Conann Bertrand Mandico / 2023

Parcourant les abîmes, le chien des enfers Rainer raconte les six vies de Conann, perpétuellement mise à mort par son propre avenir, à travers les époques, les mythes et les âges…

Légers spoilers.
 

Qu’est-ce qui fait que ce second long-métrage de Mandico est bien mieux passé, pour moi, que son premier film pourtant davantage célébré ? Peut-être est-ce simplement que j’y ressens moins de prétentions subversives : sans rien perdre du foisonnement visuel de son cinéma, Conann m’a semblé plus romantique et cohérent, laissant une plus grande place à la mise en scène (et donc à l’énonciation, à la narration), le découpage dialoguant à égalité avec le baroque interne aux plans. Le film se suit avec grand plaisir, de par la générosité et la cohérence de son imaginaire ; difficile néanmoins de ne pas ressentir sur le long une certaine impression de creux, quand bien même un propos sur l’Histoire du XXe siècle vient sur le tard étendre la portée du film (venant jeter, à rebours, l’image d’une préhistoire du capitalisme sur les temps barbares précédemment mis en scène). Si les images parlent fort, les dialogues aussi, et souvent trop explicitement (l’image de diamants trouvés à même le cannibalisme corrupteur a ainsi besoin de quarante répliques nous expliquant ce qu’on doit y voir). C’est que chez Mandico, tout fait référent et prétexte au bricolage, les moments d’émotion ou de lyrisme sont eux-mêmes synthétisés, ingrédients comme d’autres du grand patchwork audiovisuel qui constitue la finalité du geste. Difficile alors de réellement se soucier de Conann et de son histoire (seul le personnage du Démon qui lui fait face, excellemment campé par Elina Löwensohn, nous permet de nous raccrocher au récit) : le film marque bien plus par ses quelques images fortes que par une quelconque aventure émotionnelle – l’incapacité du projet à se trouver une fin (le générique arrive sans prévenir) en étant un signe assez flagrant.

 

Emilia Pérez Jacques Audiard / 2024

Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir les criminels qu’à servir la justice. Une porte de sortie s’ouvre à elle quand le chef de cartel Manitas prend contact avec elle…

Spoilers.
 

Le shitstorm américain dans lequel est actuellement pris le film, mélange de lynchage moutonnier et de narcissisme moral dont l’époque et les réseaux sociaux ont le secret, a quelque chose d’à la fois pathétique et déprimant, quoiqu’on pense de la qualité du film… Essayons de laisser ces stupidités de côté, et de parler un peu de cinéma.

Emilia Pérez me laisse avant tout une impression de compétence : virtuosité des jeux formels et colorés parcourant le film, aisance avec laquelle le chant émerge de la continuité pour ensuite y replonger, habileté paradoxale à filmer ce sujet improbable avec naturel, tout en usant d’outils au factice assumé (retournements scénaristiques outrés, tournage en studio)… Une habitude chez Audiard, toujours doué pour “naturaliser” ce qu’il filme (on n’a jamais l’impression ici de voir un film “sur” la transidentité), quand bien-même il exploite les ressorts les plus artificiels du cinéma de genre.

La question est plutôt de savoir ce que cette virtuosité produit. L’introduction, prometteuse, semble faire émerger les chants et la musique des souffrances pragmatiques et quotidiennes des femmes de Mexico, comme une extension des plaintes de la ville. Mais le projet n’aura jamais cette profondeur : malgré la science des transitions invisibles entre parlé et chanté, les segments musicaux se déposent toujours sur les situations comme une afféterie ou comme une performance, plus qu’ils ne les servent.

