Roman Polanski Courts-métrages (1957-1962)

 

N’ayant jamais été totalement convaincu par le cinéma de Polanski (que j’ai du mal à voir autrement que comme un excellent faiseur), je me suis mis en tête d’aller explorer ses premiers courts-métrages, où j’espérais trouver un regard plus vif, plus aiguisé, peut-être plus à même d’offrir des clés pour mieux saisir son geste de cinéaste.

C’est à la fois le cas (on y trouve plus d’énergie, plus de saillance que dans ses longs-métrages), et à la fois pas vraiment, en ce que ces premiers essais semblent courir après tout autre chose que le reste de sa filmographie.

Le schéma beckettien (jusqu’à l’absence totale de décor que recrée Mammifères, par son étendue de neige surexposée) semble être la première matrice de ces courts-métrages, qui s’expriment pour le reste via l’influence un peu lourdingue du burlesque et du cartoon (accélérés, mimiques, pas de dialogue). Les films ont parfois davantage à proposer (la radicalité plastique de Mammifères, les visions étranges de Deux hommes et une armoire…), mais lorsque ce n’est pas le cas, il ne reste plus à l’écran que le cynisme pesant de paraboles sur la nature humaine, au propos appuyé et pénible. On veut bien croire que certaines choses représentaient une audace dans le cinéma d’alors (les pissotières de Quand les anges tombent, le voyeurisme de Rire de toutes ses dents), mais ce que Polanski a à dire de la société semble tout de même passablement rebattu.

Où se loge l’intérêt, alors ? Déjà dans une attention, dès ces premiers courts, pour la pulsion : voyeurisme (Rire de toutes ses dents), meurtre exécuté avec une suspecte douceur (Meurtre), violence pure et sans raison (Cassons le bal, Deux hommes et une armoire), exploitation d’autrui et relations affectives manipulatoires (Le Gros et le maigre, Les Mammifères)… Derrière le moralisme de ces situations se cache aussi souvent quelque chose de l’ordre du “ça” psychanalytique, qui donne une petite profondeur aux films.

Ensuite, plus surprenant (en ce que ce n’est pas forcément pour cela que Polanski est connu), ces petits films témoignent d’une occasionnelle splendeur visuelle, dopée aux images naïves que produisent ces paraboles morales (les belles scènes couleur de Quand les anges tombent, par exemple) ; ce travail formel fait même parfois discours seul (le changement de lumière décisif de La Lampe). Si le surréalisme, qui influence manifestement ces premiers films à l’étrangeté soulignée, s’exprime en une bizarrerie souvent trop performative (Deux hommes et une armoire, La Lampe), il offre aux films leurs meilleures envolées visuelles – qui restent d’assez loin l’aspect le plus aimable de ces courts pas franchement transcendants.
 

Meurtre (Morderstwo) – 1957
Rire de toutes ses dents (Uśmiech Zębiczny) – 1957
Cassons le bal (Rozbijemy Zabawę) – 1957
Deux hommes et une armoire (Dwaj Ludzie z Szafą) – 1958
La Lampe (Lampa) – 1959
Quand les anges tombent (Gdy Spadają Anioły) – 1959
Le Gros et le maigre – 1961
Les Mammifères (Ssaki) – 1962

All That Jazz Bob Fosse / 1979

Chorégraphe drogué aux amphétamines et fumeur invétéré, Joe Gideon mène une existence entièrement absorbée par le spectacle…

Quelques spoilers.
 

