Super Mario Bros, le film Aaron Horvath & Michael Jelenic / 2023

Alors qu’ils tentent de réparer une canalisation souterraine, Mario et son frère Luigi, tous deux plombiers, se retrouvent plongés dans un univers féerique…

 

Le film Super Mario Bros, et le succès qu’il a rencontré, arrivent au bout de deux décennies de blockbusters à la fois référentiels et nostalgiques (combien de fois a-t-on par exemple accusé la dernière trilogie Star Wars d’être une entreprise doudou, d’abord conçue pour capitaliser sur les attentes et souvenirs ?). On voit bien la différence avec d’anciennes adaptations de jeu vidéo qui tentaient, à pure perte, de faire rentrer l’univers du jeu dans un cadre cinématographique – avec un récit, des personnages, des enjeux. Super Mario Bros, lui, n’est plus qu’un tissu référentiel, dont le seul défi est de donner une continuité visuelle à l’univers d’une série dont le cadavre exquis absurde (tortues, champignons, tuyaux…) ne répondait qu’à des fonctionnalités de gameplay. Le film, en somme, ne parle que par appels et renvois, cherchant à chaque seconde à rappeler à son spectateur l’un des jeux. On le remarque par exemple dans les musiques, quand même bien même elles sont arrangées et réorchestrées pour le cinéma : les thèmes musicaux n’ont aucune cohérence entre eux, ils ne construisent rien ensemble, mais servent juste à faire clin d’œil à un thème déjà connu, et à jouer de l’enthousiasme que soulèvera leur apparition dès qu’ils démarre. Bien que ce jusqu’au-boutisme ait un goût de politique de terre brûlée, le film a au moins pour lui de s’assumer ainsi et de fonctionner, aidé par un soin amoureux de l’exécution (du côté des lumières notamment). Pour le reste, dès qu’un insert non issu du jeu vient tromper le programme (le gros poisson), ou dès que le bombardement référentiel laisse le film respirer ne serait-ce qu’une seconde, le côté sub-standard et affreusement vide de la chose (les effets rhétoriques de mise en scène prévisibles à des kilomètres, les enjeux raplaplas et surlignés de personnages cherchant l’estime de papa) nous saute au visage.

The Super Mario Bros. Movie en VO.

Toute la beauté et le sang versé Laura Poitras / 2022

Immense photographe, Nan Goldin se bat depuis des années contre la famille Sackler, responsable de la crise des opioïdes aux États-Unis et dans le monde…

Quelques spoilers.
 

Ce documentaire et son couronnement à Venise nous rappellent qu’en dehors de France (et dans une certaine mesure en dehors d’Europe), la distinction nette entre “reportage” et “documentaire de création” n’existe pas vraiment. Le film de Poitras est pourtant l’empereur, la forme la plus noble, la plus impeccable, d’une certaine forme documentaire anglo-saxonne, où tous les éléments (archives, entretiens, musique…) sont mis au service de l’illustration d’un propos, pour le rendre le plus clair et lisible possible (on remerciera d’ailleurs la cinéaste de ne pas vraiment chercher ici à tirer sur nos émotions, comme d’autres collègues anglophones faisant alors soudain crûment apparaître la pauvreté télévisuelle des moyens employés). Au final, le documentaire de Poitras fait preuve de clarté, d’écoute, et de pudeur, et sait s’inventer une structure adaptée. Mais il ne crée pas vraiment autre chose qu’une démonstration tautologique – cette séquence d’embrassades collective au musée, à la fin, en est un parfait exemple (d’autant plus cruel que la platitude cinématographique du moment, censé nous chanter une éclatante victoire, renvoie au côté dérisoire de ce que les militants ont obtenu : un symbole et rien de plus). Le seul moment où le film existe en tant qu’objet de cinéma, c’est dans la captation des innombrables témoignages lors du procès en ligne (on est alors dans un moment présent de cinéma direct), et par la manière dont le montage fait alors dialoguer ce moment et ces visages (ceux des patriarches d’une riche famille meurtrière) avec ceux des propres parents de Goldin. Dans ce moment, soudain, le film génère un peu d’ambigu. Mais pour le reste, il est surtout une accumulation de qualités restituées (à commencer par le superbe travail de Goldin, qu’on prend plaisir à voir affiché sur grand écran), plus qu’il ne crée la moindre émotion ou pensée.

 

All The Beauty And The Bloodshed en VO.

