Je ne dors point Salah Abou Seif / 1957

Nadia a grandi avec son père après le divorce de ses parents. À seize ans, lorsque celui-ci se remarie avec Safia, Nadia se découvre rongée par la jalousie…

Spoilers.
 

Salah Abou Seif faisait partie des noms de l’âge d’or égyptien à essayer. C’est chose faite avec ce Je ne dors point, mélo pervers prenant place dans de riches décors dignes d’une tragédie antique1. Le film est plutôt convaincant, mais dysfonctionnel : il y a comme un écart (qu’on peut aussi voir comme une singularité) entre sa relative sophistication formelle (jeux de couleurs Sirkiens) et la grossièreté de ce qu’il dit. Surexplicités à chaque étape, le drame œdipien et le tableau de la faute féminine (quasi biblique, à ce stade) semblent moins produire du mythe que touiller les lapalissades morales de la société où le film a vu le jour, sans interroger les ressorts plus profonds du personnage.

Le point central le plus intéressant du récit, c’est cette méchanceté intrinsèque, terrifiante pour elle-même, que l’héroïne confesse dès l’ouverture ; mais sans cesse ramenée à des questions de salut religieux, plutôt que d’explorer la nature du mal, elle n’a pas beaucoup l’occasion de fasciner.

Aussi riche le film soit-il thématiquement, tout cela manque donc un peu de double fond (quelle cruauté peut cacher cette gentillesse mielleuse de la belle-mère, par exemple, entre mille autres choses). Mais c’est aussi, paradoxalement, ce qui fait sa force : son manque de subtilité lui permet toutes les situations outrées (un peu comme un film privé de surmoi), par le biais des réflexes et des formes “innocentes” du soap-opéra. La fille si coupable qu’elle en brûle, son voyeurisme quand papa passe la première nuit avec sa belle, la violence du châtiment divin de torture intérieure qu’elle vit en retour… De ses prémisses adolescentes à sa scène de mariage tendue, le film a largement matière à déployer sa force expressive, aboutissant à une tragédie moins fondamentalement ratée qu’un peu frustrante.

Aussi titré Nuits sans sommeil.
La Anam en VO.
[extrait]

 
 

Notes

1 • À ce titre, la réputation qu’a Salah Abu Seif d’être le “père du néoréalisme égyptien” laisse un peu dubitatif, du moins sur la foi de ce seul film. Peut-être faut-il comprendre par “réalisme” la peinture d’un monde de pulsions moins idéalisé ?
 

Roman Polanski Courts-métrages (1957-1962)

 

N’ayant jamais été totalement convaincu par le cinéma de Polanski (que j’ai du mal à voir autrement que comme un excellent faiseur), je me suis mis en tête d’aller explorer ses premiers courts-métrages, où j’espérais trouver un regard plus vif, plus aiguisé, peut-être plus à même d’offrir des clés pour mieux saisir son geste de cinéaste.

C’est à la fois le cas (on y trouve plus d’énergie, plus de saillance que dans ses longs-métrages), et à la fois pas vraiment, en ce que ces premiers essais semblent courir après tout autre chose que le reste de sa filmographie.

Le schéma beckettien (jusqu’à l’absence totale de décor que recrée Mammifères, par son étendue de neige surexposée) semble être la première matrice de ces courts-métrages, qui s’expriment pour le reste via l’influence un peu lourdingue du burlesque et du cartoon (accélérés, mimiques, pas de dialogue). Les films ont parfois davantage à proposer (la radicalité plastique de Mammifères, les visions étranges de Deux hommes et une armoire…), mais lorsque ce n’est pas le cas, il ne reste plus à l’écran que le cynisme pesant de paraboles sur la nature humaine, au propos appuyé et pénible. On veut bien croire que certaines choses représentaient une audace dans le cinéma d’alors (les pissotières de Quand les anges tombent, le voyeurisme de Rire de toutes ses dents), mais ce que Polanski a à dire de la société semble tout de même passablement rebattu.