Je suis allé voir All that Jazz comme j’irais pointer à ma corvée “Nouvel Hollywood” annuelle, retrouvant là beaucoup de talent, mais aussi tout ce que j’en redoutais. À savoir une tempête de déconstruction et de chaos (par un montage insistant qui redouble la surcharge Broadway, et qui préfigure d’ailleurs pas mal de films contemporains, Requiem for a dream le premier) ; une peinture désillusionnée de la société (musical blafard et enlaidi, réaliste, cyniquement fait de sexe et de fric), et de la signification savante partout (discours du comique surutilisé, dialogue malin avec la mort pour faire fil rouge). Néanmoins, ce film est progressivement parvenu à me cueillir, en ce qu’il fait poindre une beauté ambiguë de cet enfer, et (plus fort encore) sans qu’elle ne s’oppose à cet enfer : c’est la beauté du surmenage d’abord (qui témoigne d’une passion sincère pour ce travail, d’une exigence pour son art), mais aussi celle des danses qui en résultent, en une double chorégraphie au centre du film (la professionnelle et la familiale, la sexuelle et l’amoureuse), comme on ferait fleurir d’étranges fleurs exotiques d’un grand tas de fumier. Ce mélange est assez saisissant, et il est dommage que le film ne reste pas sur ce sentier, se repliant peu à peu sur son personnage pénible et ses tracas intimes, alors que celui-ci n’est intéressant que pour ce qu’il dit du milieu qu’il symbolise. Les numéros musicaux s’enchaînent alors plus docilement, de moins en moins pertinents vis-à-vis du reste du film (jusqu’à un dernier, “Bye Life”, qui paraît franchement plat). Tout cela ne manque pas de génie, mais comme toujours concernant le cinéma US de cette période, là n’est ni la question ni l’enjeu – là n’est pas ce qui limite les films.

Que le spectacle commence en VF.

Bonnie and Clyde Arthur Penn / 1967

Au cœur des petites bourgades de l’Amérique des années 1930, ravagée par la Grande Dépression, sévit le gang formé par Bonnie Parker et Clyde Barrow, spécialisés dans le braquage de banques…

Quelques spoilers.
 

Bonnie and Clyde m’a presque davantage stimulé en tant que jalon historique, qu’en tant que film tout court.

Je pensais qu’il était considéré comme pionnier du Nouvel Hollywood pour des raisons thématiques – et c’est en partie vrai : le cinéma US reprend ici contact, très visiblement via cette histoire de gangsters des années 30, avec une certaine désillusion typique du pré-code à l’égard du pouvoir et de la loi (le film exprimant maintes fois la complicité des deux criminels avec une Amérique pauvre et populaire, croisée tout au long de leur cavale). J’ai toujours été réticent à la thèse de Thoret selon laquelle le code Hays avait simplement interrompu un mouvement cinématographique plus large commencé dès le parlant en 1930, et repris par le Nouvel Hollywood ensuite ; mais ce film donne incontestablement du crédit à son hypothèse.

Cependant, c’est surtout la manière d’Arthur Penn qui semble ici faire rupture – à l’image de ces meurtres brutaux et soudains (le premier, notamment, est un impact au milieu de la fluide continuité du film), comme autant de déchirures trouvant écho dans les innombrables vitres brisées, leitmotiv visuel des scènes de violence (qui trouveront leur point culminant dans la profanation de ces icônes romantiques, le couple étant sur le tard renvoyé à l’état de corps sanglants).

C’est plus généralement la sécheresse du film qui lui donne des airs résolument modernes : les habits techniques encore impeccables du Hollywood classique tardif, en ces années 60, sont mis au service d’un regard sans affect, sans lyrisme, du générique d’ouverture froid fait de frénésie médiatique (le défilé des photographies), jusqu’à ce final qui se referme sèchement dès que ses héros ne sont plus là pour voir le monde. La romantisation du couple elle-même est une survivance ambiguë de l’âge d’or d’Hollywood, tordue et questionnée, notamment par les difficultés sexuelles de Clyde – qui sont à la fois l’occasion d’une étude psychologique froide (femme frustrée, bandit à la virilité fragile), et un moyen pour le spectateur d’encore temporairement s’identifier aux personnages et à leurs problèmes, de partager leurs peines et leurs joies1.

C’est sur ce point, ce mélange de dialogue et de rupture avec un Hollywood agonisant, que le film me séduit le plus – nous faisant oublier que tout au long de sa course, malgré tout, il nous aura parfois ennuyé.