Avatar 2 : La Voie de l’eau James Cameron / 2022

Une décennie après les évènements du premier opus, Jake et Neytiri ont fondé une famille. Après une contre-offensive des colons, ils doivent fuir la forêt avec leurs enfants, et se réfugier chez les peuplades de la mer…

Spoilers.
 

Dans ses premières scènes, Avatar 2 nous replonge dans ce qui fait le meilleur du cinéma de James Cameron, à savoir sa mise en scène gorgée d’enjeux : confrontation de corps humains et de corps aliens, d’images réelles et de CGI, du petit et du géant, de la chair et de la machine… Un goût des chocs, des rencontres et des contraires qui vient se loger jusque dans les arcs des personnages (le jeune humain s’identifiant au groupe alien, l’ancien militaire traquant des corps indigènes à présent semblables au sien, l’actrice Sirgouney Weaver réincarnée dans le personnage de sa propre fille…). S’y ajoute un certain sens de l’immensité et du gigantisme, à la 3D très convaincante (si ce n’était ce yoyo bien mal inspiré avec le HFR, qui donne parfois à l’ensemble des airs de cinématique de jeu vidéo).

Avatar 2 s’essouffle néanmoins assez vite, dans une longue phase centrale de pure exploration qui redonne la part belle à sa philosophie new age inepte (peinture kitsch et éculée des peuplades-en-contact-avec-la-nature), les déclarations tartignolles sur l’esprit-mère du premier opus laissant ici place à des aphorismes vaseux sur la famille et le rôle de patriarche protecteur. Les quelques échos que touille le film (ceux de la guerre du Vietnam notamment) ne suffisent pas à contrebalancer cette niaiserie, et si le travail des visages et de leurs expressions a atteint un degré fascinant (le spectacle d’un visage ému, même entièrement factice, peut à présent sans mal justifier un plan), le film se montre peu ragoûtant quant à ces personnages censés accueillir notre identification, confrontant des femmes hystériques à raisonner (toutes étonnamment fades au regard des figures féminines de la filmo de Cameron) avec un homme qui fera toutes les erreurs du récit, le film le mettant en défaut de A à Z (puisque l’enseignement militaire viriliste qu’il promeut finira par lui coûter un enfant). Et c’est de fait le but de ces portraits adultes ingrats, que de valoriser par contraste la jeune génération, mais celle-ci n’a pas vraiment les épaules pour intéresser assez et donner le change… Au final, le fond amorphe de cette suite y atrophie peu à peu ce que la forme avait gagné d’ampleur.

 

Avatar : The Way of Water en VO.

The Fabelmans Steven Spielberg / 2023

Passionné de cinéma, Sammy Fabelman passe son temps à filmer sa famille. S’il est encouragé dans cette voie par sa mère Mitzi, dotée d’un tempérament artistique, son père Burt, scientifique accompli, considère que sa passion est surtout un passe-temps…

Quelques spoilers.
 

Dernier cinéaste américain de cette année (après Gray, Linklater ou Anderson) à aller explorer l’Amérique de son enfance, Spielberg livre un film assez curieux au regard de ce que fut la dernière décennie baroque de sa carrière, à la virtuosité tapageuse mais aussi parfois un peu vide. Sans doute conscient que la frontalité autobiographique de ce projet appelait une forme sobre et sans prestidigitations (et peut-être aussi par conscience coquette qu’un “film de la maturité” doit porter les marques visibles d’une certaine retenue), Spielberg recentre son cinéma à l’essentiel (de même que Kaminski offre une image plus réfléchie et moins baveuse qu’à son habitude, ou que John Williams au piano n’a jamais été aussi discret). Au point que le résultat puisse paraître sinon fade, du moins un peu tranquille, continuum de maîtrise à la longueur aléatoire…

On a déjà tant vu cette histoire de divorce racontée chez Spielberg, par des détours narratifs plus riches, plus mystérieux, permettant aussi parfois plus d’âpreté… Et pourtant, la littéralité du projet ici, toute comme l’absence inhabituelle de dimension performative dans la mise en scène, donne à ce récit connu un goût nouveau. D’autant que le film, au fond, se confronte moins au vécu de Spielberg qu’aux ressorts-même de sa filmographie. Les relations humaines et le monde décrits ont beau toujours avoir ce côté un peu lisse et peu aventureux, désespérément normatif (ce lycée et ce bal sortis de 1500 autres films, ou encore ces jeunes acteurs principaux fades et anonymes, sécurisants, dans lesquels Spielberg s’échine à se projeter ces dernières années…), le film n’en confronte pas moins (et “enfin” pourrait-on dire) une dimension secrète du cinéma de son réalisateur : à savoir son puritanisme, son côté profondément asexué.

