annoncent déjà les futurs traits du muet danois, et notamment l’hybridité qui fera sa marque de fabrique : le background forain d’Olsen le pousse à la recherche constante de sensationnalisme, qu’il considère comme la façon la plus efficace de parler au public ; mais sa sagacité le pousse aussi à multiplier très tôt les adaptations littéraires, pour viser le public bourgeois alors en plein essor… Sous son règne, les deux tendances vont bientôt fusionner au sein des mêmes films.

C’est plus généralement un businessman redoutable, commercialement agressif mais aussi audacieux, que décrivent les quelques textes que j’ai pu lire sur Olsen. L’affaire de La Chasse au lion (tourné en 1907), le plus gros succès danois de ces premières années, en est un exemple parlant. Olsen fait alors le pari financier d’acheter deux lions au zoo Hagenbeck, à Hambourg, dans le simple but de les tuer à l’écran. Il va filmer cela sur une petite île du fjord de Roskilde, contre l’interdiction préalable du ministre de la justice lui-même, qui avait été alerté par les ligues de défense animale. Olsen tourne son film, tue les lions sur place, ce qui l’amène donc en procès, puis en appel, dont il sortira acquitté (tout juste lui retire-t-on sa licence pour le Biograph Theater). Il y aura tout gagné : contournant les interdits ostensiblement, et par ce long double-procès amplement médiatisé, Olsen a à la fois obtenu son film aux images sensationnelles, un parfum de scandale vendeur, et une intense publicité étalée sur plusieurs mois. Résultat, l’affaire a un retentissement bien au-delà des frontières du pays, faisant de ce film un succès exporté à l’international, vendu à 257 copies, et qui revient ensuite faire triomphe au Danemark, quand son interdiction de projection y prend fin en 1908. Un coup marketing tel qu’il est aujourd’hui considéré comme le déclic lançant l’âge d’or de la Nordisk, et du muet danois par extension…

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Viggo Larsen

Quelle place, dans tout ce tableau, pour Viggo Larsen ? Celui-ci, comme on l’a dit, réalise tous les films de la firme durant les quatre premières années, mais se retrouve aussi souvent devant la caméra – c’est d’ailleurs d’abord en tant que vedette que le public le connaît (par exemple dans la série des Fabian, qui lui vaudra des fans jusqu’en Europe centrale). Entre autres faits d’armes notables, Larsen réalise La Traite des blanches (1907), première occurrence d’un récit qui connaîtra plusieurs versions à succès au Danemark les années suivantes ; et il participe à l’essor des serials criminels (de 1908 à 1910, neuf films Sherlock Holmes sont par exemple tournés, certains vendus à plus de 100 copies). Enfin, pour des raisons que je n’ai pas trouvées, mais qui tiennent sans doute simplement à l’attractivité de Berlin (ce ne sera pas le dernier talent du cinéma danois à s’y exiler), Viggo Larsen quitte la Nordisk pour l’Allemagne en 1910.

Cette figure du cinéma danois a donc eu un impact certain, mais est-ce autrement qu’en tant que pionnier interchangeable de l’industrie naissante ? Pour le dire autrement : Viggo Larsen a-t-il un style ? Il est en fait très dur de répondre à cette question, au sens où durant ces quatre premières années, les réalisations de Viggo Larsen sont indissociables du travail d’Axel Sørensen (l’opérateur systématique des premiers films de la firme), et encore plus de celui d’Ole Olsen, qui les produit. En effet, si Olsen a laissé à ses collaborateurs une image d’homme déplaisant et despotique, c’est aussi par son implication très intrusive dans la production des films : son souci de perfectionnisme technique l’amenait à vérifier directement chaque étape de la production, de l’écriture des scripts à la projection elle-même. Un film « de Viggo Larsen » ne veut donc pas dire grand-chose…

Ron Mottram, dans son Histoire du cinéma danois muet, pointe néanmoins une particularité, qui se vérifie en effet sur la plupart des films de Larsen : le filmage des espaces par l’angle. C’est-à-dire que contrairement à la plupart des films en tableaux de l’époque, qui filment frontalement en se positionnement strictement face au décor peint (comme on regarderait tout droit une scène de théâtre), la caméra de Larsen, même en intérieurs, se présente elle souvent de biais. Les personnages ne rentrent et ne sortent d’ailleurs pas toujours par les côtés de l’image, mais aussi par l’avant ou le fond de l’écran… Bref, l’espace est tridimensionnel, malgré un découpage qui ne l’investit jamais en ce sens, aboutissant à une approche paradoxale et inhabituelle.