Bonnie et Clyde en VF.

 
 

Notes

1 • Parmi les éléments semblant ainsi jouer sur les deux tableaux, on peut aussi citer, moins convaincante, cette musique ostentatoire au banjo liée aux scènes de casses, et qu’on ne sait trop comment prendre (joie partagée des hold-up ? Commentaire ironique, qui commence à dérailler quand les personnages sont blessés ?).
 

Fleur pâle Masahiro Shinoda / 1964

Après avoir purgé une peine de trois ans pour homicide, Muraki réintègre son clan de yakuzas à Tokyo. En reprenant ses activités clandestines, il fait la connaissance de Saeko, qui fréquente son cercle de jeux…

Spoilers.
 

Shinoda était ma dernière case majeure à cocher dans le panorama de la Nouvelle Vague japonaise. Et on y retrouve, de fait, les traits habituels à tant de films du mouvement, ici réunis pêle-mêle : passion pour les univers interlopes, tumulte d’une bande-son accidentée, fuite en avant suicidaire des personnages – autant de réflexes et motifs auxquels je goûte peu. Mais l’habituel chaos visuel et sonore de ces films trouve cette fois contrepoint dans une grande élégance noire, qui habille Fleur pâle comme un requiem (jusqu’au meurtre final funèbre, quasiment liturgique ou rituel : assassiner pour le voyeurisme de quelqu’un d’autre, se condamner sciemment). Sous la science achevée de la forme (pas un dialogue sans l’invention d’une configuration de mise en scène), le film mène loin le nihilisme propre à la période, qu’il reformule en une sorte de misanthropie désespérée qui préfère la prison à la vie, à peine couverte d’un voile de tendresse (le rapport qui se lie avec le jeune tueur). Enfin, la fascination tête-à-claque de la période pour les mafieux, qui s’incarne là encore dans le descriptif de rapports de clans aussi obscurs que leurs séances de jeu d’argent, se tempère d’une fatigue appuyée pour le milieu et ses usages. Au final, pas mal de choses font de ce film une plutôt bonne pioche dans le jeu des Nouvelles Vagues (l’ensemble ayant par ailleurs la sympathie de se révéler, comme souvent alors au Japon, assez indissociable du cinéma de genre). Ce n’est pas assez pour enlever à la période ce qu’elle a souvent pour moi d’irritant, ni pour effacer un sentiment lancinant de manque de profondeur, mais le résultat est impeccable.

 

Kawaita hana en VO.

Harold et Maude Hal Ashby / 1971

Fils dépressif de riches bourgeois, Harold Chasen passe son temps libre à simuler des suicides. Un jour, il rencontre Maude, une charmante vieille dame de presque 80 ans…

Quelques spoilers.
 

À la fois comique et doux, ce film d’Hasby est foncièrement charmant, et en même temps souvent menacé par la facilité qui lui sert de programme : un jeune Mercredi Adams dépressif, une vieille rigolote qui se conduit comme une gamine, et le buddy movie est empaqueté-pesé. On est au fond pas si loin, ici, du cinéma feel-good à la sauce Sundance (c’est-à-dire peu subversif, sous les apparences), dont il constitue d’ailleurs sans doute l’un des points d’origine.

Si les personnages savent dépasser leur dimension d’usine à gags, et se rendre attachants, le film repose tout de même sur le spectacle et l’apologie d’un duo faisant-les-originaux-contre-la-standardisation-du-monde, le monde en question étant réduit à une caricature si totale qu’il en semble presque plus irréel que les pitreries du couple (ce qui est cela dit un peu le but : faire passer celles-ci pour plus logiques que le quotidien gris auxquelles elles s’opposent). “Mon originalité contre la méchante société” : on est en droit de considérer que c’est un moteur d’adhésion un peu facile. Dès qu’Harold et Maude n’ont plus rien “contre” quoi exister, donnant un aperçu de ce que serait leur idée du bonheur (faire des roulades dans le gazon, décorer l’appart avec des faux tournesols, entre deux morceaux de folk indie), ils laissent entrevoir le caractère bien raplapla de leur utopie.

