Knit’s Island Ekiem Barbier, Guilhem Causse, Quentin L’helgoualc’h / 2023

Quelque part sur internet existe un espace de 250 km² dans lequel des individus se regroupent en communauté pour simuler une fiction survivaliste. Sous les traits d’avatars, une équipe de tournage pénètre ce lieu et entre en contact avec des joueurs…

Quelques spoilers.
 

Knit’s Island, superbe projet sur le papier (l’exploration d’un univers en ligne, à la rencontre de ses joueurs au sein même du jeu), se révèle un film assez inégal. Ses réalisateurs ne savent pas toujours comment remplir le vide, notamment dans la première moitié cumulant les entretiens mal gérés, un peu gênés, qui ont du mal à tirer quoi que ce soit des interactions. Le film est par contre très fort là où on ne l’attend pas : dans la mise en scène et dans le travail de cadrage, qui possèdent assez de puissance contemplative et immersive pour constamment laisser le spectateur dans une sorte d’entre-deux, à la fois immergé dans l’univers post-apo au premier degré, et regardant ce monde de synthèse comme un objet à interroger. Le meilleur du Knit’s Island se tient sur cette crête, dans ces moments où l’on ne sait pas si les déclarations ou actions des personnes relèvent ce qu’elles sont dans la vraie vie (sadiques, fanatiques), si l’on est en train d’écouter l’histoire d’un personnage ou d’un joueur, ou un curieux mélange des deux. Le film sait parfaitement tenir cette ambiguïté, qui resplendit lors d’une magnifique scène d’expédition aux confins du monde, qui relève autant d’une véritable quête (avec ses morts) que d’un flirt avec les limites du jeu – avec ses frontières techniques comme avec sa raison d’être. Il émane alors du film, pour quelques minutes, un vertige existentiel assez saisissant. Plus généralement, c’est la douceur du documentaire qui finit par faire son identité, dans ce monde post-apo de meurtres et de raids : la timidité douce de ces voix maniant l’anglais à coups de divers accents, les confidences au coin de l’oreiller, l’errance flirtant avec une sorte de relaxation aux parfums d’insomnie.

 

Knit’s Island, L’Île sans fin pour le titre complet.

Douce Claude Autant-Lara / 1943

À la fin du XIXe siècle, Irène, la gouvernante de la jeune Douce de Bonafé, a pour amant le régisseur Fabien, dont Douce est amoureuse…

 

Avec Autant-Lara à la réalisation, Aurenche et Bost au scénario, l’adaptation littéraire pour principe phare et le cinéma de studio français sous l’Occupation pour parrain, c’est peu dire que Douce représente quelque chose comme l’antéchrist d’une certaine frange de la critique spécialisée. N’ayant que rarement expérimenté la qualité française (sinon au travers des propos et du regard amoureux de Tavernier), je m’attendais à être plutôt agréablement surpris, à voir plus loin que la « certaine tendance » que fustigeait Truffaut et à profiter de la science d’un cinéma d’artisan soigneusement dialogué.

La surprise, au final, fut inverse : celle de retrouver là, pêle-mêle, tout ce que les Cahiers pouvaient reprocher à ce cinéma. La facture, pourtant, reste impressionnante : la lumière superbement architecturée, les cadres coquets à la direction artistique débordante, l’interprétation investie… Cette science du geste, que l’on sent chargée de décennies d’un savoir-faire passé de main en main, devrait suffire à passer un agréable moment. Mais souvent, la sensation qui prédomine est celle d’une platitude usante des émotions.

Le coupable premier, me semble-t-il, c’est le dialogue : travaillé, oui, mais bien trop présent, totalitaire, autosuffisant narrativement, introduisant et concluant entièrement chaque situation, ses tenants et aboutissants comme ce qu’il faut en comprendre, ou ce qu’on doit en ressentir. Peu de place pour le spectateur dans cette armada de mots, qui met chaque scène à son service. Qu’est-ce qui fait que le dialogue n’est pas étouffant comme cela chez un Guitry ou un Pagnol, où il est pourtant tout aussi omniprésent ? Quelle articulation avec le cinéma, ici, manque ? Je ne sais pas, mais il y a clairement quelque chose qui fait mur.

