La Fille aux Jacinthes Hasse Ekman / 1950

Un écrivain et sa femme enquêtent sur le suicide de leur voisine, une pianiste mystérieuse qui leur a légué tous ses biens…

 

La Fille aux Jacinthes, passée l’originalité de sa révélation finale (que tout spectateur pas trop endormi aura devinée dès le premier tiers), n’est pas un film particulièrement singulier. Il reprend sa structure en flashbacks de Laura et de Citizen Kane, il emprunte son esthétique au film noir US (qu’il assagit cela dit grandement), et accompagne la modernité naissante d’une sourde mélancolie suicidaire – sans que la forme, au demeurant tout à fait correcte, ne risque un seul pied hors des académismes d’alors. Rien d’original donc, mais une exécution sans tache et un film plaisant à suivre, pour son actrice principale comme pour le couple d’enquêteurs improvisés – un couple curieusement asexué, bons camarades, aux dialogues piquants et tranchés (très anglais, en un sens, au beau milieu de ce film suédois).

 

Flicka och hyacinter en VO.

Les Amoureux Mai Zetterling / 1964

1914, Stockholm. Trois femmes sur le point d’accoucher attendent à l’hôpital, se remémorant leur enfance, leurs amours déçus et leurs illusions perdues…

 

Les amoureux a beau être d’une maîtrise impressionnante pour un premier long, et déborder d’idées en tous sens, j’ai eu bien du mal à y accrocher. Mon peu de goût pour les cérébrales années 60, dont ce film semble être l’exemple type, n’aide sans doute pas des masses (Bergman est d’ailleurs ici partout, par ses comédiens et comédiennes, par le style froid aussi, ou encore par l’influence visible de Sourires d’une nuit d’été). Mais il y a des raisons plus concrètes à ma déception. La première en est la confusion : l’ambition de Mai Zetterling la perd, rajoutant à la multiplicité des personnages celle des temporalités, ce qui n’aide pas toujours à bien saisir les enjeux de cette histoire (l’idée de parler de la condition féminine via le prisme de trois classes sociales traverse le film sans vraiment y opérer en profondeur). Par ailleurs, si quelques scènes parviennent à saisir les enjeux féministes avec brio (celle de l’enfant sous la table, notamment), ceux-ci sont souvent le fait de dialogues explicites surlignant le propos sans grande richesse, en simplifiant la plupart des personnages masculins à des types ou des fonctions pour asseoir la démonstration, ce qui retire du panache aux envies de révoltes des femmes qui leur font face. Certes, dans le cadre des années 60, la frontalité politique de ce tableau, teinté de colère, se parait d’une valeur autrement plus saillante, au diapason d’affichages particulièrement crus (sexualité, enfantement) : le film n’entend pas prendre des pincettes ou de fausses pudeurs avec son spectateur, et cette froideur implacable lui confère une certaine singularité. Mais cette force a aujourd’hui un peu fané, et le film ne laisse plus voir que ses côtés plus normés. Je retiens au final surtout le personnage de la bonne, à l’optimisme étrangement subversif.

 

Älskande par en VO.

Les Ailes Mauritz Stiller / 1916

Un sculpteur rencontre un jeune peintre, en fait son modèle et devient son ami. Mais leur amitié est menacée quand ils tombent tous les deux amoureux de la même femme, une comtesse manipulatrice…

 

Réputé être le tout premier film à sous-texte homosexuel (la fascination d’un peintre pour son jeune modèle, qui lui soutire son argent au profit d’une femme), Les Ailes n’est pas à la hauteur de son cinéaste. Si la manière de Stiller (précise, ferme, sans effets, concentrée) est toujours appréciable, ce film ne lui donne pas beaucoup d’occasions de briller… C’est encore partiellement le cas dans la première partie, où les rapports de séduction, d’abord asymétriques puis partagés, offrent de belles possibilités de cinéma (remarquable scène de pose par exemple, où l’écran se retrouve presque abstraitement découpé en deux, faisant dialoguer observateurs et figure observée). Mais le fait que l’homosexualité soit à peine effleurée, même suggestivement, n’aide pas à éveiller notre curiosité pour ce qui reste un argument dramatique très maigre – et on ne peut s’empêcher de penser que ces prologues et épilogues meta à propos du tournage, dont il ne reste que des photogrammes et dont on a bien du mal à saisir l’intérêt, sont d’abord là pour divertir un récit minuscule dont Stiller, au fond, n’avait pas grand-chose à dire.