Mais au-delà de ces questions stylistiques, c’est surtout la rupture concomitante au départ de Larsen qui laisse entrevoir sa personnalité : alors que son ère est caractérisée par la multiplicité des genres (documentaire, films policiers, courses-poursuites, films comiques, films à trucages, imitations de westerns, séries d’art…), ces films étant tout au plus unifiés par un goût des adaptations littéraires, la Nordisk après 1910 recentre sa production autour d’un modèle quasi-unique, celui de la comédie de mœurs et du drame mondain. Difficile de savoir à quel point le changement de réalisateur-en-chef (c’est August Blom qui reprend ce rôle après le départ de Larsen) y est pour quelque chose, ou s’il ne s’agit que d’une coïncidence – la Nordisk se reconfigurant de toute façon en profondeur, durant ces années, face à la multiplication des succès en salles.

Plus pragmatiquement, enfin, les films de Viggo Larsen sont-ils bons ? Autant le dire d’emblée : non, ils ne sont pas très convaincants, même s’il est difficile de savoir ce qui tient là aux tâtonnements et maladresses d’une industrie locale naissante, ou au manque de talent du cinéaste. À quelques rares exceptions près (The Boy with a sixth sense, notamment), ces courts-métrages n’ont ni la folie, ni la finesse, ni le caractère stimulant des muets danois qui suivront.

Il m’a néanmoins semblé utile de rapidement passer en revue ces très courts films, qui permettent de prendre le pouls du cinéma danois en construction. Je me rends aussi compte, en relisant mes notes, que j’ai peut-être regardé tous ces films un peu de traviole… J’ai en effet d’abord été sensible, dans mes retours critiques, à leur achèvement et à leur cohérence formelle, à leur rigueur et à leur solidité – autant de choses forcément perfectibles dans un cinéma encore à ses balbutiements. J’ai sans doute, par là-même, un peu minoré l’intérêt de ce que ces films ont à proposer par ailleurs : leur bizarrerie, les images originales qui s’y promènent, et le plaisir tout simple de figuration qui s’y déploie.

 
 
 
 

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A New Hat for the Madam

En ny Hat til Madammen / 1906

Une jeune femme achète un chapeau dernier cri, qui s’avère être particulièrement gigantesque…  [voir le film]
Cette comédie est la déclinaison de ce qui semble être presque un genre (ou du moins une mode) du cinéma de l’époque : des récits où la lubie et la bizarrerie joyeuse d’une dame bourgeoise vont, par contamination ou dégâts collatéraux, causer le chaos et la destruction à travers la ville (Madame Babylas aime les animaux, Madame a ses envies, Madame cent kilos a chaud…). Ce film cependant, n’est ni le plus ingénieux, ni le plus inventif d’entre eux : les passages burlesques (à part peut-être l’arrivée de la commande) sont peu lisibles ou trop accélérés, et le chapeau est finalement assez peu exploité (on est notamment surpris par cette espèce de “course en chariot” au beau milieu du film, où les maris promènent ainsi leur femme – un divertissement d’époque ? Un gag en soi ?). Le final, un duel parodique, semble nous confirmer à rebours que celui de The Other Woman était bien volontairement comique.

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The Rose

Rosen / 1907

Une princesse est amoureuse d’un jeune homme de la cour, mais son père la destine à un homme plus vieux…  [voir le film]
Même impression avec ce court-métrage, dont chaque plan est peuplé d’une petite foule : sentiment d’un manque de clarté et de détourage, que ce soit par le plan lui-même ou par la gestuelle brouillonne des acteurs, qui donnent toujours l’impression d’un chaos peu lisible (et ce quand bien même la petite troupe se ballade seule, comme un petit groupe compact, au milieu de grands jardins vides). C’est aussi la conséquence d’une mise en scène assez libre (voir par exemple tous les angles et allers-retours au moment du plongeon dans l’eau), mais dont les divagations n’ont pas vraiment de cohérence.
Le seul moment réellement singulier est celui du menuet : déjà pour la percée purement chorégraphique qu’il fait au milieu d’un film narratif (effet redoublé par la symétrie précise et régulée qu’il amène au milieu d’un film brouillon, bien que cet effet de contraste soit mis à mal par les rires gênés des acteurs et par les toiles de décor qui tremblent) ; mais aussi pour l’astuce que Larsen trouve pour changer de “mise au point” ou de “focalisation sonore” sur l’action, en rabattant à mi-parcours la danse dans l’arrière-décor, ce qui fait qu’elle continue “en fond”, comme un bruit de fond, alors que le récit se concentre sur le roi qui vient d’arriver au premier plan. Une jolie idée modérément efficiente, mais qui témoigne déjà, peut-être, d’une envie de maîtriser un peu ce grand bazar ambiant.

