King of Jazz John Murray Anderson / 1930

Une revue de numéros musicaux, alternant avec des sketches comiques et de courts segments d’introduction ou de liaison.

Légers spoilers.
 

King of Jazz apparaît comme un film à la lisière entre deux mondes. S’il s’agit bien d’un film des débuts du parlant, il n’a pas encore les codes, l’insolence ou l’arrière-plan de crise des backstage musicals qui feront le bonheur du pré-Code. Sa musique pré-enregistrée lui donne des libertés et une ampleur de mise en scène proches du muet (dont les seuls équivalents, dans les années qui suivent, seraient les chorégraphies de Berkeley, ou plus lointainement Fantasia) ; mais il est par ailleurs tout entier porté par l’envie d’un arrachement au cinéma passé, par le biais de nouvelles révolutions techniques (Technicolor bichrome, scène animée en couleur, sonore pleinement embrassé) et par une accumulation de numéros sans récit, dans une logique de revue qui l’assimile plutôt aux multiples opérettes du début du parlant, qui commençaient alors déjà à lasser le public.

Bref, film pas à l’heure, méga-production mal assise entre deux mondes dont elle n’importe pas toujours les meilleurs aspects, King of Jazz n’a plus pour lui que sa splendeur visuelle. Et ce n’est pas rien : ces décors art déco immenses, ces configurations humaines pensées comme une gigantesque maison de poupée, ces effets et trucages en nombre, ou encore ces fascinants jeux de couleurs bleu-rouge, font du film un délice à regarder.

Il est cependant moins convaincant à écouter : de jazz ici, quand bien même on en parle d’un bout à l’autre du film, on en entend bien peu. C’est une forme extrêmement assimilée, digérée, souvent déjà noyée dans les normes musicales plus paisibles de la musique instrumentale populaire, qui se propose ici à nos oreilles. Et ce ne serait pas tant un problème si cette disparition n’était le symptôme d’une autre substitution qu’opère le film : celle des origines noires du jazz, résumées ici à un court segment tribal (certes formellement fort, aussi raciste soit-il), qui ne concède même pas au danseur un visage.

Le reproche ici n’est pas si anachronique qu’on pourrait le penser : moins de six ans plus tard, le même studio et le même producteur sortent avec Show Boat un film qui attaque cette question précise de front, et sans chichis. Or on parle dans le cas de King of Jazz d’une disparition si générale, si outrée (le melting-pot final donnant à voir le jazz comme un mélange de tous les héritages européens possibles, même quand c’est totalement hors sujet, sans y intégrer le moindre musicien noir) qu’on ne peut y voir autre chose qu’une sorte de résistance volontaire – fibre réactionnaire qui s’exprime par ailleurs discrètement, tout au long du film, sous diverses autres formes (dès cette ouverture avec la lignée éternelle des mariées).

La question n’est pas tant de juger un film à rebours sur son racisme par oblitération, ou même sur sa pente conservatrice, que d’en observer les effets : celui d’une absence de risques et d’insolence, de malice authentique (ici péniblement surjouée) comme d’une noirceur propre à apporter un peu de profondeur, d’une pulsion de vie qui traverserait la scène ou qui s’exprimerait au moins par le bonheur de la danse. Les numéros s’enchaînent avec une vitesse qui ne fait que trahir l’ennui latent qu’ils procurent. Et c’est bien dommage qu’un tel savoir-faire, et que de tels moyens (comptant ici plus, au fond, qu’un quelconque génie du geste), se retrouvent épuisés à pure perte, alors même que les musicals des années suivantes n’auront pas tous cette ambition formelle.

La Féerie du jazz en VF.

La Otra Roberto Gavaldón / 1946

Magdalena vient de perdre son mari et hérite d’une immense fortune. Sa sœur jumelle María, au contraire, est une modeste manucure qui n’arrive guère à joindre les deux bouts…

Légers spoilers.
 

Film le plus réputé de Gavaldón, La Otra surpasse nettement les autres films noirs de son cinéaste (La Déesse agenouillée, Mains criminelles) dont il semble être le cousin direct, notamment par son flirt avec le fantastique (ou du moins avec l’omniprésence d’une certaine obsession, d’une folie, d’un sens appuyé de la fatalité). Ce film-ci va même chercher du côté des tonalités de l’horreur ou de la SF (dès son générique au curieux arrière-plan de planètes, avec cette musique à la thérémine, instrument qui allait bientôt accompagner tant de films d’ovnis), colorant ce récit de substitution criminelle de teintes étranges, comme s’il racontait l’avènement d’un doppelgänger.

