Rubikon Magdalena Lauritsch / 2022

Suite à une catastrophe sur Terre, la planète est recouverte d’un brouillard toxique. L’équipage de la station spatiale doit choisir entre revenir rechercher des survivants, ou rester en orbite en sécurité…

 

Premier long autrichien sur fond de fin du monde, Rubikon est un petit film SF en chambre (trois acteurs dans une station spatiale en orbite) qu’on fait respirer de façon à peu près crédible (images recrées de la Terre vue du ciel), tout en se reposant sur des ressorts de scénario (lutte des classes) pas inintéressants. Les acteurs ne sont pas mauvais (ce ne sont d’ailleurs pas des inconnus), et le style est sobre (découpage et montage calmes, direction artistique simple, pas d’effets). Un goût de direct-to-video persiste néanmoins, par l’absence d’une mise en scène, au sens d’un regard qu’on poserait sur ce récit : la nature du huis-clos, par exemple (enfermés à trois face au monde) n’a pas l’air de traverser l’œil de la cinéaste, qui filme cela comme n’importe quoi d’autre. Mais on a en tout cas là quelque chose qui commence à ressembler à une vraie série B (des idées, des propositions, quand bien même le regard ici n’y est pas).

 

Le Maître de poste Gustav Ucicky / 1940

La belle Dunja s’ennuie au bureau de poste de son père, situé dans la Russie profonde. Le capitaine Minski, de passage, la fascine avec ses histoires sur la vie à Saint-Petersbourg ; la jeune femme est tentée de partir avec lui…

Quelques spoilers.
 

Je ne savais pas, en démarrant le film, qu’il était l’adaptation d’une nouvelle littéraire (Pouchkine, en l’occurrence), mais il est difficile, devant ces savantes rimes narratives et circonvolutions tragiques, de ne pas le deviner. Et on regarde donc ce bon mélodrame en se demandant si tout ce qui y plaît n’y vient pas simplement du roman…

Qu’apporte Le Maître de poste en lui-même, sinon une excellente exécution (quoiqu’assez longue à démarrer, et parfois empesée d’être au service de la performance d’acteur d’Heinrich George) ? Déjà une approche particulièrement crue du genre. À l’image de la danse énergique qu’une prostituée vient faire seins nus à l’écran, perçant brusquement l’esthétique classique dont on oublie trop souvent qu’elle fut plus frivole en Europe, le film est régulièrement brutal. Et ce dès le prologue, où un papa poule convoque le beau minois de sa fille pour calmer ses affaires – prédisant sans le savoir, en l’utilisant ainsi, son futur emploi de prostituée à la ville.

Ce dialogue entre le romantisme de la forme et le caractère saillant de certaines situations (la colère de l’amant éconduit par exemple, infiniment moins élégante que dans n’importe quel mélodrame américain), fait tout le goût étrange du Maître de poste. Pris dans l’imagerie traditionnelle que le film caresse, je dois par exemple avouer n’avoir pas vu venir l’entourloupe du capitaine de passage, imaginant à sa demande en mariage un futur de couple morne, et ses histoires de tromperies dans les couloirs de la haute société, mais certainement pas le commerce des corps… L’innocence du visage féminin, conspué d’un bout à l’autre du film (dont on pourrait discuter les relans patriarcaux), résume bien le caractère de l’entreprise : intéressée toute autant que naïve, l’héroïne est d’emblée ambigüe.

Le deuxième apport du film, c’est ce qu’il fantasme de la Russie ; mais c’est moins Saint-Pétersbourg qui est ici fétichisée que l’âme slave, et notamment celle de sa littérature : poids de la fatalité, cruauté des rapports sociaux, mélancolie insondable, religiosité lugubre. Les chants qui accompagnent le film dès ses débuts appuient, avec une certaine lourdeur folklorique, ce patronage recherché – et si l’on peut juger qu’on en secoue ici un peu bêtement l’imagerie, les plus belles scènes du film découlent indéniablement de la célébration de ce modèle (voir la scène de couture chantée par exemple, qui vient jouer, de l’intérieur-même du récit, le chœur douloureux d’un de ses rebondissements tragiques).

Reste une curiosité : que dit ce film autrichien de l’Allemagne nazie, dont il fut, par la force des choses (c’est l’un des premiers films du Reich à arriver en France), l’une des œuvres de propagande ? Il y aurait de quoi investiguer… Car dans ce regard tourné vers un ailleurs, certes traditionnel et célébrant l’innocence rurale, mais non moins emprunt de lucidité (Pouchkine veille), on cherche en vain les stigmates du film d’État – sinon l’évidence d’une peinture séduisante du pays Russe allié, ce qui vaudra d’ailleurs au film d’être interdit lors des changements d’alliance en 1941. Cette absence de tout élan propagandiste, au sein d’un film qui l’est pourtant en partie, reste à tout prendre sa plus grande originalité.

Der Postmeister en VO.

Les Mains d’Orlac

Les Mains d’Orlac Robert Wiene / 1924

À cause d’un accident de train, le pianiste Paul Orlac perd l’usage de ses deux mains. On lui en greffe de nouvelles, qui s’avèrent être celles d’un assassin récemment exécuté.

Légers spoilers.

La fluidité narrative de Wiene surprend, lui qui dans Caligari était souvent laborieux, alignant les images dans lesquelles se présentaient les originalités de décors à la queue leu-leu, comme sur présentoir. Entres les deux films, un pas de géant a été fait, qu’on devine d’abord par la manière dont l’expressionnisme s’est fondu dans le réel, pour se faire infiniment plus marquant. L’accident de train qui ouvre le film, dans la nuit noire et les fumées éblouissantes, est d’un onirisme bien plus frappant que n’importe quel décor explicitement tarabiscoté, et tout aussi propre à transmettre un sentiment de désastre humain. Plus généralement, le film est beaucoup plus proche d’un Nosferatu, dans le sens où sa veine expressionniste confine à la mélancolie, à un vague à l’âme plus proche du romantisme : c’est avant tout l’histoire d’un couple qui va mal.

C’est la première chose qu’on lit dans le film, “J’aimerais sentir ton corps sous mes mains”. L’érotisme est immédiatement une dimension au centre de l’horreur, et il n’est pas difficile de voir, à travers la façon dont se développe ce pitch, l’histoire d’un jeune couple amoureux confronté à l’éveil, chez le mari, d’une sexualité dont il prend peur. Le film tient d’abord très bien cette ligne, dessinant les contours d’un film d’horreur psychologique, ému par cette histoire d’amour très simple. Mais au tiers du récit, Weine fait un choix surprenant (qu’on peut aussi juger subtil) : ne plus confronter les amants. Le film suivra alors les évènements “chacun de son côté”, délaissant la pureté de la trame romantique pour explorer d’autres voies (la criminelle, la familiale). Wiene ne s’égare pas pour autant, il ne perd pas le ton si particulier qu’il a introduit, mais peut-être perd-t-il de vue l’enjeu : la poésie du film se dilue parfois dans un certain ennui (aussi du à une lenteur de jeu un peu facile), et se ratatine dans un final qui privilégie les nœuds de la résolution policière au climax du couple – remis au centre in extremis et bien trop rapidement (bien que le dernier plan soit superbe).

Le film reste beau et inspiré. Peut-être trop timoré pour vraiment exploiter la veine “film d’horreur” de son pitch… Mais il dégage une mélancolie profonde et persistante qui à mes yeux le rend bien plus précieux que son célèbre prédécesseur.

Orlacs Hände en VO. (F) [extrait]