Daughters of the Dust Julie Dash / 1991

Au début du XXème siècle, sur une île de la Caroline du Sud, la famille Peazant s’apprête à prendre une décision importante : renoncer à sa terre d’accueil pour immigrer vers le nord du pays…

Quelques spoilers.
 

Daughters of the Dust, chouchou de la cinéphilie US relativement inconnu dans nos contrées et invité surprise du dernier top Sight and Sound qui le plaçait très haut, n’est pas sans soulever quelque méfiance. Devant le film, il semble néanmoins que celui-ci doive probablement moins cette soudaine révérence à des soucis de représentation (l’un des rares films d’une cinéaste afro-américaine, à une époque où monter un tel projet relevait de la gageure) qu’à un certain manque de goût cinéphile.

Il n’est pas compliqué de voir en quoi le film est séduisant, et même partiellement puissant. Il se résume presque tout entier à une image : celle de ces visages noirs, en habits bourgeois de la Belle Époque, posés au milieu d’une plage et d’une nature luxuriante. Un court-circuit visuel qui relève presque d’une réalité alternative (un monde noir qui pourrait exister, dans les habits du drame historique bourgeois qui lui sont habituellement refusés, hors de tout rapport de domination) et dont la cinéaste joue à plein – le même type de réalité alternative, dans une moindre mesure, que Scorsese explora à son tour dans le périmètre paradoxal de la riche ville amérindienne de son dernier film. Il y a par ailleurs dans le film une autre imagerie contradictoire, qui semble avoir traversé le cinéma anglophone : ces silhouettes ultra-civilisées du XIXème siècle, surhabillées, cohabitant avec une nature indomptée comme pour un collage incongru, c’est aussi partiellement le principe de Pique-Nique à Hanging Rock, et surtout, deux ans plus tard, celui de La Leçon de piano (on a bien du mal, de fait, à croire que Jane Campion n’ait pas vu ce film avant de réaliser le sien).

Le scénario de Daughters of the Dust (plus fouillis qu’un Wong Kar-wai des jours ivres) et ses dialogues passablement cryptiques entretiennent une sorte d’indécision utile, permettant à cette situation de tenir en équilibre entre le factuel (un après-midi de pique-nique sur la plage, la réalité concrète des Gullahs) et une vision plus foncièrement onirique (l’utopie d’un monde parallèle, cette famille posée au milieu d’un décor abstrait). En somme, ce flottement permet au public de garder les yeux rivés sur l’imagerie de cette semi-utopie, et sur ce qu’elle produit de fascination (un monde et un territoire à soi, moderne mais encore rattaché aux us et coutumes des ancêtres), dans lequel on entre en barque comme on traverserait quelque rivière mythologique vers une cité de légende, et qu’on ne se risque à quitter que comme on abandonnerait le jardin originel.

Le film, malheureusement, est bien trop maladroit pour tenir cette hypnose. Son talent manifeste à installer cet univers cohabite avec nombre de choix terriblement datés : world-music exotique aux synthés tartinée partout, comédiens inégaux et réactions incompréhensibles de certains personnages, effets de ralenti grossiers, visions kitsch à base de cheval sur la plage… L’imagerie publicitaire n’est jamais loin, devant cette accumulation de poses vagues qui n’ont pas grand-chose à raconter. Par ailleurs, quand bien même on en voit bien l’intérêt symbolique, l’insistance du film à faire de l’arrachement son drame (sud et nord, passé et futur, religion des ancêtres et christianisme, magie archaïque et modernité qui vient l’embaumer à coups de photographies) brise peu à peu l’incongruité de cet endroit comme “monde parallèle” pour le rationaliser, le rendre logique, le rattacher au monde tout proche, et le déshabiller de son pouvoir évocateur.