 

Vingarne en VO.

Triangle of Sadness Ruben Östlund / 2022

Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine…

Quelques spoilers.
 

La question qui a agité le petit monde critique et cinéphile, à la sortie de la dernière palme d’or, consistait grosso-modo à savoir s’il y avait autre chose à trouver dans le fonctionnement profond de ce film qu’un jeu de massacre inconséquent, qu’une petite entreprise au cynisme satisfait.

Il n’est pas si simple d’y répondre, car deux choses s’affrontent décidément dans le cinéma d’Östlund. D’un côté, si le genre du film doit être celui du jeu de massacre, alors ce cinéma est incontestablement son empereur – pas par sa violence ou sa vacherie, mais par sa finesse. Le geste est ample, élégant, délicieusement chorégraphié, à l’image du tangage marin qui berce toute une partie du film avec régularité. Pour un plan grossièrement potache de l’équipe qu’on montre sauter à l’eau sur l’ordre d’une touriste (c’est le côté blague), il y a toute l’aventure intime qui le précède, le visage inquiet de la domestique qui tente de gérer la situation impossible et ce sourire obligatoire qu’elle doit garder, ces petits séismes sur un visage, les caresses et ordres alternés d’une voix bourgeoise faussement complice… De la dentelle, qu’on a trop souvent choisi d’ignorer pour se concentrer sur les moments plus outranciers (WC qui dégorgent, vomissements de vieille, bijou récupéré sur la morte : on se dit dans ces moments qu’Östlund vaut mieux que ça).

Plus généralement, il n’est pas interdit de trouver que le film, contre la réputation qu’on lui a fait, n’est pas dénué de douceur (même parmi les flots de merde, la tempête ressemble moins à un opéra de chaos qu’à une calme et nauséeuse berceuse), voire même qu’il est marqué par une certaine tendresse – notamment par le fait de ne pas refuser une intériorité aux personnages, de ne pas en faire de simples pantins : le jeune top model est ainsi d’emblée marqué par une tristesse assez touchante, la relation entre le communiste déçu et le capitaliste rigolard est complice, la détresse de la cheffe de bord est communicative, le boys club aux accents ados qui se forme sur la plage est bon enfant…

D’un autre côté, force est de constater que ce film n’a plus grand-chose du mystère, du malaise, ou du vague à l’âme civilisationnel qui pouvait çà et là se manifester dans The Square. L’ampleur de la forme ne se retrouve pas dans le film lui-même, en somme, qui manque singulièrement de force et de puissance – et qui de son petit bateau très peu peuplé à sa petite attaque terroriste en forme de hors-champ fauché, jusqu’au petit temps qu’il peut consacrer à chaque perso, paraît globalement très menu.

Le scénario plus généralement se fait témoin de ces problèmes, amenant et lâchant des personnages au hasard, succédant les situations et moments sans qu’on sache très bien où vont ses différentes lignes (quand le tout ne semble pas simplement avoir été rafistolé au montage, comme en témoigne ce choix pansement d’une fin « ouverte et ambiguë » à l’effet faiblard). Cela évite certes à Triangle of Sadness d’être un programme (de ne pas se résumer à celui, annoncé, de son approche satirique), mais cela rend aussi le film incertain et longuet, empêchant tout gonflement (d’émotion, de malaise, de vertige) qui dépasse le temps de la vignette, qui permette d’investir la violence de la lutte des classes autrement que par le biais sécurisé du livre d’images. Tout cela n’a pas découragé la palme : force est de constater que le cinéma divertissant-mais-avec-propos-politique d’Östlund est, à la manière des thrillers sociaux des Dardenne ou d’Audiard, un objet idéal pour les consensus mous de jury cannois.