Bref, le ludisme est roi, et c’est surtout par le divertissement de son pitch (dédoublement de l’actrice, fatalité se resserrant de façon carnassière) que le film nous entraîne. Car pour le reste, comme toujours chez Gavaldón, le propos (ou du moins ce qu’on en devine par les dialogues) est toujours aussi didactique, surligné, et de fait pas très intéressant. Le cinéaste se contente souvent d’effets aussi grandiloquents que vides (en témoigne la première nuit après le meurtre, qui ne consiste en rien d’autres que des effets musicaux et visuels brodant sur du rien). L’orgie de rebondissements ironiques du film compense son manque de profondeur, et ses acmés expressionnistes noires (le meurtre, la prison), à l’horizon singulièrement mélodramatique (teinté comme souvent dans le cinéma mexicain d’alors de moralisme, de péché et de punition), singularisent suffisamment le film pour lui permettre de convaincre, si tant est qu’on n’y cherche pas autre chose que ce qu’on attendrait d’une réjouissante série B.

Double destinée en VF.

Eephus Carson Lund / 2024

Alors qu’un projet de construction menace leur terrain de baseball, deux équipes amatrices d’une petite ville de la Nouvelle-Angleterre s’affrontent pour la dernière fois…

Légers spoilers.
 

Eephus débute sans enthousiasme, semblant se contenter de mélanger diverses modes du cinéma indé US – un peu de burlesque pince-sans-rire façon Wes Anderson (plans fixes pastels et chapitrés), un peu de cette modernité US “canard sans tête” qui aligne les ruptures rythmiques et sonores au hasard…

Et puis assez vite le film laisse entrevoir ce qui fait sa force. On pourrait la résumer à ce constat que font les deux skaters stone, observant le match de baseball en périphérie du stade : on n’y comprend rien. C’est aussi le cas du spectateur européen, bien sûr, peu au fait des règles du jeu, mais pas seulement : le match est fragmenté à l’image, rejeté hors-champ, souvent dans l’à-côté ou à la périphérie (commenté, plus que vu directement). Tout dans le film est ainsi diffracté, fait de remarques centrifuges, de réactions éparpillées, comme un puzzle ou une équation de l’Amérique à recomposer.

Le match de base-ball lui-même, pris au pied de la lettre (rendu dans son temps entier, filmé à son rythme lent si particulier, mais amputé de tout ce qui pourrait aider à le comprendre), apparaît comme une sorte de rituel étrange aux gestes opaques, dans l’abstraction de ce grand terrain plat où s’agitent le spectre déclinant de la communauté américaine – image lunaire d’hommes, la plupart âgés, qui répètent de mêmes gestes incompréhensibles comme conditionnés, comme “pour rien”.

Le football qui se joue sur le terrain d’à côté n’apparaît alors pas tant comme un comparatif de vieux con (ce “sport de jeunes”, mondial, qui va supplanter le traditionalisme de l’ancienne Amérique), mais plutôt comme un sport simple et immédiat qui ignore la chorégraphie compliquée et cryptique qu’exécutent ces hommes. Le pamphlet nostalgique sur un passé qui meurt se voit ainsi toujours vitalisé par l’étrangeté latente de ce spectacle, plus encore au fur et à mesure que le match tombe dans la nuit (et par-là même dans l’absurde, puisqu’il s’agit de continuer à jouer dans le noir). Le film rend alors poignants ces personnages qui continuent malgré tout à l’exécuter, comme une formule magique à danser pour que le lien social et une certaine Amérique perdurent, ne serait-ce qu’une soirée de plus.

Eephus, le dernier tour de piste pour le titre complet VF.

Le Robot sauvage Chris Sanders / 2024

L’unité robotique ROZZUM 7134, alias “Roz”, a fait naufrage sur une île déserte. Elle va devoir apprendre à s’adapter à cet environnement hostile, en nouant petit à petit des relations avec les animaux de l’île…

Légers spoilers.
 

Devant les toutes premières images réalisées par IA, on était encore aisément dupés. Tout paraissait à sa place, mais un je ne sais-quoi mettait mal à l’aise. Puis en regardant mieux, on les voyait : ces mains à 7 doigts, ces figurants fusionnant à l’arrière-plan, la bouillie d’un décor mélangeant tout et n’importe quoi… Se révélait alors, à nos yeux pas encore habitués à la chose, une manière de concevoir la création qui ne partait pas de la source (avoir quelque chose à dire, puis en déduire des formes), mais qui en imitait seulement les traits de surface à l’aveugle, bégayant l’apparence avec assez de probabilité pour “sonner” comme le réel, quand bien même la machine ne comprenait rien à ce qu’elle montrait.