Le film trouve pourtant parfois l’inspiration, quand il crée des configurations cinématographiquement plus riches (la chanson fredonnée coûte que coûte, la vitre brisée, la fuite nocturne…), ou quand la radicalité des rebondissements (l’évanouissement, le théâtre) et la brutalité crue des rapports de classe rendent le film plus saillant qu’à son habitude. Dans ces moments, toute la science du cinéma de studio peut temporairement et brusquement mener le film très haut. Mais pour le reste, le résultat semble comme étouffer sous la parole et le savoir-faire, englué dans la morgue d’un regard dont le fatalisme social satisfait est déjà tout conclu. Douce me révèle en somme la splendeur de l’artisanat de studio français à son meilleur ; mais il n’y aura semble-t-il pas plus de miracles, pour moi, du côté de la qualité française.

 

La Pampa Antoine Chevrollier / 2025

Willy et Jojo, deux ados inséparables, passent leur temps à chasser l’ennui dans un petit village au cœur de la France. Mais l’un d’eux cache un secret…

Spoilers.
 

La réception critique délirante de La Pampa surprend un peu. Le film a des qualités évidentes : son beau sujet de l’amitié envers et contre tout (la scène gênée de réconciliation des deux amis est très bien) et surtout l’excellent Sayyid El Alami, dont le premier degré et le naturel solaire illuminent chaque scène. C’est bien, mais c’est difficilement assez pour cacher les faiblesses d’un film qui collectionne les conventions du naturalisme français : des scènes de “complicité” mêlant dialogues trop écrits et semi-improvisations flottantes, un récit didactique qui s’accommode mal de la nuance (beau-père rejeté avec un systématisme lourdingue, ruralité entièrement homophobe, obligation d’un passage symbolique par l’art) et des thématiques emboîtées comme dans un dossier CNC (mort du papa, rapport villes-campagne, passage à l’âge adulte), le tout au rythme de facilités de scénario enfilées pour permettre artificiellement la dramaturgie (le héros qui n’appelle pas son copain pour savoir comment s’est passée sa confrontation au père, le suicide coup de théâtre bien que très vaguement préparé par l’intro aux relents suicidaires). Le propos prend pourtant des détours pas toujours évidents, voire un peu compliqués, avec cet ami qui s’allie au traitre et au bourreau pour mieux punir tout un monde motocross viriliste, le récit montant en épingle une course dont tout le monde se fout un peu…

Bref, tout ça n’est pas forcément désagréable, mais la mise en scène reste assez anonyme (éternelle caméra portée du naturalisme français, qui tient peut-être aussi au passif du réalisateur venu des séries), et les scènes fortes manquent.

 

Nostos : Il ritorno Franco Piavoli / 1989

Le voyage de retour d’Ulysse à travers la Méditerranée après la guerre de Troie, de ses luttes contre les obstacles naturels à ses tourments intérieurs…

Légers spoilers.
 

Nostos : Il Ritorno consiste à prendre l’Odyssée au pied de la lettre, c’est-à-dire à reconstituer le récit d’Ulysse de manière réaliste, minimale, “pauvre” même, sans jamais utiliser plus que les décors naturels de la Méditerranée – et c’est un projet magnifique.

Le film qui en résulte, cependant, n’en est pas toujours à la hauteur. Le geste de Franco Piavoli, celui de suggérer tout un arrière-monde à partir des éléments les plus modestes possibles, n’est pas tout à fait nouveau, on sait qu’il peut aboutir : le principe d’un cinéma onirique économe, voire pingre, a resplendi de La Momie d’Abdessalam au cinéma de Weerasethakul ; et le merveilleux touché du doigt via le paradoxe du néoréalisme, par un retour aux représentations primitives, était déjà le principe de L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini.

