Robocop Paul Verhoeven / 1987

A Détroit, gangrené par le crime organisé, l’officier de police James Murphy est laissé pour mort après une fusillade. Il devient alors le parfait cobaye pour la création d’une nouvelle arme, un policier hybride mi-homme, mi-robot…

Quelques spoilers.
 

Des films de Verhoeven explorant le fascisme latent de l’Amérique reaganienne (Total Recall, Starship Troopers : SF glorieuse, passion des muscles et des machines, capitalisme ébloui…), Robocop est sans doute le plus abouti. Peut-être parce que le fascisme ne s’est jamais aussi bien incarné que dans cette institution policière, avec son bon droit et son goût de l’ordre, ou sa mise à mort de bandits sur des accents triomphants qui font chanter le lyrisme du blockbuster en toute ambiguïté. Le programme ironique de Verhoeven n’est certes pas exactement subtil, mais il donne le change en exprimant viscéralement la phobie que le cinéaste a de son époque, par des images fortes et presque conceptuelles : le policier tirant sur l’un des siens en temps de grève, l’employé littéralement objectifié par sa boîte qui parle de lui comme s’il n’était pas là, le rêve familial banlieusard qui semble être un mirage n’ayant jamais existé, le patron littéralement intouchable tant qu’il fait partie de sa multinationale… Les trouvailles brillantes sont foison.

 

Notes sur les films vus #25 # 25

Un éléphant ça trompe énormément • Nous irons tous au paradis • Yves Robert (1976-77)
Vivre ! • Zhang Yimou (1994)
The Father • Florian Zeller (2021)
Hypocrites • Lois Weber (1916)
Titane • Julia Ducournau (2021)
Baby Face • Alfred E. Green (1933)

Benedetta • Paul Verhoeven (2021)
Bac Nord • Cédric Jimenez (2021)

Notules # 8

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Elle Paul Verhoeven France 2016
Zootopie Studios Disney USA 2016
Kung Fu Panda 3 Steve Martino et Mike Thurmeier (Dreamworks) USA 2016
Ratchet & Clank Studios Rainmaker Canada-USA 2016
High Rise Ben Weathley Royaume-Uni 2016
La Dream Team Thomas Sorriaux France 2016
Eddie the eagle Dexter Fletcher Royaume-Uni 2016
Conversation animée avec Noam Chomsky Michel Gondry France 2014
Bad Boy Bubby Rolf de Heer Australie 1993
Zig Zag David S. Goyer USA 2002
Los Hongos Óscar Ruiz Navia Colombie 2014

Starship Troopers Paul Verhoeven / 1997

Au XXIVe siècle, la fédération fait régner l’ordre et la vertu, exhortant sans relâche la jeunesse à la guerre contre une armée d’arachnides, qui se dresse contre l’espèce humaine aux confins de la galaxie.

 

Même avec le recul de deux décennies, l’existence de Starship Troopers reste incompréhensible. Sa réception cinéphile, par contre, l’est beaucoup moins.

Pas un an, en effet, sans que ne grandisse le nombre de ses fans américains, tel un club d’initiés bien contents d’être de mèche. Cet amour, qui n’entend le film que dans son contexte (celui d’un système de production qui ne sut pas voir la charge satirique de son grand blockbuster automnal), révèle autour de quoi ce culte s’est construit : ce qu’on admire chez Verhoeven, c’est d’abord d’avoir opéré le casse du siècle. Starship Troopers semble seulement fonctionner en tant « qu’objet-film », cheval de Troie qui ne produit en soi aucun trouble : la satire se vit moins dans l’expérience du film, que dans le fait de le savoir sorti en salles. Et la fin (« It’s afraid ! ») n’est terrifiante que parce qu’un public (qui sait) imagine ou regarde exulter un autre public (qui ne sait pas).

On peut alors trouver que le projet, en ce qu’il n’a d’autre but que de continuellement tenir une même note, celle de l’ironie, se révèle assez plat dans son art. Le sourire collé au visage de Denise Richards est juste un gag ; secoué d’infimes variations, il devient une aventure. Mais Verhoeven préfère surligner la satire (les flash-infos, le système de votes) qu’en flouter le spectre : pas grand-chose n’est fait pour que l’épique, l’idéalisme, ou l’élan de ces soldats puissent être aussi les nôtres. L’inconfort est rare quand toute poussée de trompette est vécue comme une blague… Pour être réellement subversif, il faudrait ménager un pont au trouble, glissement que le film n’envisage qu’une fois : quand il confronte ses recrues au massacre nocturne d’une planète plus préparée que prévue. Le spectateur aveugle (qui n’attendait pas cette rupture macabre), le spectateur clairvoyant (quittant soudain la distance sécurisante du registre ironique), ou les personnages eux-mêmes (enfin affectés par le doute) : tous ces regards, pour quelques minutes, vivent une ambiguë cohabitation – qui restera bien rare.