Car The Fabelmans, en un sens, consiste surtout pour Spielberg à interroger sa capacité à filmer la mère, qui en aime un autre, autrement que comme une “égoïste” (mot lâché au cours du film) : à reconnaître l’existence d’un désir qui puisse exister hors de cette sphère familiale qui le neutralise. Dimension déjà effleurée en amont dans un moment de danse ambigu où la figure maternelle magnifiée frôle l’objet de désir, puis qui explose dans une séquence à la Blow-up, qui se confronte au cœur du problème (le “péché” découvert inscrit comme une faute, enregistré, faille dans la belle mécanique lisse du souvenir familial, comme dans la joie originelle de tenir une caméra) – telle une scène originelle psychanalytique, qui lie à jamais, et avec une force terrifiante, le cinéma de Spielberg au divorce qui sera son objet principal. La mère devient alors le personnage le plus passionnant (car retors) du film, celui que la caméra de Spielberg aime et accuse tout à la fois, dont il comprend les motivations mais dont il ne peut s’empêcher de documenter la trahison familiale face à un père idéalisé.

C’est dans l’exploration de ces ambiguïtés que le film convainc le plus : par-delà l’hommage attendu et réussi aux premières réalisations, et aux premières intuitions de mise en scène (les petits films super 8 sont superbes), The Fabelmans marque surtout par cet étrange aveu de Spielberg de sa tendance à idéaliser et conforter les normes et les mensonges du monde (le faux film de vacances fait pour la famille, ou ce jeune tortionnaire malade de se voir glorifié à l’écran, réduit à sa caricature aryenne et à son image publique), tout en utilisant le cinéma comme un discret outil de sadisme. Une perspective qui résonne curieusement avec ce que fut la carrière de ce cinéaste mainstream qui sut plaire à tous… Cette capacité inhabituelle pour Spielberg à marcher en terres malaisantes fait tout le prix d’un film qui, pour le reste, à l’image de sa filmographie récente, se résume tout de même à quelques grandes scènes flottant au milieu d’un ensemble plus lisse, quelque peu inapte à mener son ambition à terme (il n’est par exemple pas interdit d’être frustré par ce plan de fin, qui se résume à une citation gag sans implications très profondes).

 

Apollo 10½ Richard Linklater / 2022

En juillet 1969, la mission Apollo 11 crée l’évènement dans le monde entier. À Houston, un jeune garçon suit également l’évolution du voyage des astronautes vers la Lune…

Légers spoilers.
 

Apollo 10 ½ vient clore une sorte de trilogie officieuse qui l’an passé, avec Licorice Pizza et Armageddon Time1, est allée explorer chaque fois une décennie (60’-70’-80’) d’un âge glorieux des USA. Comme les deux autres films, Linklater opère ce retour en arrière dans un face-à-face implicite avec notre monde contemporain, cherchant d’abord à exprimer ce qu’était réellement la pensée de l’époque – comme pour rappeler au spectateur que ce passé n’existe pas qu’à travers les filtres et grilles de lectures du présent2.

La semi-conscience de ce décalage se joue ici prosaïquement, par une voix-off qui n’arrête pas de souligner les spécificités de la période décrite, ce qu’on oserait plus y faire (l’absence de normes de sécurité, par exemple), tout en refusant de peindre cette ère révolue autrement que via l’énergie qui l’habitait (l’insouciance, la foi dans le futur, et l’aveuglement à tout ce qui pouvait dépasser ou relativiser le pré-carré de ce vécu Américano-américain). C’est plus généralement la forme d’un état des lieux que prend le film, faisant l’inventaire complet d’une décennie, de ses us et coutumes, de ses réflexes, de son paysage mental. En cela, Apollo 10 ½ est une réussite ; mais la manière typique de Richard Linklater, cette éternelle posture constatant “la vie telle qu’elle va” en l’acceptant sans broncher, laisse quelque peu dubitatif : la chronique règne, comme toujours dans son cinéma uniquement intéressé par un certain rendu du temps. On suit aussi agréablement cet inventaire rythmé qu’on l’oublie dès sa dernière image terminée…