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The Magic Bag

Tryllesækken / 1907

Deux clowns acrobates, qui se jouent des tours, se mettent soudain et se battre…  [voir le film]
Il s’agit bien du seul film de cette sélection à faire preuve d’une parfaite lisibilité de l’action, que ce soit par l’épure du cadre ou par la chorégraphie ferme et précise des violences burlesques qu’on y déchaîne. Rien de surprenant à cela : on est dans un film de captation pure, reproduisant un spectacle de clown qui préexiste probablement au tournage. On y retrouve la violence joyeuse, le dolorisme, voire le côté grivois qui accompagneront, plus tard, les premiers pas de slapstick. Néanmoins, Larsen participe à sa façon à la réussite du film, par une série de substitutions dans la partie finale (c’est le côté “film à trucs”), fluides et tout à fait convaincantes, aboutissant à un ensemble d’une honnête tenue.

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The Tinderbox

Fyrtøjet / 1907

Un soldat obtient un briquet faisant apparaître trois chiens magiques qui exaucent n’importe quel vœu…  [voir le film]
Ce film, dénué d’intertitres, adapte une histoire d’Andersen que je ne connaissais pas – ce qui m’a permis de constater qu’il n’était pas tout à fait autonome ou apte dans sa narration, pas mal de d’éléments (notamment au début) m’ayant échappé ou m’étant restés incompréhensibles. Rien de forcément symptomatique du (manque de) talent de Larsen, cependant : les innombrables reconstitutions de la Bible, à la même époque, seraient pareillement incompréhensibles pour quiconque n’y connaît rien, reposant seulement sur la connaissance commune et préalable que son public a du récit. Pour le reste, comme souvent chez Larsen, la manière me parle peu, mais le film peut revendiquer deux réussites à son compteur : ces trois chiens géants, déjà, au croisement de l’amateur-carton-pâte et du flippant ; et son décor de prison final, où la caméra passe de l’intérieur à l’extérieur par volte-face à 180°, avec une facilité surprenante pour 1907 (malgré quelques scories de raccord). Le reste du film joue du plaisir des multiples décors et d’une série d’apparitions/disparitions sans charme – dur de juger, par ailleurs, du final qui est très abîmé par le temps.

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The Boy With the Sixth Sense

Drengen med den sjette Sans / 1907

Une petite fille a disparu dans les bois. Désespérés, ses parents se font aider par un enfant doté d’un sixième sens…  [voir le film]
Ce film est de loin le plus convaincant de Larsen, qui épure enfin son style pour mieux exploiter la bizarrerie intrinsèque de ses scénarios – bizarrerie qui, au-delà du pitch fantastique, s’exprime notamment ici par trois étrangetés : déjà par la manière dont le prologue, déconnecté du reste du récit (autres personnages, autres lieux), en pose simplement la thématique ; ensuite par ce curieux portrait de mère négligente, plus occupée à lire qu’à se préoccuper de son enfant, alors que sa servante panique de la disparition ; et enfin par la manière dont le garçon et son don arrivent dans le film de manière totalement anodine et non dramatisée, affaire pliée et acceptée en une seconde par la narration et les personnages. Le découpage du film est plutôt hardi, jouant avec fluidité des allers-retours entre réalité et visions dans un échange qui fonctionne bien ; le film profite aussi des beaux décors mystérieux d’une forêt foisonnante, qui s’oppose aux jardins bourgeois où l’on s’affole. Bref, tout cela aboutit à un vrai bon film !

