Pas de deux Norman McLaren / 1968

Film expérimental mettant en scène Margaret Mercier et Vincent Warren, deux étoiles des Grands Ballets canadiens…

 

Pas de deux, court-métrage sur deux danseurs valsant avec la rémanence de leurs propres silhouettes, est ma première réelle confrontation à Norman McLaren. Je découvre ici un oiseau rare : un cinéaste expérimental (un pur chercheur de formes, détaché de toute contrainte narrative) qui pour autant, contrairement à tant de ses collègues, ne semble pas fuir ou craindre la possibilité de faire sens. Sans doute aidé par la chorégraphie de Ludmilla Chiriaeff (et par l’art du ballet en général, où l’abstraction des gestes schématise déjà souvent des actions et intentions), soutenu aussi par l’usage d’une musique émue et concernée, Mac Larren parvient constamment à éviter de faire “catalogue de trouvailles”, trouvant toujours un moyen de faire résonner celles-ci : la femme préférant ses propres plaisirs narcissiques à l’amour de passage, les amants se démultipliant en étranges animaux de jouissance exotiques (comme autant d’exosquelettes déployant leurs ailes dès que le couple se met à danser ensemble), ou encore le duo revenant à sa position la plus simple, un face à face, après s’être ébroué… Le film, quoiqu’un peu long, est une superbe réussite.

 

Falcon Lake Charlotte Le Bon / 2022

Bastien, 13 ans, est invité avec sa famille à passer l’été au bord d’un lac québécois, dans les Laurentides, chez une amie de sa mère. Il y rencontre Chloé, 16 ans, dont il doit partager la chambre…

Spoilers.
 

Même si l’on voit bien que ce premier film investit tous les moyens possibles pour sécuriser son assise (filmage pellicule, 4/3 élégant, nappes de musique bourdonnantes, tournage à l’heure magique…), le résultat impressionne. Charlotte Le Bon, face à la BD sensible mais très crue de Bastien Vivès, fait pourtant ici un choix constant d’évitement et de déviation : dès qu’une scène pourrait s’aventurer trop loin dans la sexualité, elle est comme détournée vers l’étrange, le fantastique, ou les affres cotonneuses des tourments émotionnels intimes. Même les scènes plus clairement sexuelles se font via l’écrin plus convenable de l’horreur (les seins montrés au risque de la noyade), du gag (la masturbation porte ouverte) ou de l’obscurité (pudeur que le film souligne d’ailleurs d’une jolie façon, en conservant la fin du plan et son retour à la lumière, avec un rire timide et gêné).

Le film est ainsi toujours comme “sécurisé”, pris en charge par les traces éparses du fantastique ou du slasher (dont le film reprend décor et personnages) : au milieu d’une salle de cinéma remplie de familles, je me suis surpris à ne jamais me sentir mal à l’aise. Mais aussi à ne jamais être frustré de ces changements de cap, qui sur le papier pourraient ressembler à une fuite, ou à une facilité : même si c’est de façon un peu velléitaire, Charlotte Le Bon invente par ces bifurcations des myriades de charmes spectraux, ou de moments d’adolescence gênée qui touchent juste, aidée par le jeu exceptionnellement nuancé de son jeune comédien.

On peut même voir dans ce détournement un fertile changement de paradigme, qui rafraichit beaucoup des clichés du genre : si la sexualité en effet habite le film, ce n’est jamais sous l’angle fétichiste qui est plus souvent celui rattaché aux fantasmes adolescents masculins, mais dans une silencieuse révolution du rapport à l’intimité, et d’un désir plus vaste de côtoyer le monde des grands. L’adaptation enrichit alors son modèle en dialoguant avec lui, en ce qu’elle confronte un regard cinématographique “féminin” (pourrait-on le dire très caricaturalement) à un matériau de fantasmes dessinés “masculins”, rejouant dans sa mise en scène même l’hybridité et la rencontre qui est celle de son couple de jeunes personnages, qui différent par le sexe comme par l’âge.

Reste que Falcon Lake, à force de déviations troubles ou fantastiques, court au final le risque d’être simplement charmant ; et quand à la fin les moyens (le mensonge découvert qui nous recentre sur les péripéties scénaristiques, le suspense très gadget du hors-champ en voiture, la figure du fantôme) se mettent à devenir une fin en soi, et non plus les manières détournées d’exprimer les affres du désir adolescent, Falcon Lake semble se ratatiner à son statut de premier film. Un premier film qui reste, quoiqu’il en soit, l’un des plus prometteurs de l’année, le talent de sa réalisatrice s’imposant à l’écran avec une tranquille évidence.