Une sensation de vide régulier ronge ainsi le film, tout divertissant qu’il soit. Une chanson sur deux semble inutile, cherchant seulement à faire des variations savantes sur ce qu’on a déjà compris. Et plus il avance, plus le projet témoigne d’une certaine errance scénaristique, ouvrant un nouveau sujet toutes les vingt minutes (devoir cohabiter incognito avec son ancienne épouse, essayer de se racheter de sa culpabilité, tomber amoureuse sur le tard…), thèmes empilés comme autant de moyens de combler le flottement narratif qui frappe le film une fois l’enjeu de la transition de genre passé. Quand l’explosion du climax emporte l’héroïne comme son ancienne femme, on a par exemple bien du mal à y sentir la résolution d’un quelconque enjeu central au film (l’héroïne courait après ses enfants, pas après son ex)…

Comme toujours chez Audiard, cette errance narrative est savamment justifiée (ici par l’héritage des formes du soap et de l’opéra, ingrédients phares du syncrétisme qu’opère ce projet-Frankenstein). Le flottement du récit, et les ambivalences que créent ces hésitations, aident aussi à la singularité du film sur le plan moral, nous mettant toujours du côté d’un personnage qui fait parfois les pires choix, qui se rachète une vertu en usant de ses propres atrocités passées, capitalisant même dessus pour faire marcher sa boîte (le final, sur la sanctification des idoles fabriquées, est en ce sens assez grinçant)…

C’est peu de dire qu’Audiard profite de ces ambiguïtés qui apportent un peu de profondeur à son film, toujours à la lisière d’être dangereusement creux et boursouflé. Mais aussi artificiel soit-il, Emilia Pérez divertit et épate assez sur le moment pour donner le sentiment d’un petit exploit, d’un pari fou réussi, entre autres grâce à ses deux merveilleuses actrices principales (Zoe Saldana, en particulier, est époustouflante) – et à la cohérence un peu tragique d’une héroïne qui, dans le rêve illusoire de changer de personnalité en changeant de genre, finit par les armes comme elle a commencé.

 

Nikita Luc Besson / 1990

Nikita, droguée et violente, est prise en main par des psychiatres qui la conditionnent afin d’en faire une tueuse œuvrant pour les services secrets…

Légers spoilers.
 

Dès les premières secondes – dès la musique so eighties d’Eric Serra, dès ces loubards rococo sortis de Starmania, dès ces policiers qui utilisent des mitraillettes – Nikita hurle combien il est daté.

La docilité de ce “cinéma du look” aux modes et normes de son temps, sa perméabilité à l’époque, s’étale chaque seconde à l’écran, de la transformation de l’héroïne devant son miroir en “femme pour séduire” (scènes semblant sortir d’une pub pour parfum) à ces visions urbaines désenchantées (marquées par la drogue et une imagerie punk redigérée), tout en lorgnant avec amour vers le film d’action américain… Tout y est. Plus généralement, ce sont les marottes de Besson qui ressortent ici toutes crues, son goût des trognes en grand angle, ses persos bêtes ou hystériques, ses femmes-enfants ou animales-idiotes. La couleur cartoon ou loufoque que ces manies donnent au cinéma d’action ne justifie pas tout, et on comprend sans mal en quoi la critique de l’époque a pu être horrifiée.

On comprend cela dit tout autant, devant ce film, en quoi Besson est malgré tout un cinéaste différent de la clique publicitaire dont il fut l’emblème. C’est tout le paradoxe que le talent de Besson ne tienne pas tant au “look” auquel on l’a rattaché (à la plasticité qui semblait alors définir son approche), mais à un rapport beaucoup plus essentiel au cinéma : chaque plan sert à quelque chose, toute image a un but, il y a un rapport organique entre les visées (aussi bêtasses soient-elles) et le pourquoi d’un cadre. La scène au restaurant en est un exemple imparable : de la découverte du pistolet à la fenêtre obstruée, jusqu’à cette chute dans une poubelle, tout parle (la désillusion et la trahison, la femme “utilisée” lancée aux détritus comme jetée dès sa mission remplie, le maquillage promettant une soirée romantique coulant en clown triste).

Et c’est pour cela que malgré la grossierté parfois inouïe des leviers dont le film use, il fonctionne, il a une sorte de cohérence et d’intuitivité qui le mènent au bout sans faiblir. On peut aussi apprécier, pour une fois, via Jean-Hugues Anglade et cette fin bizarrement sobre (que Besson, semble-t-il, n’appréciait pas tant que ça), que ce cinéma se frotte un brin à la simplicité et à l’ordinaire.

 

Love Lies Bleeding Rose Glass / 2024

Lou, gérante solitaire d’une salle de sport, tombe éperdument amoureuse de Jackie, une culturiste ambitieuse. Leur relation passionnée et explosive va les entraîner malgré elles dans une spirale de violence…

Quelques spoilers.
 