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For a Woman’s Sake

Drama fra Riddertiden / 1907

Un jeune noble arrrive au château de Frederiksborg, et tombe amoureux de la fille du maître des lieux, qui est déjà fiancée…  [voir le film]
Ce film souligne combien le cinéma de Larsen gagne à opter pour une certaine abstraction, limitant strictement les éléments à l’écran à ce qui sert la narration. Ce court-métrage n’est pas son meilleur, n’ayant pas grand-chose à offrir passée son inhabituelle ouverture (qui fait exposition des décors réels), et surtout son final violent au découpage agile. Une curiosité traverse néanmoins le film, dont je ne sais pas si elle est volontaire, ou un accident : la ressemblance totale (vêtements, coiffure, moustache) entre l’amant et le fiancé légitime. Si cela entraîne une confusion qui gêne la compréhension de certains tableaux (qui voit-on ?), cela crée aussi un mélange étrange entre l’image de l’amoureux et du jaloux, entre l’aventure et le mariage annoncé, d’autant plus frappant quand les deux personnages se font face au sein du même plan – un peu comme si le film nous montrait les deux versions “quantiques” d’une même situation.

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The Flight from the Seraglio

Flugten fra Seraillet / 1907

Un jeune anglais tombe amoureux de la favorite du Calife. Mais le sérail où elle réside est bien gardé…  [voir le film]
Larsen se montre ici efficace et décontracté, de par l’inhabituelle vivacité de son découpage pour un film en tableaux, et par la diversité des angles qu’encouragent ces décors réels que le récit investit. Malgré cette aisance, le film marque peu, il manque de caractère. Il en a bien un, pourtant : celui de l’imagerie coloniale, qui s’exprime tant par l’exotisme du harem, que par ce personnage impensé qui tue, prend et fait ce qu’il veut pour son bon vouloir (le “saved” final apparaît de fait involontairement ironique). Mais cette imagerie n’est pas spécialement flamboyante ici, elle ne semble pas réveiller la flamme du cinéaste, qui l’exploite surtout sur son versant ludique (cachettes et déguisements), d’une façon qui reste assez timorée. Le film est correct, mais s’oublie aussitôt.

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The Lady With the Camelias

Kameliadamen / 1907

Armand Duval rencontre une courtisane au bal…  [voir le film]
Suivre l’histoire de ce film commence à devenir assez compliqué au vu du nombre d’intertitres non traduits (même si la connaissance du roman ici adapté aide beaucoup)… Le cadre de l’image semble par ailleurs anormalement vertical, comme coupé sur les côtés (l’héroïne passe ainsi tout le premier tableau quasiment hors-champ, coupée à moitié sur le côté de l’image, ce qui fait qu’on met un temps à comprendre que c’est elle, la Dame aux Camélias). Pour le reste, sans doute aussi à cause de l’exercice d’adaptation (qui ne crée pas de récit cinématographique par lui-même), on nage dans ce que le style de Larsen peut produire de plus sage et de plus plat. Les tableaux sont dénués de toute complexité, ils enchaînent les situations sans réellement les incarner, laissant chacun à l’écran gesticuler sans passion (mention spéciale au père et à son jeu Bibendum). C’est le plus mauvais film de toute cette série.