On se surprend, durant les quelques scènes se déroulant dans un cinéma, et qui recréent à l’écran un film quelconque que les jeunes personnages regardent, à se rappeler soudain à quoi peut ressembler un plan de cinéma, un plan qui fait autre chose que d’avaliser la marche du monde. Car sans être incohérents ni aléatoires, les choix faits par Linklater ne créent pas grand-chose : si l’abstraction plus poussée des quelques archives TV repeintes crée parfois d’étranges visions, la rotoscopie dessinée qui fait le gros du film ne semble pas répondre à un autre impératif que celui, bassement pragmatique, de délester le film d’un effort budgétaire de reconstitution filmée. Et si l’insert d’un récit fantaisiste (la mission 10 ½ secrète où l’enfant s’engage) permet à Linklater de représenter l’alunissage de l’intérieur, ce long détour paraît gentiment accessoire, greffe dispensable et sans lucidité sur un film qui n’en avait pas besoin…

Reste tout de même un fait curieux : la manière dont l’énergie insouciante et irréfléchie qui traverse le film semble comme s’affaisser une fois le pied posé sur la lune – comme si, en atteignant le but vers lequel tous les regards étaient tournés, et d’autant plus tournés que cela leur évitait de regarder (et d’interroger) le quotidien et le monde d’alors, cet évènement faisait rupture, éteignant l’horizon ; envoyant soudain tout ce qui a précédé dans le régime du souvenir et de l’enfance révolue. 

Apollo 10 1/2 : Les fusées de mon enfance (Apollo 10½ : A Space Age Childhood) pour le titre complet.

 
 

Notes

1 • Il faudrait y ajouter le film de Spielberg (sur lequel je reviens bientôt), mais celui-ci diffère par un intérêt très limité à l’époque décrite, tout se jouant dans la sphère intime. Reste le même geste rétrospectif vers l’Amérique de son enfance, et une sociologie partagée avec ses collègues cinéastes, qui interroge sur cette série de productions regardant toutes ensemble en arrière en même temps. On pourrait également y ajouter les derniers films de Mendes (que je n’ai pas vu) et de Tarantino.

2 • C’est d’autant plus notable que dans les trois cas, ce regard en arrière et souvent autobiographique est l’œuvre de vieux-hommes-blancs-hétéros-de-classe-moyenne, à savoir les figures sociologiquement “privilégiées” de notre monde contemporain. Gray semble être le seul à en avoir conscience, à mettre en scène les gênes et distances vis-à-vis de cet état de fait… Il y a quelque chose de significatif, en tout cas, à voir ces cinéastes établis faire à nouveau valoir leur histoire (et celle de leur sociologie considérée dominante), leur point de vue sur le monde et les valeurs de leur époque matricielle, au milieu d’une période où ces récits sont en partie rejetés, ou du moins profondément remis en question comme expression de la norme.
 

Panic sur Florida Beach Joe Dante / 1993

Key West, Floride, 1962. Alors que le monde est au bord de l’aneantissement nucleaire, Lawrence Woosley presente en premiere mondiale son nouveau film d’horreur…

Légers spoilers.
 

Matinee, pour le spectateur d’aujourd’hui, est une double madeleine de Proust : d’abord pour le cinéma d’entertainment des années 80-90, et son positivisme solaire ; et ensuite pour toute une production bis typiques des années 50 (monstres en carton pâtes et multiples systèmes machin-rama – c’est ce cinéma qu’on met ici en scène, plus que celui des sixties durant lesquelles se déroule le film). Plus généralement, Matinee déborde de nostalgie pour toute une Amérique d’enfance (celle de Joe Dante, évidemment), en un hommage gorgé d’amour qui suffit à faire du film une agréable expérience, où l’imaginaire et l’état d’esprit de deux époques sœurs (50’s et 80’s) semblent se commenter et se renvoyer la balle : l’univers collégien-lycéen et sa façon de reluquer les filles, le monde militaire omniprésent, le chant des entrepreneurs et des charmantes combines commerciales à succès, jusqu’au plaisir à aller s’asseoir sur une plage en béton… Mais il manque à tout cela une espèce de sel, la touche “sale gosse” de Joe Dante manquant cruellement à l’appel. On dénombre certes quelques petites piques (cette télévision comme un tube continuellement ouvert, ce plan de fin cruel annonçant le Vietnam…), ainsi qu’un contexte nucléaire paranoïaque censé donner au film tout son relief. Mais la peur de l’apocalypse atomique est bien trop vidée de son contenu politique, réduite à une pantalonnade de comédie (d’ailleurs pas le versant le plus réussi du film : voire l’humour un peu lourd touchant au directeur de cinéma)… Au final, seule une courte scène d’exercice à l’école en effleurera la dimension angoissante. On s’interroge, enfin, sur la célébration de ce producteur-faiseur, figure à peine égratignée par un film voulant surtout incarner en lui l’amour du cinéma, et un éloge de l’artisanat. On n’ose imaginer de ce que le film aurait pu faire de cette liesse populaire flippante et de ce balcon mortel si seulement il s’y était vraiment risqué… Bref, un résultat sympathique et bien mené, mais qui donne l’impression de manquer de profondeur.