Où se loge l’intérêt, alors ? Déjà dans une attention, dès ces premiers courts, pour la pulsion : voyeurisme (Rire de toutes ses dents), meurtre exécuté avec une suspecte douceur (Meurtre), violence pure et sans raison (Cassons le bal, Deux hommes et une armoire), exploitation d’autrui et relations affectives manipulatoires (Le Gros et le maigre, Les Mammifères)… Derrière le moralisme de ces situations se cache aussi souvent quelque chose de l’ordre du “ça” psychanalytique, qui donne une petite profondeur aux films.

Ensuite, plus surprenant (en ce que ce n’est pas forcément pour cela que Polanski est connu), ces petits films témoignent d’une occasionnelle splendeur visuelle, dopée aux images naïves que produisent ces paraboles morales (les belles scènes couleur de Quand les anges tombent, par exemple) ; ce travail formel fait même parfois discours seul (le changement de lumière décisif de La Lampe). Si le surréalisme, qui influence manifestement ces premiers films à l’étrangeté soulignée, s’exprime en une bizarrerie souvent trop performative (Deux hommes et une armoire, La Lampe), il offre aux films leurs meilleures envolées visuelles – qui restent d’assez loin l’aspect le plus aimable de ces courts pas franchement transcendants.
 

Meurtre (Morderstwo) – 1957
Rire de toutes ses dents (Uśmiech Zębiczny) – 1957
Cassons le bal (Rozbijemy Zabawę) – 1957
Deux hommes et une armoire (Dwaj Ludzie z Szafą) – 1958
La Lampe (Lampa) – 1959
Quand les anges tombent (Gdy Spadają Anioły) – 1959
Le Gros et le maigre – 1961
Les Mammifères (Ssaki) – 1962

Fleurs de papier Guru Dutt / 1959

Réalisateur à succès, Suresh Singh est cependant malheureux : sa femme Veena, considérant son métier indigne, l’empêche de voir sa fille. Un jour, alors qu’il essaye d’aller voir son enfant en cachette à l’école, il fait la connaissance de Shanti, une jeune femme qui y travaille…

Quelques spoilers.
 

J’ai beau déjà le savoir, je ne m’y habitue pas : plus je découvre de films de l’âge d’or du cinéma indien, plus je suis frappé par l’égo démesuré de ses réalisateurs (au-delà des influences cinématographiques glorieuses dont ils se revendiquent). C’est Uday Shankar se représentant en génie visionnaire, c’est Raj Kapoor qui pleure la beauté de son visage ou la pureté de son cœur de Charlot, c’est la grandiloquence DeMille de Mehboob Khan qui ambitionne de signer le grand manifeste de l’Inde indépendante… Et c’est donc Guru Dutt, qui après L’Assoiffé se peint à nouveau ici en martyr et en poète maudit, seul humain non corrompu d’une société qui ne comprend rien à l’art, dans un mouvement satisfait et gentiment réactionnaire (la scène du maquillage). Il n’y a ici plus aucune tentative de distance entre Dutt et son personnage quasi-autobiographique (voire prophétique) d’artiste viré de l’industrie dès ses premiers échecs, et qui sombrera dans l’autodestruction. De là à dire qu’il fait un film entier pour justifier devant le public son goût pour l’alcool…

Tout cela handicape évidemment la portée du film, qui déploie une forme infiniment fine pour raconter un récit passablement bête. Qu’importe : la puissance lyrique de la mise en scène emporte tout. Dans un découpage d’une richesse folle, qui arrive à faire de chaque petite scène une configuration qui parle, et de chaque plan une idée (au point que le film semble parfois aller trop vite, interrompant ses élans sans assez en profiter), Guru Dutt abat les dernières réticences que pouvait inspirer son égo-trip – jusqu’à ce sommet d’une scène amoureuse chantée qui ne repose sur strictement rien (deux personnages immobiles au milieu d’un studio vide, alors que leurs pensées chantent leur désir), et que le découpage et les jeux de lumière suffisent pourtant à transformer en aventure. Les chansons plus généralement, même les plus accessoires (la leçon faite aux petits, ou celle de Johnny Walker – étonnamment supportable dans ce film, en fils de riche désenchanté), brillent par une qualité qui nous ferait presque oublier qu’aucune n’est dansée, la précision de la mise en scène se chargeant seule de faire chorégraphie.

