A Petal Jang Sun-Woo / 1996

Le 18 mai 1980, l’armée ouvre le feu sur des milliers de manifestants réclamant la démocratie en Corée du Sud. Quelques années plus tard, dans la campagne coréenne, un ouvrier croise le chemin d’une adolescente hagarde et égarée, qui se met à la suivre malgré ses protestations…

Spoilers.
 

La jeune héroïne de A Petal déboule dans le film, et dans son premier plan, comme un objet catapulté et sorti de nulle part, revenu d’on ne sait quel archaïsme. Et elle ne lâchera plus le personnage principal, quoi qu’il veuille, quoi qu’il fasse, exactement comme on aurait jeté un sort.

D’emblée, c’est comme si l’histoire enterrée du massacre de Gwangju revenait à la société tel un retour du refoulé, horrifiante, sale et repoussante, corps de souffrance et fantôme tout à la fois qui ne lâchera plus les Coréens (ces mêmes Coréens qui parlent du massacre comme d’une simple rumeur ; ces Coréens qui ont besoin d’une certaine insistance de leur interlocuteur pour enfin se remémorer cette jeune fille qu’ils ont pourtant abondamment côtoyé)… D’années de déni surgit un passé avec lequel il va falloir composer.

A Petal, contre ce qu’on pourrait craindre, ne se présente ainsi pas comme un film sur deux personnages qui « vont apprendre à se connaître », et encore moins comme un film sur une héroïne « qui va réapprendre à vivre » (son état ne changera pas d’un pouce). C’est surtout un film sur l’homme Coréen de base, cet ouvrier qui a pris l’habitude de se tenir loin du champ politique en faisant profil bas, et qui va apprendre à se regarder, à redevenir humain : arrêter de la violer, arrêter de la violenter, arrêter de l’exploiter (on dit que tous les hommes du village allaient abuser de la jeune fille : la déshumanisation ici n’est pas un cas isolé ou un fait divers, mais l’aliénation collective de tout un peuple).

Il résulte de ce projet d’exorcisme national un film curieux (par lequel je découvre Jang Sun-woo). En surface, c’est un récit d’un beau classicisme, marqué par une mise en scène à la fois humble et expressive, à travers quelques idées simples mais frappantes (le moment du salut patriotique que la jeune fille traverse comme un zombie, par exemple). Mais sous la surface ordonnée, le film est aussi pris d’une sorte de fièvre, marqué par un florilège de pulsions dégueulées qu’on croirait sorties d’un Pinky Violence, éparpillé en toutes directions par son aspect foncièrement composite (scènes d’animation, scènes de film horreur, moments ralentis, vues documentaires, temporalité éclatée…), non d’ailleurs sans porosité entre ces éléments disparates (la transe traumatique devant la meule de foin évoque sans peine la scène d’exorcisme d’un film d’épouvante). Ce collage, surtout, frappe du point de vue d’une histoire cinématographique : en accolant les images documentaires du massacre avec les premières minutes d’un film de pulsions (viols, coups, brutalité soudaine et non policée), le cinéaste semble presque nous dévoiler l’origin story du cinéma sud-coréen futur, celui de ses plus jeunes pairs aujourd’hui adulés (serait-ce donc cela, le point zéro de ce cinéma, la raison historique du sadisme inhérent au polar national ?).

A Petal se fait plus faible dans ses rares élans sentimentaux, notamment quand il s’attache à la jeune fille non pas en tant que fantôme d’une histoire douloureuse, mais en tant que personnage : résumée dans les flash-back à une collégienne conventionnelle au sentimentalisme kawaï, inexplicablement insupportable par cette façon de coller sa mère, l’adolescente d’alors semble surtout être le relais mainstream nécessaire à la reconstitution de la scène du massacre – on sent dans cette mise en dramaturgie forcée des évènements un stigmate de cette charge “officielle” d’être le premier film national d’ampleur consacré à la tuerie. De manière générale, tout ce qui essaie de relier les gestes de la jeune fille à des moments exacts du massacre, tout ce qui vise à combler les trous (à transformer le trauma opaque en une série de faits) n’est pas ce que le film a de plus réussi, ni de plus singulier.