 

Death Valley Matthew Ninaber / 2021

Des mercenaires sont engagés pour sauver un bio-ingénieur emprisonné dans un bunker de la Guerre froide…

 

Ce film de monstre dans une base militaire est un DTV de plus à lorgner vers le film de zombie (décidemment la grande figure de l’époque), et un de plus à tout faire reposer sur son twist final – twist qui n’est pas forcément une mauvaise idée, d’ailleurs, mais qui est pris dans un scénario bien trop invraisemblable pour fonctionner. Le reste relève de l’emballage standard du tout venant ce genre de productions (filmage aléatoire, lumières épileptiques, montage au hachoir).

 

Dune Denis Villeneuve / 2021

Le Duc Leto Atréides reçoit de l’Empereur le fief de la dangereuse planète désertique Arrakis, connue sous le nom de “Dune”. Seule source de “l’Épice”, la substance la plus précieuse de l’univers, la planète attire toutes les convoitises…

Légers spoilers.
 

On peut comprendre en quoi Villeneuve rassure les fans de Dune, et on peut lui reconnaître ça : il fait le job. Il évite le ridicule, il parvient à incarner le récit de manière à peu près claire, lui donne son tribut de classe et d’élégance, y rajoute une couche de gravitas sentencieux qui « fait adulte » et flatte le geek.

Pour le reste, Villeneuve n’a pas grand-chose d’autre à offrir que le pack désormais connu du blockbuster frigide, dont Nolan et lui-même sont les émissaires assurés : passion des univers minéraux et stériles, goût pour l’immensité minimaliste, esthétique militaro-totalitaire mâtinée d’un mysticisme ancien censé lui donner une âme, insensibilité glaciale de la forme comme substitut de personnalité, images monochromes et nuits numériques ternes (voire illisibles), sons et musiques sévères qui rugissent et boostent les basses à en filer la migraine pour contrebalancer la neurasthénie et l’impuissance narrative de la mise en scène (qui nage dans diverses conventions, comme ces effets clipesques présageant le futur, qu’on croirait sortis d’une pub pour parfum). Cerise sur le gâteau glacé, une obsession intermittente pour les corps émerge ça-et-là comme un retour du refoulé (Oscar Isaac en offrande nue à son ennemi, l’obésité humide et décrépie de l’empereur, les suppliciés dont on recueille le sang par centaines…), sorte d’érotisme gore aux contours archaïques complétant logiquement l’hygiénisme puritain qui préside à la pureté de la forme.

Toutes ces manières ne sont pas une surprise : c’est un pack, une mode, une mouvance esthétique si l’on veut être gentils, que le futur analysera comme l’académisme de l’époque. Et si le récit, ce qui travaille vraiment le récit, sait bon an mal an s’incarner en images monumentales (le film égrène son lot de plans iconiques, il n’est pas question de lui disputer ce talent-là), tous les efforts du cinéaste semblent y être occupés, comme devant à tout prix tenir l’odeur du mythe, ne jamais en interrompre la note – s’il ne hurle pas à chaque seconde la chanson de sa propre grandeur, le film s’écroule sous le poids du vide. Accaparé par ces priorités, Villeneuve peine à déduire de ce grand imagier une matière narrative, se contentant souvent de lapalissades (y compris les plus rances : il faut voir la jeune fille impressionnée et soudain adoucie quand le jeune freluquet a tué au combat), tout en touillant un minimum d’allusions qui font smart (peuple blanc venant prendre les ressources de populations désertiques à la peau colorée, grand méchant se régénérant dans un bain de pétrole…) pour donner une illusion de profondeur en se dédouanant de tout réel point de vue politique. C’est un procès certes assez injuste à faire à Villeneuve, en ce que ce fond géopolitique simplifié témoigne aussi d’un souci louable de rendre l’adaptation et les enjeux clairs ; le film y perd, cependant, en se privant par là-même de toute chance d’avoir de l’intérêt sur ce plan (pas assez complexe pour être stratégique ou politique, pas assez empathique pour miser sur les personnages, ne lui reste que l’image).