Love Lies Bleeding se vit presque davantage comme un objet audiovisuel (un syncrétisme extrêmement cohérent de formes pop, d’héritage kitsch des années 80, du néo-noir, du film érotique lesbien, du bis ancien…), plutôt que comme un film à proprement parler. Qu’importent les efforts qu’y met la toujours prodigieuse Kristen Stewart, l’amour de ces deux héroïnes est moins un drame qu’une pure imagerie, que le film explore comme une forme parmi d’autres de son projet post-moderne (les scènes de drague, de tendresse ou d’aveux amoureux, sonnent ainsi particulièrement creuses). Le film accumule aussi les petites tares qui le ralentissent : cet éternel écueil du cinéma lesbien qui peint un monde où chaque homme croisé est un désastre ambulant sans qui les héroïnes vivraient tellement mieux, ce glissement final (qu’on le prenne pour un devenir SF ou une allégorie) qui sort le spectateur du film en imposant des CGI maladroits dans un projet jusqu’ici tout de corps et de chair… L’ensemble est sympathique, et se suit comme un objet virtuose dopé aux plaisirs défouloirs propres au cinéma de genre (ce terrain de jeu chéri de l’auteurisme contemporain), mais laisse tout de même une impression de surface.

 

Oppenheimer Christopher Nolan / 2023

En 1942, convaincus que l’Allemagne nazie est en train de développer une arme nucléaire, les États-Unis initient, dans le plus grand secret, le “Projet Manhattan” destiné à mettre au point la première bombe atomique de l’histoire…

Quelques spoilers.
 

Oppenheimer m’a fait le même effet que le dernier Wes Anderson (qu’il côtoyait d’ailleurs dans le calendrier des sorties salle, et avec qui il partage le cadre d’une petite communauté de lotissements isolée en plein désert) : l’impression d’un cinéaste rodé et compétent dont on connaît à présent par cœur le style, les manières, les réflexes, les petits trucs et astuces, et qui semble condamné à une certaine forme de routine.

On est au musée des manières du réalisateur : acteurs en costumes balançant des phrases cool, monde terriblement frigide (décor stérile du désert, scènes d’intimité proprement pathologiques où il faut un bouquin pour jouir…), froncement de sourcil généralisé, jeux sur les sons saturés et les basses surlignant l’intensité majestueuse du moment, Rubik’s Cube temporel n’amenant pas grand chose à ce qu’aurait produit un simple récit linéaire… Les visions abstraites du feu nucléaire, particularité autoproclamée du projet, ressemblent à un tampon auteuriste apposé sur ce film pas vraiment pensé pour les accueillir autrement que comme des inserts clipesques, au gré d’un montage forcé.

Il domine au fond l’impression que la manière Nolan, à elle seule et sans chercher plus loin, sait très bien mener sa barque : le récit à tiroirs (et la narration frénétique façon Sorkin, avec ce flot de paroles offensives et défensives, façon réaction en chaîne), les thématiques patiemment dépliées, le défilé d’acteurs brillants… Tout cela est divertissant et efficace, et fait qu’on ne sent pas les trois heures passer (quand bien même cette efficacité se fait au prix de quelques facilités : Downey Jr. qui devient soudain très méchant, son avocat outré qui devient soudain très gentil et nous venge à coups de punchlines, et ainsi de suite).

Et on se dit, exactement comme pour Wes Anderson d’ailleurs, que Nolan pourrait se contenter de ça, de ce savoir-faire, sans avoir à montrer les muscles d’un auteurisme dont on se fiche, sans ces emportements cherchant à nous convaincre que son cinéma a encore des défis et des montagnes à soulever, alors qu’il n’est plus très loin de la formule. Le film se rêve grand, philosophe, mais tout comme son personnage, il n’est au fond pas très sûr de son propre propos, se plaçant seulement au carrefour des contradictions noueuses et irrésolues de son récit, moins intéressantes qu’elles ne se l’imaginent.