Et bien c’est un peu le sentiment que donne ce Robot sauvage : la normalisation terminale du cinéma d’animation 3D familial ne s’y exprime plus seulement par un académisme de la mise en œuvre – scénario programmatique, personnages convenus (énième figure d’ado geek socialement inadapté), arcs scénaristiques poliment dépliés, sidekicks cyniques, enjeux surverbalisés et surexplicités… Cela passe aussi désormais, et presque davantage, par une imitation “par la surface” de ce que le public vient chercher devant ces films. Des groupes de personnages se tombent dans les bras sans qu’on sache trop comment, une scène de dialogue se métamorphose en course-poursuite sans raison véritable, la musique décrète soudain un lyrisme Powellien sur des passages à peine préparés ou mérités… « Vous êtes la seule oie qui a été polie avec nous » dit-on à un personnage qu’on n’a jamais vu. « Je sais que vous me détestez tous » dit le renard qu’on n’a pas vu spécialement haï… Qu’importe, ça cadre avec ce qu’on attend du récit d’un tel film, le studio produisant des moments et des formes s’approchant d’un air assez connu pour qu’on ne se pose pas de questions.

Alors certes, le cœur émotionnel du cinéma de Sanders, dont on reconnaît ici bien la patte (monstres et altérité du comportement, inadaptés qui s’apprivoisent, affects à nu) donne au film un brin de personnalité. Mais cette émotion semble ici moins tenir à un souci des personnages qu’à une envie de retrouver directement les émotions éculées qui y sont associés (humanisation des insensibles, combat collectif contre les injustices, utopie Disneyenne d’animaux-peluches blottis tous ensemble) sans trop se soucier de savoir comment y arriver. Tout droit au résultat. En ressort le sentiment d’un film zombie, comme réalisé par un algorithme, qui en évitant sciemment les versants cruels de son sujet (l’utopie, forcément passagère, d’animaux qui se mangent tous) échoue à parler sérieusement aux enfants, pour ne faire que remplir son rôle de doudou pour adultes.

The Wild Robot en VO.

Je suis toujours là Walter Salles / 2024

Rio, 1971, sous la dictature militaire. La grande maison des Paiva, près de la plage, est un havre de vie, de paroles partagées, de jeux et de rencontres. Jusqu’au jour où des hommes du régime viennent arrêter Rubens, le père de famille…

Spoilers.
 

Je suis toujours là démarre comme un petit classique instantané : sous le regard sobre d’une mise en scène discrète, à la limite d’être conventionnelle, Walter Salles parvient à parfaitement recréer l’atmosphère du Brésil de la dictature, qu’on pourrait résumer à ce remarquable premier plan : le quotidien, la mer, le beau ciel bleu, la stase hippie des années 70… et un hélicoptère militaire qui traverse cette carte postale rieuse l’air de rien, comme l’inconscient de toute une époque – un déni collectif en plein jour. Cette manière de faire dialoguer une vie familiale heureuse, solaire, et l’arrière-plan constant de la menace d’un pouvoir militaire, fait flotter une discrète étrangeté sur ce quotidien (tous ces plans un peu mentaux, vus d’à travers les portes), rendant la première partie remarquable, le savoir-faire de Salles assurant par ailleurs une fluidité narrative parfaite.

Une fois l’arrestation passée, malheureusement, le film n’a pas beaucoup plus à offrir que le suivi platounet des événements biographiques qu’il adapte : la vie sans le père d’abord (c’est déjà moins passionnant), puis l’accumulation d’événements disparates par étapes décousues, s’empilant année après année (le film n’a alors plus aucun intérêt). Walter Salles, à ce stade, semble surtout parier sur notre attachement aux personnages et sur notre émotion, sans rien avoir à offrir de plus qu’un déroulé passif et académique des faits qu’il relate. Le générique de fin, un peu tard, a soudain l’air de se rappeler qu’on pouvait faire quelque chose de cinématographique de cette absence, qu’il y avait dans ces péripéties biographiques quelque chose à filmer. Mais à ce stade, on a déjà lâché l’affaire.

Ainda Estou Aqui en VO.