Mais la croyance ici ne prend que par intermittences. Le film navigue entre l’autorité du cinéma d’auteur (plans fermes et anti-spectaculaires, choix radicaux, décidés) et les réflexes illustratifs fauchés d’un téléfilm France 3 de dimanche après-midi, où l’on voit un nombre réduit d’acteurs jouer benoîtement l’archaïsme au milieu de plans trop sages, sans trop savoir quoi faire dans leurs costumes de théâtre. La mise en scène, en somme, n’a pas toujours le pouvoir d’évocation qu’elle s’imagine ; et scandale pour ce film cherchant l’universel, l’époque (à savoir les années 80) ressort parfois çà et là, dans les figures féminines assez vides notamment.

Ce que Piavoli réussit le mieux, c’est son rythme de croisière, qui n’est pas exactement contemplatif : il est flottant. Le film semble partiellement s’écouler dans un temps du rêve, comme à la lisière de l’Histoire et de la mythologie, du passé historique et des croyances qu’on y projetait (pour les Grecs, Ulysse avait bien gambadé leur monde). D’un bout à l’autre, Nostos peut ainsi se regarder comme une description plausible du voyage d’un marin malchanceux, face à un monde disponible à sa foi, marqué par le vide, où ses croyances peuvent naturellement projeter l’intervention des dieux. Parvenir à nous garder dans cet entre-deux (dans une sorte d’ethnologie de la religion, tout en nous en partageant les visions, en nous laissant le choix d’y croire ou non) est la plus grande réussite du film.

Une autre belle idée de Piavoli est cette langue ancienne, réinventée et non traduite, petite musique aussi cryptique que les événements (notamment pour qui n’a pas bien révisé son Odyssée, comme c’était le cas de votre serviteur). Une mélodie parlée qui a pourtant à l’oreille l’évidence d’un langage cohérent, nous berçant dans la semi-compréhension d’un monde familier et lointain. Par ce tempo, par ces mots et ce doux balancement, le film parvient à retrouver la sensation de l’errance, du temps qui se dilate à l’infini, dans un présent antique qui n’avait, à l’époque, sans doute pas besoin de beaucoup plus de signes pour investir la nature brute de toutes sortes de légendes.

 

Pour le plaisir Reem Kherici / 2026

Fanny et Tom sont mariés et heureux depuis 20 ans. Mais un jour un secret éclate : Fanny n’a jamais eu d’orgasme…

Quelques spoilers.
 

Pour le plaisir vient se ranger dans la longue série des comédies françaises mainstream assez anonymes, ici dans leur variante “sujet de société à la mode” (la levée du tabou du plaisir féminin). Quelques idées se font remarquer çà et là, Lamy livre une prestation honnête (face à un Cluzet en grande pente d’autocaricature) et l’amour intact du couple (loin de toute comédie de cocufiage) nimbe la farce démonstrative d’une certaine tendresse. Mais rien de plus à signaler, tout cela reste très petit.

 

Ma frère Lise Akoka et Romane Gueret / 2025

Shaï et Djeneba ont 20 ans et sont amies depuis l’enfance. Un été, elles s’engagent comme animatrices dans une colonie de vacances…

 

Je n’ai pas grand-chose de concret à reprocher à Ma frère, qui est vivant (là-dessus, la réputation des deux cinéastes n’est pas volée), bien joué, et qui sait nous plonger dans un grand bain de personnages relativement attachants. Mais je crois juste que je ne supporte plus tout film, même talentueux, qui n’a rien d’autre à ambitionner qu’un naturalisme de la gouaille et le spectacle de combien tout cela colle à la-vraie-vie. J’ai besoin de plus de cinéma et d’intérêt que ça.