Sans filtre en VF.

Notules # 29

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Flee Jonas Poher Rasmussen Danemark 2021
La Nuit du 12 Dominik Moll France 2022
EO Jerzy Skolimowski Pologne 2022
La Conspiration du Caire Tarik Saleh Suède 2022
Prisoners Denis Villeneuve USA 2013
Hurlements Joe Dante USA 1981
Écrit sur du vent Douglas Sirk USA 1956
Chinatown Roman Polanski USA 1974

Edvard Munch Peter Watkins / 1974

Fin du XIXe siècle, en Norvège. Edvard Munch est un jeune peintre prometteur. Mais c’est aussi un homme tourmenté par ses drames amoureux, par la crainte de tomber malade, et taraudé à l’idée ne pas être reconnu à la hauteur de son talent…

Légers spoilers.
 

Comme souvent devant les séances annoncées longues (près de 3h, ici, tout de même1), la première partie d’Edvard Munch m’a été difficile. Pas que le film soit complaisant dans la lenteur ou la neurasthénie, bien au contraire : plein comme un œuf, avançant à un rythme effréné, le projet de Watkins est une sorte de bombardement, comme voulant immédiatement cerner l’œuvre de Munch par tous les fronts : misère du contexte social sordide, sinistre d’un monde bourgeois aux pulsions refoulées, enfance macabre d’une famille de morts et de maladie, premiers émois compliqués… Sans introduction ou presque, le film nous projette dans cet univers sobrement repoussant (dont il est aisé de déduire Le Cri et bien d’autres œuvres phobiques), en un chaos narratif jamais rassasié de croisements et de rencontres (allers-retours dans le temps, voix et images entremêlés, situations et commentaires superposés).

Watkins paie cette richesse par un résultat assez étouffant (pas un plan qui ne se pose, pas un seul cadre large), comme refusant par principe tout pas de recul, s’enfermant dans une intériorité d’autant plus bouillonnante que, dans les faits, la vie du jeune Munch n’est longtemps que fixité, corps silencieux et visage de cire prostrés dans un coin de la pièce, macérant dans ses pensées, ruminant ses tourments, sans que ceux-ci aient encore trouvé leur exutoire dans des toiles plus personnelles. Peu subtil, le film use et abuse tout du long d’incises sur lesquelles il revient et insiste (les souvenirs de malades crachant du sang, les moments du premier amour), les accolant sans fin et presque hasardeusement à n’importe quel moment de la vie de son héros, comme pour en tirer jusqu’à la dernière goutte de jus, avec un acharnement qui ne bénéficie ni au film, ni au personnage (qui par ce ressassement obsessionnel amoureux paraît éminemment toxique).

Le film se fait plus simple à pratiquer dans sa deuxième partie, quand le corps de Munch se met enfin en mouvement (voyage à travers l’Europe, projection des passions internes sur la toile), dessinant un parcours plus lisible qui permet au geste de Watkins de respirer un peu, quitte à ce que le film y perde en richesse évocatrice, et en possibilités de recoupements sans fin. Tout cela n’empêche pas le concept d’être génial (ce “documentaire” pris sur le vif, avec ces hésitations et regards caméra anachroniques, immergeant dans l’époque et ce monde glaçant mieux que tout autre dispositif, tout en analysant brillamment l’œuvre du peintre par de multiples chemins). Mais la note que le film veut circonscrire finit par se faire ânonnée et radotante – et malgré l’inventivité du montage, il est permis de penser qu’on n’aurait pas perdu grand-chose avec une heure de moins.

Edvard Munch, la danse de la vie en VF.

 
 

Notes

1 • Il s’agit seulement de la durée de la version cinéma (2h54) conçue à l’époque pour la sortie américaine, et qui est encore aujourd’hui la copie exploitée en salles ; mais le film existe aussi dans une version intégrale de 3h30 (c’était à l’origine une mini-série en trois épisodes, produite par les télévisions nationales norvégienne et suédoise).
 