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Lion Hunting

Løvejagten / 1908

Deux chasseurs parcourent la jungle. Une nuit, ils sont réveillés par un lion…  [voir le film]
Je crois n’avoir jamais vu un film qui concentre avec autant de précision, et en inspirant autant de dégoût, toute l’horreur de la pensée coloniale. À savoir le spectacle, durant 12 minutes, de deux corps blancs totalement mous, ineptes et gauches, et qui pourtant puent de satisfaction, s’amusant à maltraiter ce sur quoi ils ont du pouvoir – ce singe qui essaie désespérément de fuir leur emprise, ce lion parti agoniser et saigner dans les flots et qu’ils abattent à bout portant, posant crânement et bien en sécurité devant l’animal tué pour la caméra, malmenant et profanant son cadavre… Et puis bien sûr il y a cet homme noir qui les suit, traité avec un mépris et un dédain superbes (il aura cela dit droit, ô miracle, à l’offrande finale d’une cigarette)… Quel que soit l’anachronisme de notre point de vue, ce film met en scène la satisfaction bourgeoise et coloniale avec une telle violence – ce contentement de soi reposant sur rien d’autre que son ignorance crasse du monde – qu’il en devient intolérable.
À bien réfléchir, cependant, ce qui le rend pénible est peut-être moins (ou en tout cas pas seulement) son idéologie, mais le fait qu’il soit médiocre : qu’il soit aussi torché que ses personnages sont mous, et ses acteurs peu motivés. Si le film est resté célèbre, au-delà du scandale et du succès commercial qui en a découlé, c’est sans doute pour ses champs / contre-champ entre images fictionnelles (les chasseurs), et documentaires (les animaux). La confrontation est assurément singulière, mais c’est aussi parce que sa nullité la rend voyante, flagrante : dissymétrie des décors et des lumières, animaux qu’on fait clairement et mollement défiler, répétition des rushes plusieurs fois à la suite… Évidemment, c’est le signe que le film nous parle avant tout sur le mode du livre d’images ou de l’expérience foraine (dont je ne conteste pas le charme naïf), et qu’il est un peu vain d’en attendre autre chose. Mais faute de découpage, de narration, et d’une vision qui rendrait cette horreur superbe (qui l’assumerait, en somme, qui nous ferait partager le point de vue de l’époque, si horrible soit-il), on a le sentiment de n’être qu’au zoo (puisque le film échoue à fonctionner autrement qu’à la monstration maladroite), un vieux zoo décrépi aux animaux déprimés.
Reste une chose à porter au crédit du film, au-delà de son incontestable bizarrerie : la beauté, en plein milieu de l’horreur, de ces larges décors de jungle sombre où resplendissent les deux soldats clairs – magnifiquement recrée au beau milieu des forêts et prairies danoises.

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La Tosca

1908

Un jeune marié est arrêté pour avoir été intime avec la Reine…  [voir le film]
Il ne reste qu’un fragment de ce film (soit à peu près les deux tiers, à vue de nez). Rien de très remarquable à cette adaptation-éclair de La Tosca, même si Larsen se montre ici un peu plus réveillé que dans son adaptation de La Dame aux Camélias – de par la variété des décors (et plus particulièrement par les allers-retours entre décors et extérieurs), ainsi que par une attention plus grande au personnage principal (par ces refus et hésitations devant le lit, on laisse un peu plus de place à l’actrice pour s’exprimer). À noter l’originalité d’un unique plan peint à la main, singulier justement parce que le film n’en fait rien : alors que cette technique fut souvent dans le muet l’occasion de teintes chatoyantes, elle apparaît ici sans utilité (se contentant de peindre les haies d’un jardin, deux costumes sobres et un vague parterre de fleurs), les teintes étant par ailleurs ici si fades qu’elles se confondent au noir et blanc. À y réfléchir, j’ai d’ailleurs rarement croisé de couleurs dans les films muets danois, à part dans certaines scènes de monstration (scènes au cirque), ou sous la forme de teintages sobres et uniformes (comme c’est le cas, ici, pour le reste du film). Il semble que le sérieux de ce cinéma ne se prête pas à de grandes envolées d’expression chromatique…

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The Magic Purse

Capriciosa / 1909

Un jeune marin s’endort dans l’herbe, et se réveille entouré de créatures féériques…  [voir le film]
Le principe de ce conte, qui fonctionne par reniements successifs des membres de la famille, est rendu de manière plutôt lisible, sans pour autant faire d’étincelles (on sent peu de progression, par exemple, dans ce qu’il en coûte au héros). L’ouverture complètement torchée (un gazon, couchons-nous, et c’est plié) donne également la mesure des problèmes récurrents de Viggo Larsen… Ce qu’on retient ici, ce sont surtout les décors, notamment cette fontaine qui se sent bizarrement obligée de figurer l’eau par un complexe système de broderies. À noter aussi sur le plan historique la première occurrence de cette “danse des jeunes filles pures” (ici des fées), moment se voulant maladroitement gracieux, et aux accents puritains, qui sera monnaie courante dans le cinéma muet danois.

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The Witch and the Cyclist

Heksen og Cyklisten / 1909

Une sorcière use de sa magie sur un innocent cycliste, le plongeant dans une grande confusion…  [voir le film]
Si comme toujours chez Larsen le début est très brouillon (il faut un moment pour comprendre qu’il s’agissait là du début d’un rêve), le reste s’avère être un film à trucs plutôt réussi, très (voire trop) rapide, et généreux en transformations. Il permet aussi au passage de voir quelques belles vues de la forêt danoise. Le fait que ces trucs et effets tiennent aussi du sens de défilement des images aide à conférer à la magie représentée un côté proprement cinématographique plus séduisant. Bref, ce n’est pas extraordinaire, mais c’est l’un des meilleurs Larsen.