 

Les Temps héroïques József Gémes / 1984

La libre adaptation d’un poème épique du XIXe siècle, sur un chevalier audacieux qui se retrouve mis au ban de la société à la suite d’un malentendu…
 

Les Temps héroïques, classique de l’animation hongroise, préfigure la technique des films d’Alexander Petrov, à savoir un film entièrement peint à la main. Mais si cette technique, chez Petrov, sera le moteur d’incessantes métamorphoses et transformations, elle aboutit ici à l’inverse : à une animation semi-statique, pour bonne part faite d’images figées qui ne s’animent souvent que pour les séquences d’action (qui sont de fait les meilleures du film – la fuite dans la nuit, par exemple). Si József Gémes essaie bon an mal an de faire vivre cette fixité (au mieux par des variations d’atmosphère et de lumière, au pire par des expérimentations hasardeuses comme dans ces moments pointillistes), il échoue assez clairement à investir ses images de narration. Il suffit de mesurer la différence avec le cinéma d’animation japonaise qui, à la même époque, avait su développer tout un savoir-faire de mise en scène pour faire parler ses images fixes et ses budgets serrés… Les Temps héroïques, malgré de jolis moments et sa courte durée appréciable, est lui surtout marqué par un terrassant ennui, d’autant que son regard (sa voix-off, sa musique) ne fait que bégayer la légende et ses conventions (personnages félons, amoureuse transparente, tous les clichés sont sagement acquiescés). L’utilisation de l’image peinte passe alors moins pour un défi fou d’animateur, que comme une très sage façon d’avaliser les mythes nationaux au moyen d’une forme noble, produisant autant de vignettes sans enjeu, un peu comme un artiste ne ferait que radoter la manière des anciens. Un geste artistique, tout compte fait, à l’image de ce héros assez désagréable qui ne fait que ruminer son passé idéalisé – et à travers lequel on peine à ne pas lire la position du film.
 

Daliás idők en VO, Heroic Times à l’international.

Amok Fedor Ozep / 1934

Dans une petite colonie néerlandaise, au cœur de la jungle malaise, le docteur Holk vivote entre son travail et beaucoup d’alcool, malgré le climat et la solitude. Il reçoit un jour la visite d’une riche femme du monde…

Quelques spoilers.
 

Amok est l’un des films les plus bizarres des années 30 qu’il m’ait été donné de voir. La question coloniale n’est pas sans travailler, semble-t-il, l’imaginaire du cinéma français à l’arrivée du parlant – Dainah la métisse est par exemple un autre film soucieux de la collision entre le monde blanc colonial et son altérité, avec des odeurs de mort. Sauf que le film de Fedor Ozep ne travaille pas tant la question du racisme qu’il en fait son sujet inconscient, ou plutôt mal conscient, au sens très littéral d’une mauvaise conscience, d’une saleté suante présente dans tous les plans, dans la médiocrité pathétique du personnage principal, comme un problème qui gratte et qui macère, qui irrite, qui meut le film par-delà la raison.

Le postulat d’Amok, dans cette jungle de studio aux figurants factices qui déploie un parfait exotisme occidental, c’est ce à quoi renvoie son titre : la cause de tous ces soucis est là, l’Amok, folie pulsionnelle “amoureuse” (comprenez sexuelle) qui frappe tous ces transplantés qui devraient être de bons esprits rationnels. La terre sauvage qui réveille les pulsions est une tarte à la crème de l’imaginaire occidental, mais ce film s’en démarque par le peu d’illusions qu’il se fait sur la pureté de tous ces gens, dont la canicule humide ne fait que révéler la petitesse. Au-delà des murs étincelants des villas, la pourriture bourgeoise (celle d’un honneur marital à préserver à tout prix, quitte à le payer de sa vie) trouve écho dans l’humidité poisse alentours.

Le film, qui comme certains autres de l’époque (les films de René Clair, notamment) garde des traces d’avant-garde muette (envolées de montage, acmés expressionnistes, longs passages sans dialogues…), tout en se rangeant aux conventions du début du parlant (l’immanquable chanson qu’on pousse en cours de film), se présente comme un objet boiteux, inégal, aussi raté ou mal calibré qu’il est stimulant. L’exemple le plus frappant est celui du jeu d’acteur, brinquebalant dès que ça parle, et en même temps gagnant à cette étrangeté vénéneuse, faite de tons gauches, de visages défaits et de dialogues brutaux. Bref, l’ensemble est aussi étrange que raté, aussi révélateur de la pensée de son époque qu’efficace à en exprimer le dégoût.