Les Travaux et les Jours Anders Edström & C.W. Winter / 2022

Le quotidien d’une agricultrice, Tayoko Shiojiri, dans un village des montagnes de la région de Kyoto…

Quelques spoilers.
 

La meilleure façon de parler des Travaux et les Jours, c’est encore de définir ce qu’il n’est pas. Et le film en a conscience, semble-t-il, puisqu’il débute ses 8h de métrage de la manière la plus ingrate possible, comme refusant d’emblée ce que le public pourrait attendre de lui : plans de paysages trop courts pour être réellement contemplatifs ; numérique mou et fade1, loin de toute séduction visuelle ; personnages jamais présentés, dont le quotidien est longtemps suivi sans le moindre fil narratif ; mouvements raides et raccords de montage trahissant une mise-en-scène fictionnelle ; et surtout ces dialogues profondément inintéressants, peu compréhensibles, souvent dans le brouhaha ou pris en cours de route, sans qu’on arrive à bien en cerner le sujet ou les interlocuteurs (aux visages peu lisibles, voire de dos, ou même dans un coin du cadre, le son de leurs voix noyé dans les bruits – on se demande bien ce qu’un spectateur japonais peut en comprendre sans les sous-titres)…

Bref, la tentation de quitter la salle est grande, durant la première heure, tant ce film semble mettre un point d’honneur à n’offrir aucune accroche, aucun moyen pour le spectateur de le faire sien, d’y déceler un langage autre que l’arbitraire. Et il faut sans doute cela, en effet, pour que le spectateur désapprenne ce qu’il est venu chercher devant un film sur le quotidien de la ruralité. Le premier but d’Anders Edström et de C.W. Winter semble être de déromantiser le film agricole, en ne jouant ni sur les vastes étendues à contempler, ni sur le geste au travail (spectaculairement peu présent pour un docu-fiction de 8h sur de petits fermiers), s’attardant au contraire sur des bouts de paysages croupis, sur des intérieurs banals et modestes, sur les objets en plastique qui traînent, ou sur la petite ville alentours qui n’a rien de pittoresque.

travauxjours2
 

À la place de ces conventions attendues se construit donc un ordre nouveau, inédit et singulier. Le fonctionnement profond du film, sous les atours de la chronique, c’est celui du patchwork : un fonctionnement tissulaire, qui cogne et croise les moments, parsemé d’essais aléatoires (ici une scène de dialogue sous-titrée sans son, là une musique démarrant sans prévenir, là encore un trucage de cinéma fantastique), le tout dans un désordre satisfait. On pense à L’Année dernière à Marienbad de Resnais, qui disait rêver que son film puisse être projeté dans le désordre, sans que le projectionniste soit capable d’en reconnaître la première bobine… Et bien c’est un peu la même impression qui ressort ici (passé le chapitrage global correspondant au passage des saisons) : l’impression que les scènes, les plans, les moments, sont jetés comme des dés au hasard sur la table, qu’ils auraient pu nous arriver dans un autre ordre sans que cela y change grand chose.

C’est donc une collection d’humeurs et d’images qui préside, comme mille petites notes dispersées venant parfaire un accord qui émerge sur le long terme – un chant au long cours d’autant plus efficace que ces images profitent du décrochage régulier de l’attention du spectateur, qui ne peut s’agripper à rien (situations vagues, fuyantes, parcellaires, mélangées – le tout en une continuité de “midis-crépuscules-nuits-aubes-midis…” formant une succession de journées difficiles à décompter, qui empêche de fixer ou de mesurer par étapes le passage du temps). Au point qu’on se demande si le but de cette absence d’architecture n’est pas justement d’encourager à ce que l’esprit du spectateur divague, à regarder le film comme le fond d’écran visuel et sonore de ses pensées, pour que ces images et sons s’inscrivent et s’accumulent en lui inconsciemment, comme une sorte de limon, dessinant une idée abstraite et insaisissable de l’âme de chaque saison, ou de ce qu’est la vie en ces lieux.