Pour donner au feel-good movie son tribut de gravité, le film, au-delà de la dépression de son héros, a deux limites qu’il gagne à frôler. La première, c’est la sexualité d’un couple à l’immense disparité d’âge, question qu’à la fois le film confronte (en en parlant, en les montrant le matin au lit), et qu’en même temps il évite par de multiples détours, avec une pudeur presque puritaine (on ne verra jamais ne serait-ce qu’un baiser sur la bouche, ou un geste de désir : à tout prendre, la relation aurait pu se proclamer amicale, et on y aurait pas vu grande différence). Cette dimension existe en fait surtout en ce qu’elle permet, encore une fois, aux personnages de se positionner contre (les trois institutions – famille, médecine, religion – faisant part de leur dégoût au garçon, quand il annonce sa volonté d’épouser la vieille dame).

L’autre limite, plus jolie, parce qu’elle passe dans le film sans épiloguer davantage, c’est l’histoire du siècle et ses horreurs, qui donnent un peu de poids à la gaieté de Maude, qui la rend moins factice : ce sont ces luttes politiques évoquées certes, mais surtout ce tatouage des camps nazis entrevu, qui tout d’un coup redonne à la fantaisie sa raison d’être. Un plan fugace qui permet de réveiller le programme de ce film charmant, et jamais désagréable, mais tout de même un peu sage contre ce qu’il souhaiterait lui-même.

Harold and Maude en VO.

Les Amoureux Mai Zetterling / 1964

1914, Stockholm. Trois femmes sur le point d’accoucher attendent à l’hôpital, se remémorant leur enfance, leurs amours déçus et leurs illusions perdues…

 

Les amoureux a beau être d’une maîtrise impressionnante pour un premier long, et déborder d’idées en tous sens, j’ai eu bien du mal à y accrocher. Mon peu de goût pour les cérébrales années 60, dont ce film semble être l’exemple type, n’aide sans doute pas des masses (Bergman est d’ailleurs ici partout, par ses comédiens et comédiennes, par le style froid aussi, ou encore par l’influence visible de Sourires d’une nuit d’été). Mais il y a des raisons plus concrètes à ma déception. La première en est la confusion : l’ambition de Mai Zetterling la perd, rajoutant à la multiplicité des personnages celle des temporalités, ce qui n’aide pas toujours à bien saisir les enjeux de cette histoire (l’idée de parler de la condition féminine via le prisme de trois classes sociales traverse le film sans vraiment y opérer en profondeur). Par ailleurs, si quelques scènes parviennent à saisir les enjeux féministes avec brio (celle de l’enfant sous la table, notamment), ceux-ci sont souvent le fait de dialogues explicites surlignant le propos sans grande richesse, en simplifiant la plupart des personnages masculins à des types ou des fonctions pour asseoir la démonstration, ce qui retire du panache aux envies de révoltes des femmes qui leur font face. Certes, dans le cadre des années 60, la frontalité politique de ce tableau, teinté de colère, se parait d’une valeur autrement plus saillante, au diapason d’affichages particulièrement crus (sexualité, enfantement) : le film n’entend pas prendre des pincettes ou de fausses pudeurs avec son spectateur, et cette froideur implacable lui confère une certaine singularité. Mais cette force a aujourd’hui un peu fané, et le film ne laisse plus voir que ses côtés plus normés. Je retiens au final surtout le personnage de la bonne, à l’optimisme étrangement subversif.

 

Älskande par en VO.

Le Convoi Sam Peckinpah / 1978

En Arizona, quelques camionneurs forment un convoi pour aider Le Duck, l’un des leurs fuyant les persécutions du shérif Lyle Wallace. Alors qu’ils atteignent le Nouveau-Mexique, de plus en plus de routiers se joignent à eux…

Spoilers.
 