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Pat Corner

1909

Le gardien de la banque et le directeur entendent des sons provenant de la chambre forte au sous-sol…  [voir le film]
Comme pour d’autres films réalisés par Larsen en 1909, le décor semble avoir bénéficié d’un soin et d’une attention tout particuliers : les tableaux sont plus droits, géométriques et élégants (abandonnant par là-même la particularité de Larsen, à savoir le filmage en biais, mais force est de constater que le résultat est meilleur). Il y a un plaisir maniaque et ludique à observer dans ces tableaux minutieux les pièges et autres chausse-trapes… Le film est plus globalement efficace sur son registre policier malicieux (à la façon des futurs Vampires de Feuillade), quoique manquant un brin de personnalité (le seul moment qui sort vaguement des clous est la menace d’égorgement, ou d’autres tortures, pour la malheureux policier capturé). Le plan en coupe de la salle du coffre-fort, image la plus ludique de toutes, s’avère tout de même un brin maladroite (la coupe du mur n’allant pas très loin au sol, on se croirait réellement devant une représentation théorique de scène de théâtre). Mais pour le reste, avec ce film et le précédent, Larsen semble avoir trouvé la maîtrise de son cinéma. À noter par ailleurs qu’il me semble que c’est le premier court danois où l’on voit cette opposition, bientôt hégémonique, entre un peuple-pègre et une bourgeoisie tout en assurance…

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The Two Gold Diggers

De to Guldgravere / 1909

Deux proches amis se sont installés près d’une mine d’or pour faire fortune. Un jour, l’un d’eux rencontre une belle amérindienne…  [voir le film]
Ce film, d’une grande clarté et au visuel épuré (deux décors lisibles qui se répondent du tac au tac, un jeu d’acteur qui pose très clairement les enjeux, des décors soignés et résumés à l’essentiel…), semble avoir surmonté toutes les maladresses du style Larsen (quoique l’utilisation de tableaux frontaux, ici, en soit sans doute encore une fois la principale raison) ; tout juste peut-on noter une certaine confusion spatiale, aux débuts du film, quant à l’existence de deux maisons différentes, et à leur positionnement exact. Pour le reste, on a là un récit puritain classique de femme tentatrice brouillant une saine amitié entre deux hommes (« Une tentatrice au paradis », nous prévient l’intertitre), récit plutôt correctement mené. Dans cette figure de femme indienne, on peut aussi deviner les gitans et autres femmes fascinantes du monde non bourgeois, qui peupleront les fantasmes des films de la Nordisk les années suivantes…
 
À noter, pour conclure, que ce dernier film n’était pas présent sur le site du Danish Film Institute quand j’ai commencé à chroniquer les courts-métrages de Viggo Larsen, au printemps dernier : il est donc possible que d’autres de ses courts-métrages s’y rajoutent dans les mois qui viennent, et permettent de voir un peu plus clair dans les évolutions des toutes premières années de la Nordisk.
 
 
 
 

Sources

Les informations de l’introduction de cet article sont tirées et recoupées des ouvrages suivants : Histoire générale du cinéma – Tome 3 (Georges Sadoul) ; Le Cinéma danois (sous la direction de Jean-Loup Passek, textes de Maurice Drouzy et Morten Phil) ; The Danish Cinema before Dreyer (Ron Mottram) ; The Story of Danish Film (Ebbe Neergaard) ; et 100 years of Nordisk Film (édité par Lisbeth Richter Larsen et Dan Nissen).
 

Réactions sur “Le Muet danois • III III • Viggo Larsen

  1. Hey, merci Castorp !

    On touche un peu aux limites du pertinent pour tout dire (chroniquer des courts-métrage ratés d’il y a cent ans pour simplement faire état qu’ils le sont…), mais disons qu’au pire ça permet de prendre des notes pour si un jour je veux (ou quelqu’un veut) retravailler sur ces sujets.

    D’ailleurs, pour rester dans le muet, et parce que tu n’avais pas été convaincu par Lloyd : je suis entrain de découvrir un comique burlesque muet que je connaissais pas du tout, Charley Bowers, c’est vraiment super du peu que j’ai commencé à en voir !

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