Cette absence de structure explique la forme inhabituelle que prennent ces vues de paysages en surnombre, proposées comme autant de pièces de puzzle : des plans trop courts pour jouer la contemplation, trop éclatés pour construire un espace où se repérer, mais souvent plutôt focalisés sur un détail du terrain, ou d’un intérieur a priori anodin. L’image vient pêcher ici un son de gouttes, là un mouvement du vent, ailleurs une lumière trop éblouissante, ici encore la manière bizarre dont l’eau s’est infiltrée dans la terre… Si ces plans successifs et alignés peuvent évoquer les pillow shots d’Ozu (dans le chapitre estival, un dialogue face à un jardin japonais évoque d’ailleurs une scène de Printemps tardif), ces images ont surtout pour originalité de tenir de la photographie, de la pensée d’un travail photographique (qui est d’ailleurs le premier métier d’Anders Edström) : c’est-à-dire un instantané, un cadrage mystérieux qui ne met pas forcément l’action au premier plan, qui propose une image statique, dans un format presque carré, dont le déchiffrage visuel demande un certain temps. Même si c’est discrètement, chaque plan fonctionne ainsi comme une photo en ce qu’il semble d’abord poser une question, être porteur d’un intérêt qui lui est propre (ne serait-ce que la mise en valeur d’une lumière, d’une texture, d’une température à suggérer), au lieu de se penser comme le jalon d’une description générale de l’environnement.

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De cet entrelacs d’images, les personnages et leurs lignes narratives ne semblent pas très pressés d’émerger. Il faut attendre la fin de la deuxième partie (le segment printanier) pour que la maladie de celui qu’on vient alors seulement d’identifier comme un mari (et non un frère, ou un fils) offre au film une ligne directrice basique : celle de la dégradation de sa santé, qui épouse la symbolique du passage des saisons. Le mari alité nourrit alors une sorte de rythme affaissé qui conforte le film dans son tempo, au gré d’une convalescence floue (à quel moment a-t-il été opéré ? Va-t-il l’être ? A-t-il un anévrisme comme entendu d’abord, ou un problème de reins comme évoqué plus tard ?). Au rythme de la maladie, le film ne se transforme qu’à pas lents, évoluant seulement par le caractère changeant qu’il confère à chaque saison : maison emplie par les jeunes invitées étrangères en été, puis qui se vide progressivement de ses visiteurs, du mari parti à l’hôpital, puis enfin des sons de la nature qui se raréfient et s’appauvrissent une fois l’automne venu – jusqu’à cet intermède noir qui n’est plus que silence, après tant d’autres entractes joyeusement sonores.

Ce mari malade, néanmoins, est aussi associé à ce que le film a de plus désarçonnant, à savoir ses percées de fictions claires (rendues saillantes par de multiples raccords mouvement trop parfaits pour relever d’une captation documentaire). Si le film est rempli de signes renvoyant au cinéma du réel (cadres lointains ou en retrait, sans coupes, plans de lieux sans personnages, décor et gestes quotidiens qu’on imagine mal simulés pour l’occasion, dialogues hasardeux ou aléatoires comme captés en cours de route…), les cinéastes s’amusent aussi parfois à insister, dans le montage ou par la mise en scène, sur le contrepied fictionnel – jusqu’à ce moment absurde d’un coup de téléphone entre Japon et Suède, où la caméra est alternativement du côté d’un pays puis de l’autre, tout au long de la même conversation, exhibant crânement la facticité du moment pour qui voudrait encore y croire. C’est comme si, régulièrement, le film nous mettait une claque pour nous rappeler que l’on n’est pas en train de regarder un doc (démarche notamment attestée par l’emploi du reconnaissable Ryo Kase parmi les acteurs), mais que le spectateur, conditionné par cette grammaire visuelle si rattachée au documentaire, le ré-oubliait à chaque fois rapidement.