Rien, cependant, qui n’entrave la force exorciste du projet. À la fin du film, la folie de la jeune fille, ses manies et ses gestes, semblent avoir contaminé l’homme ivre que retrouvent les étudiants recherchant leur amie : elle a disparu, mais lui a à présent ses symptômes, comme si elle avait transmis ce qu’elle avait à transmettre, contaminé le présent, et ainsi rempli son office. Et les jeunes étudiants d’apparaître eux aussi condamnés à errer à travers les paysages du pays sans jamais la retrouver, comme une nouvelle génération qui devra pour toujours composer et avancer, hagarde, avec ce passé d’horreur.

Kkonnip en VO.

 

Notules # 32

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Chien de la casse Jean-Baptiste Durand France 2023
Sur l’Adamant Nicolas Philibert France 2023
Fifi Jeanne Aslan et Paul Saintillan France 2023
C’est mon homme Guillaume Bureau France 2022
Le Tourbillon de la vie Olivier Treiner France 2002
Cet été-là Éric Lartigau France 2022
O black hole Renee Zhan Royaume-Uni 2020
Têtard Jean-Claude Rozec France 2019
La Caverne des hurlements Paul Young USA / Irlande 2023
The Spy Dancer Julien Chheng USA / France 2010
Le Royaume de Naya Oleh Malamuzh et Oleksandra Ruban Ukraine 2023
Decibel In-ho Hwang Corée du Sud 2022
Ballerine Joanne Samuel et Jesse Ahern Australie 2023
L’Œil du mal Isaac Ezban Mexique 2022
Ma promesse Martha Coolidge USA 2019
Savage Salvation Adam Taylor Barker USA 2022
Wire Room Matt Eskandari USA 2022

Notules # 31

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Travolta et moi Patricia Mazuy France 1994
Le Fils préféré Nicole Garcia France 1994
La Moutarde me monte au nez Claude Zidi France 1974
La Famille Bélier Éric Lartigau France 2014
Paparazzi Jacques Rozier France 1963
Le Parti des choses : Bardot et Godard Jacques Rozier France 1964
Pas de deux Norman McLaren Canada 1968
The Kiss Jacques Feyder USA 1929
L’Impitoyable lune de miel Bill Plympton USA 1997
Kisapmata Mike De Leon Philippines 1981
La Femme de Tchaïkovski Kirill Serebrennikov Russie 2023
Venez voir Jonás Trueba Espagne 2023
La Dernière reine Damien Ounouri et Adila Bendimerad Algérie 2023
About Kim Sohee July Jung Corée du Sud 2023
Alibi.com 2 Philippe Lacheau France 2023
Les Têtes givrées Stéphane Cazes France 2023
Un petit miracle Sophie Boudre France 2023
Être prof Emilie Thérond France 2019
Maestro(s) Bruno Chiche France 2022
Les Choses simples Eric Besnard France 2023

JSA (Joint Security Area) Park Chan-wook / 2000

Une fusillade dans la Zone Commune de Sécurité séparant les deux Corées laisse morts deux soldats de l’armée du Nord. Pour désamorcer cet incident diplomatique majeur entre les deux pays, une jeune enquêtrice suisse est chargée de mener l’enquête…

Quelques spoilers (je vous conseille vivement d’aller découvrir ce film le plus vierge possible, sans rien chercher à en savoir).
 

Joint Security Area, premier “vrai” film de Park Chan Wook1, se situe à un point d’équilibre a priori pas très ragoûtant : d’un côté, le cinéaste n’a ici pas encore toute sa maestria visuelle, toutes ses capacités virtuoses et baroques ; et de l’autre, en tant que tout jeune réalisateur, il est encore (plus) facilement séduit (que d’habitude) par les petits effets de pose et d’épate. Sur ce point, toute la première partie fait un peu peur (on sent à plein nez tout ce que les années 90 pouvaient avoir de modes et de daté).

