Ménage Pierre Salvadori / 1992

Blanche est une maniaque du ménage. Colette, après avoir passé une nuit blanche très mouvementée, lui rend visite…

 

Ménage ressemble sur le papier à une impasse typique du format court-métrage (et dont le représentant aujourd’hui serait quelque chose comme le court de festival Nikon) : celle du petit film-gadget reposant sur une “idée”, c’est-à-dire une blague, que le cinéaste n’a plus qu’à illustrer sagement. Mais on sent déjà ici en quoi Salvadori fait la différence dans son traitement de la comédie : par la rigueur des glissements vers la névrose (toute en incises précises et élégantes, en gêne épidermique pour ce qui dérange l’hygiénisme du plan), par des personnages moins manichéens que prévu (on devine les traces d’une relation réelle, fut-elle passée, entre les deux femmes), ou par ce clou du spectacle se jouant dans le silence feutré d’un élégant hors-champ, telle une équation mathématique. Bref, une manière et un style arrivent déjà à se donner à voir.

 

Les Héros sont immortels Alain Guiraudie / 1990

La nuit, sur la place de l’église d’un village aveyronnais, deux gars attendent un troisième personnage…

 

Les Héros sont immortels ressemble au brouillon de l’excellent Tout droit jusqu’au matin (1994), qu’il préfigure par de nombreux points : la ville nocturne vidée et les deux hommes seuls qui y discutent, la poursuite d’un idéal fuyant sous la forme d’un dégradeur de bâtiments, le jeu d’acteur un peu raide, et même la musique finale datée… Ce film-ci est tout de même bien moins ambitieux et convaincant, sur le plan de la mise en scène comme dans sa structure. Passé le petit ton Guiraudien tranquille et plaisant, et une mise en abyme surprenante qui se révèle petit à petit, on en ressort peu convaincu.

 

Charles Nemes Courts-métrages du Splendid (1974-1975)

Trois courts-métrages fauchés que Charles Nemes a réalisés, dans les années 70, pour la jeune troupe du Splendid.
 

• Le premier, Bonne présentation exigée (1974), sur une idée simple dépliée en dix minutes (un chauffage poussé trop fort avant un entretien d’embauche), repose sur un comique silencieux à la Tati. Mais le court ne va pas chercher son bonheur beaucoup plus loin, dépliant peu d’idées pour figurer la chute de son personnage (on comprend par ailleurs difficilement le comportement du personnage de Clavier, ou ses raisons).
Un bol d’air (1975), qui relate l’escapade rurale d’une bande d’amis, ressemble lui au pire des années 70 : une forme complètement torchée, un scénario brouillon (patchwork de vagues improvisations), une absence d’humour dépassant les grivoiseries beauf de l’époque “sexuellement libérée”, et des personnages comiques réduits à des archétypes paresseux. Il n’y a quasiment rien à en sauver.
La Face nord (1974), enfin, est le plus séduisant des trois courts, en ce qu’il repose sur une idée un peu curieuse. Sa première partie, qui consiste en une descente inexplicablement longue de la façade d’un immeuble, finit par y gagner une certaine dimension sensuelle et abstraite ; la seconde partie, au comique romantique et lunaire, souffre davantage de ne pas savoir comment exploiter la situation (les dialogues patinent), mais reste mignonne. Cela fonctionne en tout cas sur la courte durée, d’autant qu’un petit frisson de risque de chute électrise le jeu des comédiens placides, évitant au film de plonger dans l’écueil d’une poésie trop convenue (noir et blanc, toits parisiens, etc.)

 

O Black Hole ! Renee Zhan / 2020

Une femme qui ne supporte pas le passage du temps se transforme en trou noir…

 

Parmi les courts animés découverts ces dernières semaines (bien pratiques pour cocher la case “film vu” les jours de grande flemme !), il y a ce court britannique en stop-motion, dont le net parlait beaucoup. En décidant de croiser récit allégorique, comédie musicale, et cinéma d’animation (animation qui elle-même compile abstraction 2D et modèles 3D…), O Black hole ! s’offre une expressivité démultipliée au cube : chaque seconde parle de mille façons, résultant en un film riche et attrayant. Ce petit récit de dépression, qui s’exprime via la physique des trous noirs, a cependant aussi ses limites : construit autour d’un principe d’application (graphique, métaphorique) d’une idée initiale transparente, et cloisonné par une maîtrise narrative façon Broadway, l’ensemble ne laisse pas la porte ouverte à beaucoup de profondeur, de trouble, ou de mystère. Il y a quand même quelque chose d’un peu normatif à voir cette foire body-horror façon Cronenberg utilisée à des fins kawaï… Bref, le film ne remue que modérément son spectateur, mais c’est un parfait spectacle.

 

Têtard Jean-Claude Rozec / 2019

« J’étais toute petite, mais je m’en souviens encore très bien. Papa et Maman n’y ont vu que du feu, mais moi, j’ai tout de suite su. La chose qu’il y avait dans le berceau, c’était pas mon p’tit frère. Non. C’était toi… »

Spoilers.
 

Dans ce petit film sur la cruauté fraternelle, on est d’abord tentés de ne voir que le paysage connu et ressassé du court d’animation français : histoire d’enfants, travail graphique souligné tendant vers l’abstrait, hyper-réalisme des voix, poésie latente – un package attendu. Ce film se distingue néanmoins par l’étrangeté de ses ambiances (cette maison au milieu d’une sorte de no man’s land périphérique de bâtisses non construites), et par l’inattendue destination de son récit. C’est à la fois la force et la faiblesse du final, car en soi on a du mal à comprendre le sens de cette punition infligée à la petite héroïne, qui fait montre d’une cruauté somme toute très commune chez les enfants. Peut-être le film fonctionne-t-il comme un conte à l’ancienne, qui menace, de manière angoissée et sévère, de sordides conséquences aux petits spectateurs qui se conduisent mal. En l’état, le film sort en tout cas du lot en ce que le fantastique ou la poésie n’y sont pas un vecteur (un moyen et un détour temporaire de l’histoire intime), mais sa destination finale.