 

• Un petit mot sur la projection Imax, que j’ai testée à l’occasion de ce film. J’en ressorts mitigé : le procédé ne s’applique pas, comme je le croyais, à des scènes entières, mais uniquement à certains plans (notamment les plans d’ensemble). C’est à la fois relativement discret (peut-être aussi parce que l’écran du Pathé Villette n’a qu’un ratio de 1,90:1, ce qui n’est pas très loin du 2,20:1 des scènes “normales”), et en même temps tout de même assez visible pour qu’on ait toujours une semi-conscience du procédé à chaque saute (un peu comme c’était le cas pour le HFR d’Avatar). On se demande, surtout, quelle est l’utilité de cette sélection de plans élus : il y a, en l’état, tellement de plans tournés en IMAX, qu’on aurait pu tourner l’intégralité du film ainsi, sans avoir à jouer au yoyo entre les deux formats d’images.
 

Linda veut du poulet Chiara Malta & Sébastien Laudenbach / 2023

Linda est injustement punie par sa mère, Paulette, qui ferait tout pour se faire pardonner…

Légers spoilers.
 

Si on le compare au premier film de Sébastien Laudenbach, Linda veut du poulet transforme brillamment l’essai : chargé d’une sourde mélancolie, mais aussi d’un inattendu réalisme (de par ses voix, ou par le travail sonore) qui contraste joliment avec son abstraction visuelle, le film permet aux recherches graphiques du cinéaste de perdre de leur côté coquet et vain : les voilà soudain narrativement et émotionnellement investies, peut-être aussi grâce à l’arrivée de Chiara Malta à la co-réalisation. Ce que réussit le mieux le film, c’est ce portrait comique du quartier en réseau, dans une glissée progressive vers un gentil chaos (qui rejoue peu à peu entre les immeubles la manif hors champ dont on parle tant, charge de CRS comprise). Plus mystérieusement, les tâches de couleur aux fenêtres, ou le chœur entremêlé de réflexions murmurées d’enfants qui semblent communiquer par-delà leurs appartements, suggèrent autant d’âmes colorées qui vacillent, cohabitent et se mêlent d’un immeuble à l’autre, en contrebande du monde des adultes. Le film n’a qu’un vrai défaut : ses chansons, moments pépères de performance plus abstraits, où les deux cinéastes semblent mettre leur film de côté pour faire parade de leurs idées visuelles, sur un ton poético-lunaire plus convenu qu’on a déjà vu mille fois traverser l’animation française. Seule tâche superficielle sur un film qui, pour le reste, a trouvé là un parfait équilibre.

 

May December Todd Haynes / 2024

Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran : une femme ayant épousé un garçon de vingt-trois ans son cadet, leur relation ayant débuté alors qu’il était jeune adolescent…

Légers spoilers.
 

May December, aussi bien mené soit-il, souffre de deux vices de conception.

Le premier tient à ses deux personnages féminins : pas un moment de vérité n’émane de l’actrice (fausse, superficielle, intéressée) ; et pas un moment de fragilité n’émerge du modèle, dont chaque geste suggère la folie ou la manipulation (même les moments de pleurs, qui sont des moments de crise, font système avec la façon dont son mari doit s’y plier). Aussi compétentes soient les deux comédiennes sur cette partition fielleuse, qu’elles ont par ailleurs déjà maintes fois visitée (impression, notamment, que Portman ne sait plus qu’enchaîner ce genre de rôles aigres, qui vont de pair avec son inquiétante maigreur), les scènes qui les réunissent, digest de toutes les politesses et sourires de surface qui font l’ethos États-unien, n’en sortent pas franchement passionnantes : il n’y aucun enjeu à voir échanger deux personnalités toxiques.

L’autre problème majeur, c’est que comme trop souvent, Haynes est plus intéressé par ses jeux de miroirs, de distance, de métaphores papillonnes ou de mises en abyme du jeu d’actrice, que par ce et ceux qu’il filme. Or sur ce plan labyrinthique et méta que le cinéaste ambitionne en priorité, le film est assez peu captivant, tour à tour balourd et peu mystérieux. L’utilisation de la musique sur-dramatique de Legrand par exemple, loin d’accompagner un malaise, semble avant tout occupée à surligner le caractère soap-opéra et chiqué du récit, à exprimer une distance : de malaise réel, il n’y en aura pas.