L’ouverture du film, vulgaire et satisfaite, n’a rien à envier aux nanars français des années 70. Passée cette entrée en matière peu rassurante, le film trouvera son rythme de croisière, mais cette veine embarrassante refera plusieurs fois surface par la suite, curieusement là où Peckinpah est censé être le plus fort (bagarre de saloon pourrie aux ralentis kitsch et à la musique Benny Hill), ou plus globalement dans toutes les tentatives du Convoi d’être aussi un film comique (les milles farces et attrapes à faire subir au méchant flic, la musique au banjo, le ballet par surimpression des camions : on est parfois pas loin des Gendarmes au Nouveau Mexique, le sens du cinémascope en plus).

Sous cette pellicule de surface peu ragoûtante se cache néanmoins un film extrêmement solide : la traversée du désert en une course lente (toutes les scène d’action doivent se faire au rythme pachyderme des géants de fer), ou encore les situations permises par ces radios communiquant entre véhicules, font qu’il n’y a presque aucune scène, ici, qui ne repose sur une configuration stimulante (et ce même si les enjeux sont parfois surlignés sans grâce : « je représente la loi », « ils incarnent le cow-boy américain traditionnel »…). Kris Kristoffersen a beau reconduire ici un avatar viril-et-charismatique sans surprise, on est par ailleurs agréablement surpris de croiser quelques personnages féminins forts, dignes, ou touchants (la prostituée délaissée)1.

Il reste que le film gardera tout du long ce cachet bizarrement familial, à la limite du nanar, avec son méchant de cartoon (qui se retrouve toujours sur la route du héros, passant en un clin d’œil de son bureau de shérif détruit, à la frontière mexicaine le bras en écharpe, comme le coyote de Bip Bip placé à toutes les étapes de la route). C’est sensible jusque dans la manière dont le récit se conclut, en un final best-of compilant les meilleures images du film, pendant que le méchant rit de bon cœur, que les politiciens sont bien embêtés, qu’en fait personne n’est mort, et que le montage se clôt sur un baiser de vieux kro rigolos… Il est intriguant de sentir Le Convoi ainsi revendiquer cette identité populaire, jusque dans son abnégation à être le plus film le plus américano-américain possible : tout y est, à la limite de la parodie, des valeurs qu’on y chante à l’imagerie qu’on traverse, des codes de western au road-movie qui les reformule (quels genres plus américains que ces deux-là ?). La manière-même dont la progression est “chantée” par morceaux successifs donne au récit des airs de chanson folk, de ballade du peuple qu’on se raconterait au coin du feu…

Sous ces auspices traditionnels, le film s’invente pourtant une utopie désespérée typique des seventies (association des prolétaires et des marginaux contre une loi dévoyée), avec une camaraderie certes surlignée, mais communicative. Dans ce convoi se définissant contre l’ordre (avec ces hélicos très Nouvel Hollywood qui surveillent tout d’en haut, et à qui l’on fait des doigts d’honneur), dans cette procession qui associe dans son élan tous les exploités (jusqu’au balayeur de prison, bien heureux de voir le poste de police démoli), c’est un autre monde possible qui s’invente, lorgnant tout autant vers les racines du pays (repousser la frontière), que vers les rêves new age de l’époque (cette douche unisexe façon proto-partouze hippie), dans un mariage hybride et étrangement harmonieux. C’est que ces deux veines se rejoignent dans la forme quai-évangélique que prend ce convoi, qui évoque assez vite une sorte de croisade, conférant à l’aventure une aura de mythe. La dimension religieuse du film est à peine cachée : un Kris Kristofferson à tête de Jésus (suivi par des inconnus venant de partout) qui se sacrifiera pour tous avant de ressusciter ; une terre promise (le Mexique, nouvelle frontière) pour laquelle on enclenche un exode ; ou encore ces longues scènes où le cadre, serré sur les torses nus du couple d’acteurs, donne l’impression de voir Adam et Eve nus en leur camion.