 

Matinee en VO.

Divergente Neil Burger / 2014

Tris vit dans un monde post-apocalyptique où la société est divisée en cinq clans. À 16 ans, elle doit choisir son appartenance pour le reste de sa vie. Mais son test d’aptitude n’est pas concluant : elle se découvre “divergente”, ces individus rares qui ne se conforment à aucun clan, et qui sont traqués par le gouvernement…

Quelques spoilers.
 

De la saga Divergente (l’un des avatars de la mouvance young adult qui traversait Hollywood dans les années 2010), je n’avais vu par hasard que le troisième épisode, assez nul, ennuyeux, et symptomatique de diverses impuissances du Hollywood contemporain (avis partagé semble-t-il par le casting comme par le public, au point que la suite de la franchise a tout simplement été annulée).

Ce premier épisode de la série, de la main d’un autre réalisateur (Neil Burger) et s’offrant une situation gorgée d’enjeux, se révèle un film déjà plus convaincant, plus rythmé, et surtout bien plus ludique dans les situations qu’il peut explorer (système coloré des factions, passages de relais visuels entre les différentes scènes de visions, tests et épreuves en tous genres). Cela ne change rien au fait que le film repose tout entier sur des ressorts d’une grossièreté outrée, que ce soit du côté des leviers émotionnels sur lesquels on appuie pataudement (manichéisme et injustices), ou des enjeux comme toujours trop maousses (supprimons d’un coup un cinquième de la population).

Mais c’est surtout la grossièreté de l’univers fasciste à combattre qui pose problème : le fait, plus précisément, que cette grossièreté soit volontaire, un moyen facile de faire de la résistance des personnages une affaire qui va de soi. Il y a quelque chose d’assez hypocrite en effet, dans tout ce cinéma young adult, à constamment renvoyer en miroir au public-cible adolescent le reflet flatteur du rebelle ou du révolutionnaire se levant contre un monde d’adultes castrateurs, alors que la révolte en question est d’un degré politique sub-zéro (« sois toi-même », aka le slogan de n’importe quelle pub pour jeans), et que l’ensemble baigne dans toutes les conventions calibrées et marketées de l’ancien monde (bellâtre tout muscles et protecteur compris). Le côté totalement générique de la direction artistique, investissant une énième fois les hangars désaffectés et leur imagerie urbaine anonyme, trahit à sa manière le manque de sens réel de cette dystopie qui peine à résonner avec notre monde réel et ses enjeux (sinon en surface par l’écho des décors reconnaissables de Chicago – petit jeu qui témoigne, certes, d’une louable intention de filmer des décors en dur).

Tout cela étant dit, ce schématisme généralisé fait que l’efficacité et le ludisme du film sont réels, rendant son succès compréhensible (à condition de fermer les yeux sur pas mal de kitscheries, notamment ces “Audacieux” qui ne se déplacent qu’en faisant du parkour en ridicules petits segments dansés).

À noter que la chose ne prend plus dès le deuxième épisode (Divergente 2 : l’insurrection), que j’ai aussi découvert à l’occasion. Réalisé par Robert Schwentkel (qui sera aussi le cinéaste de l’épisode 3), c’est un film à la mise en scène moins solide et moins consciente, se perdant dans les innombrables incohérences et allers-retours de son récit, empilant les segments disparates et les décors sans réelle unité ni ligne droite, sinon celle de la culpabilité de son héroïne. La niaiserie politique de l’ensemble, comme la transparence du personnage masculin, y apparaissent alors plus crûment… Après Le Labyrinthe (Wes Ball, 2014), on constate surtout une marotte du young adult dans cette idée que le monde des jeunes n’est qu’un sujet d’expérience des adultes, et qu’un ailleurs est à aller conquérir par-delà ses frontières. Et il est frappant alors de voir combien ces sagas se démantibulent dès que leurs personnages sortent de leur univers fasciste bien pratique à stimuler l’indignation : par-delà les murs à abattre, les films se font alors errance, comme soudain mis devant leur propre vide – le vide d’un cinéma qui sous ses leviers complaisants (jeunes contre vieux) n’a aucun projet ni utopie politique concrète, et n’a de fait pas grand-chose à dire.

Divergent en VO.