The Brutalist Brady Corbet / 2024

Fuyant l’Europe d’après-guerre, l’architecte László Tóth arrive en Amérique pour y reconstruire sa vie…

Spoilers.
 

Le cinéma de Paul Thomas Anderson seconde période (celui qui filme des anti-fresques soustractives à grands coups de 70mm) semble avoir enclenché aux USA une sorte de seconde modernité, une nouvelle lignée de cinéastes indés américains totalement étrangers aux codes du film Sundance.

C’est le cas, typiquement, pour ce Brutalist, dont le style est résumable au même genre de paradoxe que chez PTA : un réalisme brut qui déromantise l’imaginaire américain, mais qu’on va pourtant filmer à coups de pellicule Vistavision, de visions monumentales, ou d’entractes comme à la grande époque. La manière du film est aiguisée et stimulante (notamment par cette façon de cogner la haute société à la misère brute de l’Amérique des rues), s’attaquant par touches singulières et éclatées aux conventions attendues du biopic, et se permettant de mystérieuses ruptures ou sorties de route (la scène où le cousin vient soudainement maudire son invité, après tant de temps à s’en être montré proche, en est un exemple typique).

Mais toutes ces manières pour quoi ? C’est bien ce qu’on se demande devant ce film qui, passée sa façon rafraîchissante de regarder l’Amérique, semble davantage faire spectacle de son style qu’avoir grand-chose à nous transmettre – au mieux a-t-il à disserter (sur les rapports malaisants entre mécènes et artistes, sur la greffe impossible des Européens dans l’Amérique moderne). L’impression persistante est que ces cinéastes indés US adorent singer la modernité européenne, mais qu’ils le font comme à vide ; que leurs ruptures, leurs ellipses, leurs points de vue obliques, sont une finalité en soi (une façon de se “donner un air”), plus que le dommage collatéral d’une recherche de sens. Un peu comme des musiciens qui imiteraient de la musique atonale sans que leur partition ait la moindre cohérence interne.

On serait donc tentés de persifler que The Brutalist se contente d’aligner les ruptures et plans un peu bizarres. La promotion du film suggère que celui-ci raconte le combat qu’a vécu Brady Corbet face à ses financiers, mais on est plutôt tentés de voir le film lui tendre un miroir en ce personnage du mécène, tout aussi avide de validation par l’art européen que le cinéaste l’est lui-même. Collection de moments inconfortables et de malaise faisant geste d’auteur, éclats de cul épars faisant caution de cinéma sérieux, passion de la reconstitution chic (le final aux sons et images 80’s)… Tout y est.

Plus curieux encore est de voir le film, pourtant délivré des obligations du biopic (puisque, dans un curieux geste à la Tár dont la répétition commence à interroger, le film mime le portait d’une personnalité ayant existé alors qu’il n’en est rien), Brady Corbet en conserve inexplicablement les écueils et les lapalissades : portrait de l’artiste en connard égotique, narration fragmentée en différents lieux et moments du fait de l’aléatoire d’une vie, interprétation accumulant les imitations d’accents et autres mimiques fétichistes, fil rouge de la drogue plombant et simplifiant le parcours du personnage – et surtout cet inévitable et terrassant ennui propre au genre, qui revient s’abattre sur le film dès que le style se relâche un peu.

La chose la plus bizarre reste cette scène de viol, qui peut à la fois passer pour une coquetterie de plus singeant la modernité européenne (un acte cru et violent posé sans prévenir au milieu de la continuité morne), mais qui trouve une légitimité symbolique (un résumé des dominations qui courent sous les politesses suaves), un peu comme un mauvais rêve nauséeux qui dirait la vérité des rapports de force entre personnages (entre hôtes américains et émigrés, entre les financeurs et les artistes dont ils cultivent les fruits de la douleur). De ce fait, ramener in fine ce viol comme un élément scénaristique (en faire la raison du caractère impossible du personnage, l’utiliser pour s’offrir une scène à la Festen) paraît assez bizarre, comme s’il fallait mordicus ramener cette image mentale à l’état de péripétie. C’est plus globalement le signe d’un film qui ne va pas au bout des leçons de ses modèles, se sentant obligé d’expliciter par le dialogue en épilogue le spectre de l’holocauste qui hantait déjà clairement ses images, de recoudre ce qui devrait faire mystère.