 

Star Wars : Visions 2 épisodes (saison 2, 2023)

Spoilers.
 

Star Wars : Visions, série qui applique le principe des Animatrix à l’univers Star Wars, offrant aux jeunes studios d’animation de jouer avec la saga tant qu’ils n’en impactent pas les fondations. Un peu découragé d’explorer la série (les retours critiques évoquaient ce qui a justement fini par me fatiguer dans le court d’animation : science et invention graphique, banalité cinématographique), j’ai néanmoins eu l’occasion d’essayer deux épisodes chaudement recommandés de la saison 2, qui valent en effet le coup d’œil.

• Le plus réputé des deux, La Caverne des hurlements (Paul Young, épisode 2, photo), se propose de ré-atteindre la science-fiction par les détours du conte, en partageant l’ignorance qu’ont les personnages enfants de cet univers. C’est un petit film qui dans sa majorité est assez peu remuant, mais qui emporte tout par sa scène finale, épatante en tous points. Même pour qui n’a pas identifié la nature exacte de cette figure qui arrive du ciel (et qui donne toute la mesure cruelle de ce qui est en train de se jouer), le court parvient parfaitement à faire ressentir ce qui est alors en jeu à travers ce corps : le mélange de maternité et de dangerosité rouge, de noblesse civilisée et de créature carnassière, à la lumière d’un “soleil levant” issu d’une machine. On pressent que le besoin adolescent vital de fuir va se faire à un prix trop fort, comme au piège d’une plante carnivore, qu’il y a quelque chose de trouble dans cet apprentissage fondé sur une mise à mort. Rien que pour ce passage, qui à lui seul pourrait devenir une fable noire à raconter aux enfants, le film vaut le détour.
• Plus classique, L’Espionne qui dansait (Julien Chheng, épisode 6) échoue davantage à donner corps à son mélodrame (dont on ne révèlera rien), dilué dans l’exercice de style d’un récit de résistance qui s’organise derrière les tentures d’un grand cabaret (l’imagerie du nazi en visite aux music-hall français creuse ici le parallèle que George Lucas avec déjà abondamment tressé avec l’Empire). Le court vaut surtout pour la virtuosité agile de son animation dansée et combattante, notamment lors d’un final sur toit de verre qui évoque l’un des rares moments inspirés de La Légende de Korra. Sans démériter, le court en restera là.

 

Screecher’s Reach et The Spy Dancer en VO.

Jacques Rozier Deux courts sur "Le Mépris" (1963-1964)

La récente restauration du Mépris de Godard a permis de ressortir deux courts-métrages de Jacques Rozier conçus autour du film, qui lui font office de making-of de luxe.

• Le premier, Paparazzi (1963), qui se penche sur la relation des photographes avec Bardot durant le tournage, sonne déjà un peu creux. Si l’on admire l’investissement et les idées (de montage notamment) émaillant ce qui pourrait n’être qu’un simple reportage, il y a quelque chose d’un peu dérisoire et de stérile à déployer tant de virtuosité alors qu’on a si peu à dire. Le regard du film, sous ses airs réflexifs et intellectuels (collages, différentes voix-off), s’avère passablement docile et complaisant à l’égard de Bardot, peinte en petite victime traquée, sans jamais interroger jusqu’au bout la manière dont la comédienne a construit sa carrière sur le jeu et la vente de sa propre image. On peut reconnaître l’intérêt, cela dit, d’avoir donné à voir la vie modeste, et à entendre la voix, des paparazzis honnis.
• Le second court, Le Parti des choses : Bardot et Godard (1964), tourne lui franchement au ridicule, l’inventivité de ce petit segment ne tenant plus qu’à une voix-off égrenant des réflexions prétendument profondes. C’est d’autant plus gênant que cette intellectualisation d’un amas de rushes vagues ne fait que tresser des lauriers à Godard, faisant de la lèche au cinéaste et à son génie – quand les images du tournage laissent plutôt entendre une ambiance un brin pesante. On retient uniquement ce petit passage curieux d’assistants bloqués (avec les rushes du jour semble-t-il) en bas d’une falaise alors que la mère monte.

 

Pas de deux Norman McLaren / 1968

Film expérimental mettant en scène Margaret Mercier et Vincent Warren, deux étoiles des Grands Ballets canadiens…

 

Pas de deux, court-métrage sur deux danseurs valsant avec la rémanence de leurs propres silhouettes, est ma première réelle confrontation à Norman McLaren. Je découvre ici un oiseau rare : un cinéaste expérimental (un pur chercheur de formes, détaché de toute contrainte narrative) qui pour autant, contrairement à tant de ses collègues, ne semble pas fuir ou craindre la possibilité de faire sens. Sans doute aidé par la chorégraphie de Ludmilla Chiriaeff (et par l’art du ballet en général, où l’abstraction des gestes schématise déjà souvent des actions et intentions), soutenu aussi par l’usage d’une musique émue et concernée, Mac Larren parvient constamment à éviter de faire “catalogue de trouvailles”, trouvant toujours un moyen de faire résonner celles-ci : la femme préférant ses propres plaisirs narcissiques à l’amour de passage, les amants se démultipliant en étranges animaux de jouissance exotiques (comme autant d’exosquelettes déployant leurs ailes dès que le couple se met à danser ensemble), ou encore le duo revenant à sa position la plus simple, un face à face, après s’être ébroué… Le film, quoiqu’un peu long, est une superbe réussite.