Le récit ne fait pourtant, derrière son geste méta, que rejouer le schéma narratif de Devdas, que le réalisateur du film doit mettre en scène (un couple séparé de force, entraînant la destruction de l’amant dans la boisson). Ce qui compte ici n’est donc pas tant l’originalité d’un scénario complaisant (bon réal qui ne touche pas son actrice, bon père empêché par sa méchante ex-femme de voir sa fille), que la façon dont chaque cliché se trouve réinvesti, comme revitalisé. Certes, rien n’empêche de voir dans ce geste une pure démonstration de force, une parade un peu vide des capacités du cinéaste ; mais le projet, tout savant qu’il soit, ne m’a jamais paru boursouflé – chaque choix parle. Au gré de la chute de son personnage, Dutt finit par moins utiliser l’univers des plateaux de cinéma comme un sujet, que comme un moyen plus universel de parler de la jeunesse et de ses capacités qui filent, et du souvenir des jours glorieux dans lequel on erre, tel le fantôme de sa propre vie.

Kaagaz ke phool en VO.

 

Le Vampire noir Román Viñoly Barreto / 1953

En regagnant sa loge en sous-sol, Rita, une chanteuse de cabaret, découvre par un soupirail donnant sur la ruelle le visage d’un homme, qui, venant de tuer une fillette, s’enfuit par la bouche d’égout…

Quelques spoilers.
 

Présenté comme un “film noir” par la rétrospective argentine qu’avait organisée Camelia, ce Vampire noir est en fait un remake assumé de M le maudit, dont il reprend les mêmes fillettes tuées, le même air sifflé, le quasi-même Peter Lorre (un acteur-clone qu’on a habillé pareil), les mêmes clochards aveugles, et les mêmes égouts (quoique ce dernier point semble aussi tenir du Troisième homme, qui était alors l’avatar le plus récent de l’héritage expressionniste).

Tout le défi du film semble être alors “d’optimiser” le film-modèle de Fritz Lang, en le saturant de péripéties supplémentaires, d’imagerie savante aux jeux de lumière étudiés (qui font parfois mouche, comme lors de la vision du meurtre), ou d’explications psychologiques surlignées. Il en ressort un film séduisant en surface, mais bien moins profond et mystérieux que l’original, qui gagnait à sa froideur logique et à sa grande opacité – il suffit de voir ici le discours final dans sa nouvelle configuration, bien plus faible que son modèle allemand.

Le meilleur atout du Vampire noir réside dans ce que le film maîtrise mal, à savoir son moralisme ambigu qui distribue les bons et mauvais points à sa galerie de personnages, tout en en soulignant sans cesse leur hypocrisie (hypocrisie qui est aussi la sienne : voici encore un film sud-américain de l’époque qui s’ouvre sur un carton nous jurant que non, promis, l’histoire que nous allons voir n’a rien à voir avec notre pays, d’ailleurs elle vient d’Europe, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un pur exercice théorique).

De cette incertitude morale, le film tire ses meilleures cartes : le dialogue de la mère protégeant le tueur devant les policiers, ce personnage de femme handicapée (qui souligne combien le moralisme du film se tient tout entier dans la culpabilité)… Un flottement sensible jusque dans l’épilogue en contrepied du film de Lang – et dont le carton final, immédiatement contradictoire avec ce qu’on a entendu, laisse un goût bizarre et indécis en bouche.

El Vampiro negro en VO.

Notes sur les films vus #34 # 34

Pandora • Albert Lewin (1951)
Bandits à Orgosolo • Îles de feu • Vittorio De Seta (1954-1961)
Notre Corps • Claire Simon (2023)
Omar la fraise • Élias Belkeddar (2023)
Le Mal n’existe pas • Ryūsuke Hamaguchi (2024)
Nous, les Leroy • Florent Bernard (2024)
Super Mario Bros, le film • Aaron Horvath & Michael Jelenic (2023)
Adieu vinyle • Josée Dayan (2023)