Je suis assez circonspect sur l’intérêt de cette démarche hybride entre docu et fiction, qui produit plus de gêne et d’hésitations que d’ambiguïté, et qui fournit au film son moment le plus pénible : son final, qui paraît franchement de trop. S’y accumulent alors ce que le film a eu de plus gênant : le doute fictionnel porté à un certain degré de malaise (re-création du processus intime de funérailles, dont on imagine pourtant qu’il a déjà été vécu par les personnes à l’écran), mais aussi par l’arrivée soudaine dans le film d’une stricte linéarité (le suivi pas à pas de la cérémonie et de ses suites), alors que jusqu’ici la fiction avait eu la qualité de traverser le patchwork aléatoire comme un fil rouge discret.

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Les Travaux et les Jours restera donc plutôt en mémoire pour son dépliement de vues documentaires et de moment curieux, dont il parvient à extraire autant d’humeurs sensibles. C’est d’autant plus visible lors du segment d’été, surtout abordé par ses nuits et crépuscules, ou par ses intérieurs, mais rarement par ses brillants jours écrasés de lumière : tout au long du film, l’esthétique investit plus volontiers ces moments entre chien et loup, jouant à déployer une splendeur visuelle inattendue dans le cadre limité d’un numérique low-fi, se tenant souvent à la limite du visible – on en vient à admirer la manière dont le film trouve sa splendeur formelle dans la simple vibration numérique d’une vague lueur de lune.

Cette capacité à extraire du beau d’une matière foncièrement sobre, et de confronter la fresque documentaire à une certaine humilité (sensible jusque dans le choix des tous derniers plans, aussi anodins qu’interchangeables), c’est sans doute le sésame qui confère à ce long film une vraie singularité. En cherchant des correspondances dans le cinéma japonais, on se dit qu’une comparaison parlante pourrait être celle de Naruse, du moins si on le met en regard des trois autres grands géants du cinéma classique national. Quand j’étais jeune en effet, j’avais été très étonné (après avoir découvert l’épure magistrale d’Ozu, la dramaturgie flamboyante de Kurosawa, ou encore la sophistication froide de Mizoguchi) par mon premier contact avec le cinéma de Mikio Naruse, dont j’attendais une proposition aussi ample que celle de ses confrères. Quelle surprise avais-je eu alors de découvrir un cinéaste sobre et peu friand d’absolu, avec une manière presque ingrate, toute en creux, créant son effet via une forme pragmatique et décontractée (montage régulier et discret, pas de cadres insistants ou de recherche de grands moments), trouvant seulement de l’or en décantant calmement un sentiment sur la longueur.

Ainsi en est-il des Travaux et les Jours, malgré son autoritaire durée : banal, modeste ou pénible à première vue, il finit par se vivre comme une proposition bizarrement riche, foisonnante par l’expérience qu’il offre d’une imprégnation en un lieu et dans le temps, parvenant (certes régulièrement au prix de l’ennui) à peindre un portrait de la campagne détaché de son habituelle épure zen et éthérée, ou de son folklore passéiste, ou encore de sa dimension politique (les conditions de travail), pour n’offrir qu’un tableau diffracté, quoique cohérent, des milles humeurs, couleurs, intimités, et sensations de cet endroit.

 
Les Travaux et les Jours (de Tayoko Shiojiri dans le bassin de Shiotani) pour le titre complet, The Works And Days (Of Tayoko Shiojiri In The Shiotani Basin) en VO.

 
 

Notes

1 • Difficile de savoir d’où vient l’impression de médiocrité technique de l’image (malgré les beautés et nuances que parvient à en tirer le travail de chef-opérateur), l’ensemble étant surtout marqué par un manque de piqué et par des noirs fades. Le matériel est sans doute partiellement en cause : la caméra (Blackmagic Cinema Camera 2.5) est récente mais plutôt amatrice, et les lentilles (16mm & 25mm Zeiss Super Speed for Super 16) sont professionnelles mais anciennes (merci à Mathieu pour ces indications !).

 

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)

Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)