Mais tout cela pour aller où ? Que faire de cette utopie ? Cette question traverse le film de part en part, un goût amer à la bouche… Le road-movie ne peut et ne sait pas s’arrêter, le genre est par définition une fuite éperdue en avant. Quand on demande aux personnages quelles sont leurs causes, ils ne savent que répondre : seule l’avancée importe. L’arrêt nécessaire pour dormir sur un terrain isolé, où l’on établit un camp, se vit d’ailleurs comme un dangereux marécage : l’entourage du futur sénateur qui arrive, ses supporters, les familles, deviennent autant de sables mouvants qui enlisent la fuite initiale, qui ingèrent la rébellion, qui ralentissent l’élan de contre-culture première (« on se croirait à Disneyland », remarque un personnage dubitatif). L’image de Jésus soudain suivi par des apôtres zélés par centaines (« Duck, tu reviendras ? ») semble déjà annoncer la déviance d’une sorte de religion, d’un ordre qu’il n’a pas voulu.

À la question de quoi faire de cette rébellion et de cette énergie, le film ne donne pas vraiment de réponse, ni de solution. Quand le récit conclut son western (duel en face à face sur le pont), il entérine aussi définitivement son nihilisme (un camion qui avance quoiqu’il arrive, même si c’est pour aller s’abîmer dans le fleuve). Et si le récit sort in extremis de son impasse, et de cette phobie du surplace dont il ne sait que faire, c’est seulement parce qu’il se replie sur le modeste noyau d’amis ayant initié la procession, désormais petite bande recherchée, comme un groupe de justiciers de western repartis seuls (fonctionnant d’ailleurs déjà comme une sorte de légende abstraite et quelque peu lointaine). Comme si l’utopie, l’aventure, cette sensation d’être vivant, ne pouvaient exister qu’à l’état de mythe, ou ne s’atteindre que par un statut hors-la-loi – en étant irrécupérable, indigérable, par cette société à laquelle on ne croit plus.

Convoy en VO.

 
 

Notes

1 • Bien que les femmes soient ici des personnages secondaires, fragmentées en différents lieux et véhicules, ce film se présente comme la matrice assez évidente du Boulevard de la mort de Tarantino, qui en reprendra les discussions entre filles au bar, le road-movie avec casse et cascades, et plus littéralement la mascotte de canard, identique, posée à l’avant de la voiture du Duck (dont le tueur de Tarantino héritera son surnom).
 

Jacques Rozier Deux courts sur "Le Mépris" (1963-1964)

La récente restauration du Mépris de Godard a permis de ressortir deux courts-métrages de Jacques Rozier conçus autour du film, qui lui font office de making-of de luxe.

• Le premier, Paparazzi (1963), qui se penche sur la relation des photographes avec Bardot durant le tournage, sonne déjà un peu creux. Si l’on admire l’investissement et les idées (de montage notamment) émaillant ce qui pourrait n’être qu’un simple reportage, il y a quelque chose d’un peu dérisoire et de stérile à déployer tant de virtuosité alors qu’on a si peu à dire. Le regard du film, sous ses airs réflexifs et intellectuels (collages, différentes voix-off), s’avère passablement docile et complaisant à l’égard de Bardot, peinte en petite victime traquée, sans jamais interroger jusqu’au bout la manière dont la comédienne a construit sa carrière sur le jeu et la vente de sa propre image. On peut reconnaître l’intérêt, cela dit, d’avoir donné à voir la vie modeste, et à entendre la voix, des paparazzis honnis.
• Le second court, Le Parti des choses : Bardot et Godard (1964), tourne lui franchement au ridicule, l’inventivité de ce petit segment ne tenant plus qu’à une voix-off égrenant des réflexions prétendument profondes. C’est d’autant plus gênant que cette intellectualisation d’un amas de rushes vagues ne fait que tresser des lauriers à Godard, faisant de la lèche au cinéaste et à son génie – quand les images du tournage laissent plutôt entendre une ambiance un brin pesante. On retient uniquement ce petit passage curieux d’assistants bloqués (avec les rushes du jour semble-t-il) en bas d’une falaise alors que la mère monte.