Film impeccable en même temps qu’un peu vain (n’ayant pas d’autres réels buts, au fond, que de relever les défis de l’adaptation avec les honneurs), Dune n’a droit à notre tolérance que parce qu’il est autre chose que le modèle Marvel. Entre le kitsch dégueulant des superhéros et la neurasthénie frigide de ce qui lui reste d’auteurs, le blockbuster du nouveau siècle ne semble plus avoir autre chose à proposer qu’un choix binaire entre deux anonymats.
 

Dawson City : Le Temps suspendu Bill Morrison / 2016

1978, Canada, à 560 kilomètres au sud du cercle polaire arctique : une pelleteuse fait surgir de terre des centaines de bobines de films miraculeusement conservées, datant de l’époque de la ruée vers l’or…

 

Ce film est d’abord une belle surprise : délaissant les formes redoutées de l’élégant documentaire informatif façon Arte, Bill Morrison opte pour une narration singulière, qui n’est pas sans évoquer celle du Poussières d’Amérique de Despallières – des textes à l’écran viennent faire le récit maudit des lieux par de courtes phrases, dispensées avec la calme régularité d’un métronome.

C’est donc dans un bain sourd et silencieux d’images d’archives que le spectateur est plongé, comme pour une sorte de lente hypnose. Malgré les titres de films toujours scrupuleusement renseignés à l’écran, la confusion règne, Dawson City tenant à mélanger toutes les images anciennes en un même magma nostalgique : films amateurs ayant capturé l’endroit au début du siècle, films hollywoodiens muets retrouvés sur place, documentaires datés sur la ruée vers l’or… Qu’importe la source, qu’importe l’année, du moment que son âge avancé entretienne le trouble. Jusqu’à son plan final, Dawson City plongera ainsi tête la première dans cette poésie de l’image abîmée et fantomatique, et la lenteur lancinante du film, tout comme sa musique d’une intarissable mélancolie (mêlée au sentiment de catastrophe, récurrent tout au long du film, face au nombre de bobines détruites au cours du temps), créent autour du spectateur un cocon de tristesse, une sensation de vertige pour cet univers de neige et de douleur perdu à l’autre bout des temps.

On finit par se lasser, cependant, de ce flux audiovisuel ininterrompu et non structuré, dont la force hypnotique se fait parfois plus franchement pénible (la musique et ses boucles, notamment, n’offrent pas un seul moment de respiration à l’esprit ou à l’imagination), et dont le vagabondage aléatoire à travers l’histoire laisse assez perplexe (le segment baseball, quel rapport ?). Les partis-pris plein d’emphase du cinéaste finissent par ressembler à de la coquetterie de surface (ce grondement sonore lourd de sous-entendus face à n’importe quelle situation, ou encore cette manie vaine d’illustrer les évènements décrits par tous les films de fiction possibles retrouvés sur place, d’une façon automatique et pas très inspirée).

À force de ressasser cette idée d’un temps ancien à tout jamais perdu, sans jamais la faire évoluer ou grandir d’une quelconque façon, le film ne semble bientôt plus tenir que sur une vision un peu simplette et unidimensionnelle de la perte, résumée à des effets de surface (un filtre instagram Max Richter, dirons-nous), et qui tient mal la comparaison avec d’autres documentaires du genre (le nostalgique Of Time and the City, par exemple) qui n’avaient aucun mal à déplier une ample et complexe narration d’un postulat voisin. Malgré les richesses et singularités que Dawson City hérite de la carrière passée du cinéaste (plus habitué aux productions expérimentales), le résultat évoque surtout au final des objets un peu creux comme Into Eternity (Michael Madsen), dont la note singulière tenait de la posture ou du joli habillage un peu superficiel, simplement répliqué en boucle sur plus d’une heure trente.

Dawson City : Frozen Time en VO.

Notes sur les films vus #20

Mirch Masala • Ketan Mehta (1987)
Scott Pilgrim • Edgar Wright (2010)
Toy Story 4 • Josh Cooley (Studios Pixar) (2019)
Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant • Peter Greenaway (1989)
Bacurau • Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (2019)

Ma vie avec John F. Donovan • Xavier Dolan (2018)
Guilty of romance • Sion Sono (2011)
X-Men : Dark Phoenix • Simon Kinberg (2019)