Évidemment, il n’est pas question de minorer l’ambition cinématographique du projet, si rare dans le cinéma US contemporain (perdu entre blockbusters anonymes et bibelots A24) : les belles idées ne manquent pas. Il y a cette ouverture dont on a beaucoup parlé, qui joue sur la confusion avec l’enfer nocturne d’Auschwitz pour littéralement montrer, en un seul plan de fulgurant résumé, un juif européen échapper à l’horreur des camps pour arriver en Amérique. Il y a aussi ce personnage féminin, qui durant toute la première partie est résumé à sa voix-off, hors-champ si étrange qu’on pourrait la penser imaginée et parlant d’entre les morts, donnant l’impression d’un dialogue avec l’Europe toute entière, plus qu’avec un personnage. On peut encore citer cette façon dont le bâtiment de László sort de son rôle d’élément de biopic pour devenir dans le final un réceptacle malfaisant, comme un piège prévu depuis le début pour l’Amérique et ses nouveaux riches, qui se perdent à l’image dans les profondeurs d’une psyché européenne traumatisée qu’ils sont incapables d’appréhender, et contre laquelle leur civilisation de surface ne peut pas lutter. La drogue, enfin, trouve un rôle inattendu, presque bénéfique, dans cette communication qu’elle permettra au couple par-delà ses douleurs.

Autant d’éléments brillants qui, ajoutés aux qualités évidentes du projet (sa musique singulière, sa superbe photographie, son goût ambigu pour une monumentalité à la fois utopique et oppressante) suffisent à en faire un film notable.
 

Notes sur les films vus #35 # 35

La Chimère • Alice Rohrwacher (2023)
School on Fire • Ringo Lam (1984)

All That Jazz • Bob Fosse (1979)
Conann • Bertrand Mandico (2023)
L’Arbre aux papillons d’or • Thiên Ân Phạm (2023)
36, quai des Orfèvres • Olivier Marchal (2004)
Orca • Michael Anderson (1977)
Quo Vadis • Enrico Guazzoni (1913)

Notes sur les films vus #35 # 35

La Chimère • Alice Rohrwacher (2023)
School on Fire • Ringo Lam (1984)
All That Jazz • Bob Fosse (1979)
Conann • Bertrand Mandico (2023)
L’Arbre aux papillons d’or • Thiên Ân Phạm (2023)
36, quai des Orfèvres • Olivier Marchal (2004)

Orca • Michael Anderson (1977)
Quo Vadis • Enrico Guazzoni (1913)

Bonnie and Clyde Arthur Penn / 1967

Au cœur des petites bourgades de l’Amérique des années 1930, ravagée par la Grande Dépression, sévit le gang formé par Bonnie Parker et Clyde Barrow, spécialisés dans le braquage de banques…

Quelques spoilers.
 

Bonnie and Clyde m’a presque davantage stimulé en tant que jalon historique, qu’en tant que film tout court.

Je pensais qu’il était considéré comme pionnier du Nouvel Hollywood pour des raisons thématiques – et c’est en partie vrai : le cinéma US reprend ici contact, très visiblement via cette histoire de gangsters des années 30, avec une certaine désillusion typique du pré-code à l’égard du pouvoir et de la loi (le film exprimant maintes fois la complicité des deux criminels avec une Amérique pauvre et populaire, croisée tout au long de leur cavale). J’ai toujours été réticent à la thèse de Thoret selon laquelle le code Hays avait simplement interrompu un mouvement cinématographique plus large commencé dès le parlant en 1930, et repris par le Nouvel Hollywood ensuite ; mais ce film donne incontestablement du crédit à son hypothèse.