Que reste-t-il, alors, sinon la mise en œuvre compétente d’un drame psychologique (qui se tient certes très bien) ? Il reste le mari, et ses enfants. Potentielles victimes, ils ouvrent une porte à l’expérience intime de cette situation, en soi tout à fait intéressante. L’obligation pour chacun de se positionner, à ce moment-clé de leurs vies (le départ des enfants), leur capacité à composer avec cette situation de couple, la manière dont leur quotidien et sa routine (comme tous aveugles à l’absurde de la situation) se débat avec un retour de lucidité sur ce qui s’est joué il y a vingt ans… Les meilleures scènes du film sont là, et l’on se dit qu’on n’avait franchement ni besoin de l’actrice, ni de sa visite, pour faire un film passionnant – qui n’existera donc ici qu’à l’état de bribes.
 

Barbie Greta Gerwig / 2023

Barbieland est un monde parfait où les poupées Barbie vivent joyeusement, persuadées d’avoir rendu les filles humaines heureuses. Mais un jour, une Barbie commence à se poser des questions existentielles…

Quelques spoilers.
 

Barbie, avant toute chose, impressionne par la science qu’il étale à l’écran – dialogues, direction artistique, folie référentielle, prise en charge des moindres recoins d’une parabole multiforme (autocritique comprise), synthèse du divertissement efficace et d’ambitions auteuristes… Autant d’efforts déployés pour désespérément tenter de se dépêtrer d’un vice originel, auquel cette entreprise, aussi motivée soit-elle, ne pourra pas échapper : celui d’être le produit intéressé d’une firme ultra-capitaliste, conçu pour doper ses ventes en se repeignant féministe.

Dès l’ouverture ironique (forcément ironique : l’ironie est l’arme des gens qui ne peuvent parler franchement), la triomphe de Barbie sur les poupées-poupons, que Gerwig présente avec humour comme une victoire de la cause des femmes, se lit surtout comme le succès d’une marchandise nouvelle dominant les autres de toute sa hauteur 2001, comme on chanterait la cosmogonie d’un carton commercial. S’inventant une mythologie comme d’autres armées victorieuses réécrivent l’histoire1, l’entreprise intègre même à son panthéon le discours politique qui lui a toujours tenu lieu d’anti-venin, à travers le personnage de cette adolescente éveillée, lucide des dégâts sociaux de la poupée, qui va elle aussi pouvoir être convertie à l’émerveillement rose de cette marchandise qui vous veut du bien : digestion de tout, même du discours des opposants politiques.

Que peut-on faire à partir de là, à partir d’un tel sac de nœuds ? Pas grand-chose. Greta Gerwig avec ce troisième film se confirme paradoxalement très douée, prévenant les fuites par tous les bouts, intégrant même à son tableau une peinture dépréciative de la maison mère (tout en sachant la rendre innofensive2). Soucieux de sans cesse prouver la sincérité de sa fibre féministe, le film s’engouffre dans un redoutable pédagogisme (il n’est pas surprenant que pour briser l’enchantement des Barbies, il faille littéralement leur expliquer le patriarcat, leur en faire l’exposé choc et clignotant en deux phrases façon pastille vidéo Facebook). Ce fonctionnement général profondément didactique menace implicitement quiconque serait enclin à ne pas tout à fait adhérer à si implacable démonstration – la question du féminisme se retrouvant toute entière résumée à une binarité féroce, Ken ou Barbie, choisis ton camp. D’où une peinture du monde patriarcal à la fois caricaturale et inoffensive (réduite à sa dimension puérile), le retournement des expériences de domination annoncé se résumant au final à une série de piques ironiques (par ailleurs parfois bien senties).

Bref Gerwig, comme tant d’autres talents avant elle, a ambitionné de subvertir le système, d’auteuriser le blockbuster, de pirater la commande ; mais les conseils d’administration du CAC 40 ne sont plus les moguls Hollywoodiens d’antan : c’est un système froid et anonyme qui bouffe la cinéaste au jeu de ce petit pacte Faustien, la laissant délivrer tout son talent pour façonner un plateau en or à la machine de guerre d’une grande pub mondiale. Comme tant de ses collègues hollywoodiens aujourd’hui, Gerwig se voit réduite pour exister à faire les arabesques de discours les plus virtuoses, les circonvolutions les plus maniéristes, les mises en abimes et clins d’œil les plus malins – autant de gesticulations pour se voiler la face, mimer le contrôle, oublier qu’on est l’esclave d’une industrie devenue méta à en crever.