L’essentiel, cependant, est ailleurs : dans le fait que ce film, pourtant peuplé d’hommes (l’enquêtrice ne vient pas confronter tout un monde masculin pour rien), est celui où Park Chan-wook va déployer une tendresse totalement inattendue. Il y a presque quelque chose de l’ordre du hacking ou du détournement dans cette infinie douceur – dans cette manière dont le film, comme trahissant le thriller nerveux qu’il a vendu au public (exactement comme les personnages trahissent leurs pays respectifs), se met à peindre la camaraderie de ces militaires retombés en enfance, qu’il observe comme un miracle ambulant, en une série de moments “chous” maniés comme un oiseau fragile, poussés à un point de tendresse et d’attentions qui leur donnerait presque des accents amoureux. Quand enfin, après une heure de ce baume, le récit Cassandre referme sa boucle et que la violence annoncée explose, le film semble se liquéfier, et la tension retomber sur des personnages sans carapace, hagards, tous nus.

Ainsi désarmé, Joint Security Area semble bizarrement renier tout ce que le thriller sud-coréen aura de plus tarte et caricatural dans l’âge d’or à venir (âge d’or dont ce film, paradoxalement, est l’un des tops départ). D’autant que les capacités encore limitées de Park Chan-wook le forcent souvent ici à se faire plus humble, plus simple et plus proche de ses personnages… Au final, loin d’être une sorte de brouillon tête à claque de la carrière à venir, ce film s’offre comme son antidote, venu résoudre à rebours tous les pièges de la future filmographie. Si les petites maladresses nombreuses (perso féminin falot, effets datés, final qui en rajoute dix couches sans savoir finir…) ont aujourd’hui disparu du cinéma de Park Chan-wook, le réalisateur n’a jamais réussi à retoucher à une telle émotion du doigt – même dans ses deux derniers opus, qui ont pourtant fait le choix, sur le tard et pour le meilleur, de ré-explorer les rapports humains sans en passer par la violence.

Gongdonggyeongbiguyeok JSA en VO.

 
 

Notes

1 • Les deux premiers films de Park Chan-wook n’avaient pas fonctionné en salle, et lui-même n’en était pas satisfait. Ce film, qui est une commande du Myung Films (une adaptation d’un roman de Park Sang-yeon), est le premier budget important confié au cinéaste, et le premier où il déploie un goût du contrôle (film extrêmement préparé, et entièrement storyboardé) qui ne le quittera plus par la suite. Ce projet de la dernière chance pour Park Chan-wook fut au final un immense succès en Corée du Sud, lui permettant de définitivement lancer sa carrière de réalisateur.
 

Notules # 28

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Decision to leave Park Chan-wook Corée du Sud 2022
As Bestas Rodrigo Sorogoyen Espagne 2022
Et j’aime à la fureur André Bonzel France 2022
Patrick Dewaere, mon héros Alexandre Moix France 2022
Free Guy Shawn Levy USA 2021
355 Simon Kinberg USA 2022
Tendre Bonheur Bruce Beresford USA 1983
A Man called Adam Leo Penn USA 1966
Ténor Claude Zidi Jr. France 2022
Champagne ! Nicolas Vanier France 2022
Les Folies fermières Jean-Pierre Améris France 2021
On sourit pour la photo François Uzan France 2020

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)

Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notules # 23

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Deux mains, la nuit (The Spiral Staircase) Robert Siodmak USA 1946
Place aux jeunes Leo McCarey USA 1937
La Fièvre du samedi soir John Badham USA 1977
Multiples Orgasms Barbara Hammer USA 1976
Le Chant de la fidèle Chunyang Im Kwon-taek Corée du Sud 2000
Mandala Im Kwon-taek Corée du Sud 1981
Le Rideau cramoisi Alexandre Astruc France 1953
Une vie Alexandre Astruc France 1958
La Proie pour l’ombre Alexandre Astruc France 1961
Ennemis invisibles (Peace) Robert David Port USA 2019
2067 Seth Larney Australie 2020

Notes sur les films vus #22 #22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)
Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)