Cependant, c’est surtout la manière d’Arthur Penn qui semble ici faire rupture – à l’image de ces meurtres brutaux et soudains (le premier, notamment, est un impact au milieu de la fluide continuité du film), comme autant de déchirures trouvant écho dans les innombrables vitres brisées, leitmotiv visuel des scènes de violence (qui trouveront leur point culminant dans la profanation de ces icônes romantiques, le couple étant sur le tard renvoyé à l’état de corps sanglants).

C’est plus généralement la sécheresse du film qui lui donne des airs résolument modernes : les habits techniques encore impeccables du Hollywood classique tardif, en ces années 60, sont mis au service d’un regard sans affect, sans lyrisme, du générique d’ouverture froid fait de frénésie médiatique (le défilé des photographies), jusqu’à ce final qui se referme sèchement dès que ses héros ne sont plus là pour voir le monde. La romantisation du couple elle-même est une survivance ambiguë de l’âge d’or d’Hollywood, tordue et questionnée, notamment par les difficultés sexuelles de Clyde – qui sont à la fois l’occasion d’une étude psychologique froide (femme frustrée, bandit à la virilité fragile), et un moyen pour le spectateur d’encore temporairement s’identifier aux personnages et à leurs problèmes, de partager leurs peines et leurs joies1.

C’est sur ce point, ce mélange de dialogue et de rupture avec un Hollywood agonisant, que le film me séduit le plus – nous faisant oublier que tout au long de sa course, malgré tout, il nous aura parfois ennuyé.

Bonnie et Clyde en VF.

 
 

Notes

1 • Parmi les éléments semblant ainsi jouer sur les deux tableaux, on peut aussi citer, moins convaincante, cette musique ostentatoire au banjo liée aux scènes de casses, et qu’on ne sait trop comment prendre (joie partagée des hold-up ? Commentaire ironique, qui commence à dérailler quand les personnages sont blessés ?).
 

Le Vampire noir Román Viñoly Barreto / 1953

En regagnant sa loge en sous-sol, Rita, une chanteuse de cabaret, découvre par un soupirail donnant sur la ruelle le visage d’un homme, qui, venant de tuer une fillette, s’enfuit par la bouche d’égout…

Quelques spoilers.
 

Présenté comme un “film noir” par la rétrospective argentine qu’avait organisée Camelia, ce Vampire noir est en fait un remake assumé de M le maudit, dont il reprend les mêmes fillettes tuées, le même air sifflé, le quasi-même Peter Lorre (un acteur-clone qu’on a habillé pareil), les mêmes clochards aveugles, et les mêmes égouts (quoique ce dernier point semble aussi tenir du Troisième homme, qui était alors l’avatar le plus récent de l’héritage expressionniste).

Tout le défi du film semble être alors “d’optimiser” le film-modèle de Fritz Lang, en le saturant de péripéties supplémentaires, d’imagerie savante aux jeux de lumière étudiés (qui font parfois mouche, comme lors de la vision du meurtre), ou d’explications psychologiques surlignées. Il en ressort un film séduisant en surface, mais bien moins profond et mystérieux que l’original, qui gagnait à sa froideur logique et à sa grande opacité – il suffit de voir ici le discours final dans sa nouvelle configuration, bien plus faible que son modèle allemand.

Le meilleur atout du Vampire noir réside dans ce que le film maîtrise mal, à savoir son moralisme ambigu qui distribue les bons et mauvais points à sa galerie de personnages, tout en en soulignant sans cesse leur hypocrisie (hypocrisie qui est aussi la sienne : voici encore un film sud-américain de l’époque qui s’ouvre sur un carton nous jurant que non, promis, l’histoire que nous allons voir n’a rien à voir avec notre pays, d’ailleurs elle vient d’Europe, c’est bien la preuve qu’il s’agit d’un pur exercice théorique).

De cette incertitude morale, le film tire ses meilleures cartes : le dialogue de la mère protégeant le tueur devant les policiers, ce personnage de femme handicapée (qui souligne combien le moralisme du film se tient tout entier dans la culpabilité)… Un flottement sensible jusque dans l’épilogue en contrepied du film de Lang – et dont le carton final, immédiatement contradictoire avec ce qu’on a entendu, laisse un goût bizarre et indécis en bouche.

El Vampiro negro en VO.