On peut sincèrement apprécier ces arabesques – le défi de l’adaptation “impossible” remporté de la manière la plus maligne, le film qui transpire le travail et le soin apporté à tout, on s’occupe parfaitement de nous. Mais même à opter pour le ride du pur divertissement, il est impossible de ne pas en ressortir avec un sale goût en bouche : avec cette tristesse de voir l’une des cinéastes les plus prometteuses de sa génération s’être fait prendre à un piège aussi cynique.

 
 
 

Quid des effets sociétaux du film ?

Malgré tous ces problèmes, il reste l’argument de “l’utilité” sociétale du film (entre autres conçu comme une introduction mainstream aux questions féministes). Un enjeu d’autant plus concret au vu du succès fracassant de Barbie à l’international, où ses effets sont documentés : il serait un peu idiot de refuser de discuter les bénéfices sociétaux du film au nom de la pureté cinéphile.

On ne peut en effet nier au film un pouvoir, une efficacité profonde, dans la façon dont il transforme les normes de notre regard. Voir pendant deux heures des femmes valorisées, célébrées, non sexualisées et (très relativement) diverses, face à des codes masculins pour une fois ridiculisés ou ignorés, ou plus simplement écartés à la périphérie, a un effet réel : en sortant de la salle, en regardant les passants, je me surprenais à trouver inintéressant chaque homme croisé, dérisoire la moindre pose virile qui habituellement aurait pu me plaire, passionnante la moindre femme rencontrée.

Ce n’est pourtant pas le premier film réalisé par une femme et sur des femmes… Ce pouvoir est le fruit d’autre chose : de la redoutable efficacité divertissante d’un projet sur-financé sans doute, mais aussi d’une vision aussi schématique et caricaturale que celle des blockbusters qu’il parodie ; or, ne mener à voir que de la misère spirituelle dans les visages masculins rencontrés, ne voir dans leurs attitudes que des postures, n’est pas forcément une plus-value. Tout comme le monde de Barbie à l’écran est “féministe” en excluant tous les Ken des postes à responsabilité, le film a simplement retourné la domination du regard. Évidemment, il le sait très bien, et s’en justifie : le monde de Barbie restera déséquilibré tant que monde réel le sera aussi – et ce blockbuster avec lui. Et on serait bien dérisoires de se plaindre d’un tel safe space, tant il reste le cas isolé d’une production hollywoodienne outrageusement et hégémoniquement masculine.

Mais je ne suis pas sûr, pour le dire autrement, même au nom d’un retournement des dominations, que j’adorerais que mon identité masculine soit par exemple représentée à l’écran par le monde des Action Men (me résumant à un amour pour l’armée, comme on demande ici aux filles de se reconnaître dans les soirées girly aux 50 nuances de rose), dont on viendrait m’expliquer qu’ils sont moi, qu’ils sont ma fierté, simplement parce que la marque en aurait sorti un maigre et un gros quelque part dans les années 90.

 
 

Notes

1 • Cela consiste notamment, ici, en un féminisme-washing à rebours, qui fait de la diversité tardive de la marque (diversité qui résultait d’ailleurs des critiques qui lui étaient faites) un point d’origine, une volonté première. Le retour du refoulé de ce mensonge, car il y en a forcément un, passe par une sorte de maltraitance sadique de la Barbie normale et normative, qui finira d’ailleurs, via sa transformation finale, à conclure à son inutilité désormais en tant que jouet (en tant que produit d’appel valable) pour la maison-mère.

2 • Ce tableau sévère est en effet facilement désamorcé par un monde réel à l’écran aussi irréaliste que l’est Barbie Land. Plus précisément, l’astuce pour Mattel consiste à se parodier soi-même comme uniquement intéressé par l’argent (et non par l’envie d’utiliser le féminisme pour régénérer son image à cet escient). Un moyen, en déviant la critique, de gérer l’éléphant au milieu de la pièce. Plus généralement, le film semble considérer que nommer une critique et en rire de bon cœur équivaut à désamorcer la critique en question, et à s’en dédouaner.