Il y a plus, cependant. Malgré l’ironie, quelque chose fascine dans la forme-même du film : un malaise à voir un tel degré de production (la panacée technique des années 90) se mettre au service d’une œuvre si ouvertement vulgaire. Verhoeven est le cinéaste de la chair sans âme, et quand bien même le gigantisme de son univers SF, l’œil n’y voit que de la matière : dans l’imagerie fasciste, la vulgarité de son cinéma trouve un interlocuteur à sa taille. Dans la scène de douche mixte, où les corps parfaits se côtoient dans la plus crue nudité, ce n’est ainsi pas seulement l’iconographie aryenne qui travaille, mais aussi l’inconscient du blockbuster, soudain dépouillé de son romantisme – plus de glamour, plus de cache-sexe. Ces Ken et Barbie à la ligne claire, corps théoriques et sécurisés (ils pourraient sortir d’une pub), peuvent se voir déchirés d’une plaie sanguinolente, d’où s’écoulent leurs viscères, rien n’y fait : eux continueront à évoluer comme des personnages de blockbuster, comme si rien n’avait invalidé les règles implicites de leur réalité – les corps agissent comme si de rien n’était.

La perversité du film, son malaise, réside dans le fait de ne rien acter de ce léger décalage, de laisser sourdre la dissonance : sa force est de rester un blockbuster presque fonctionnel, au fond si peu méconnaissable. Jeunes visages juste un peu trop plastiques, hurlements de victoire au lyrisme un peu faux, violence qui dépasse en saillies trop gores, répulsion viscérale de l’ennemi-cancrelat… Déshabillant le grand spectacle Hollywoodien de son idéalisme, le ramenant à la réalité de sa matière et de ses réflexes, Verhoeven suggère sa naturelle accointance avec le spectacle fasciste. Et vient alors titiller le cinéphile qui, tout conscient de la satire, n’avait peut-être pas senti venir ce coup-là.

Spetters

Spetters Paul Verhoeven / 1980

Les destins de Reen, Eef et Hans, trois amis d’enfance et inconditionnels de moto-cross qui aimeront la même femme, la plantureuse Fientje.

 

Spetters se présente d’abord comme l’un de ces films générationnels guère motivants, qui fleurissent sur nos écrans tous les 20 ans (remise à jour des représentations de la jeunesse, mise en scène de leurs nouveaux hobbys, prise de tempo de leur rythme et de leurs musiques, état des lieux du pays). Et ce film est en partie cela, même s’il se démarque du tout-venant en assumant jusqu’au bout ses désirs de frontalité. Déjà dans ce film de Verhoeven, la sexualité est moins une provocation qu’un non-évènement : filmée comme n’importe quoi d’autre, chair lambda sans élans romantique ni complaisance sordide, dans une indifférence royale qui fut sans doute l’objet profond du tollé que rencontra le film à sa sortie. S’il est bien anecdotique dans les faits (quelques sexes montrés tout au plus), ce traitement de la sexualité est symptomatique d’un film peu aimable qui, dans son portrait de la jeunesse, refuse à la fois la logique du cache-sexe (la construction érotique, la décence, la distance préoccupée) comme celle de la focalisation (la sidération, le choc, le scandale) : qui refuse tout effet de séduction, en somme, pour aller au bout de son projet de mise à plat.

On pensera ce qu’on veut de l’ambition naturaliste à l’œuvre, et de son inévitable sociologie (destins déterminés avec panel trois exemples, chute relative à l’ambition de chacun, sexualité révélée par le viol, et autres cas discutables). On passera outre cette grossièreté, car le film ne se complaît pas dans la fixité déprimée du tableau social : il dessine une longue évolution à chacun de ses personnages, dont les trajets disparates (vers la mort, vers l’accomplissement, vers la révélation de soi) se croisent et se recroisent, tissant un ensemble multi-tonal étonnamment riche. Spetters transcende progressivement le portrait figé d’une génération, pour se faire tourbillon de destins entrechoqués : une dimension romanesque inattendue naît du réel ingrat, dopée par le vitalisme culotté propre aux jeunes filmographies, et même les mornes destins sociaux tout tracés se font fatalité de tragédie (surprenante scène aux oranges).

La bienveillance, totalement absente du regard du cinéaste (volontiers brutal, laid, satirique), vient alors se loger dans la nature même du projet : faire fleurir sur le terreau gris d’une jeunesse méprisée, et d’une classe prolétaire condamnée au train-train quotidien, les puissances généreuses de la fresque.