Bref, le film fait cohabiter une généreuse vision avec un nombre maximal de faiblesses qui le rapprochent régulièrement d’une sorte de clip kitschouille, exprimant d’abord les réflexes et les modes des années 90 qui débutaient. Il y a là, sans hésitation, un film passionnant ; mais plus difficilement, n’en déplaise aux cinéphiles anglophones, l’un des “meilleurs films de tous les temps”.

 

Beau travail Claire Denis / 1999

Dans le golfe de Djibouti, un peloton de la Légion étrangère répare les routes et s’entraîne à la guerre…

Quelques spoilers.
 

Ce film de Claire Denis semble aussi adulé par les Anglo-saxons (friands de films-concepts et de réalisatrices) qu’il est aujourd’hui relativement délaissé en France, malgré l’accueil dithyrambique à sa sortie, en plein état de grâce critique de sa cinéaste.

Par-delà les aléas de sa réception, il ne me semble fonctionner que par intermittences. Dans sa première partie, Beau travail peine à dépasser l’impression d’une note d’intention, entrechoquant diverses imageries (discipline post-coloniale, vie de nocturne de Djibouti, jalousie homoérotique) toutes aussi vite jouées et comprises les unes que les autres, et donc sans grande profondeur – d’autant que le regard m’a semblé ici assez étonnamment dénué de désir, la caméra insistant sur les corps comme sur autant d’idées. À l’inverse de l’écueil habituel qui est celui du cinéma de Denis (un cinéma en état de grâce fragile, trop peu nourri, trop économe), les plans riches et chargés s’alignent ici à la queuleuleu, comme un catalogue de visions volontaristes et soulignées (les ballets-entraînement, les embrassades-exercices), enchaînées par un montage étonnamment impatient, et guidé par une voix-off n’aidant pas le mystère à fleurir.

Ces visions, Claire Denis sait néanmoins leur trouver une cohérence : le décor abstrait du désert (comme ces quelques silhouettes de locaux dubitatifs) essentialisent la culture militaire à ce qu’elle est, c’est-à-dire à une absurdité, à une série de rituels au milieu du rien, à un monde qui tient seulement parce “qu’on a dit que” – telles les coutumes indéchiffrables d’une peuplade exotique. Le film gagne également, sur le long, à se doter d’un semblant de récit (le départ avec la légion sous un faux prétexte, Lavant sombrant dans la folie, la vengeance ourdie…) qui décentrent enfin les visions de la cinéaste, alors moins imposées, davantage cueillies à la périphérie du récit, leur permettant plus tranquillement de faire effet et de s’épanouir (notamment dans le devenir salin, c’est-à-dire macabrement pur, de l’aridité ambiante).

La cohérence de cet univers de rêverie légionnaire fait alors le reste, aboutissant à un bon film – quand bien même on est loin, me semble-t-il, du chef-d’œuvre auquel les Américains ont tant crié ces dernières années.
 

The Long Day Closes Terence Davies / 1992

Les années de jeunesse de Bud dans les années cinquante, à Liverpool.

Légers spoilers.
 

J’attendais beaucoup de The Long Day Closes, film dont j’ai découvert l’existence il y a plusieurs années, mais que je n’ai pu visionner que récemment, à la faveur de sous-titres foireux. Peut-être est-ce le fait de toute cette attente, mais j’en ressors légèrement déçu.

Terence Davies reprend, presque telle quelle, la manière de Distant Voices, Still Lives : une exploration non pas du passé, mais de la matière des souvenirs (principalement faits de chansons d’alors), la mémoire se présentant à l’écran comme une série de visions, de moments épars et d’ambiances (notamment dans l’escalier, d’où la perception de l’enfant collecte les sons et les images), ou même de textures (jusqu’à l’extrême de ce plan de moquette, long et vide, à la lumière changeante du temps qui passe). Cette exploration de la mémoire, cette esthétique du souvenir faite de correspondances et de renvois cryptiques, déplie à l’écran un univers mental charbonneux, comme marqué par la prescience de sa disparition. C’est un monde dans lequel on pénètre par l’image d’un bouquet fané, et de ruines brûlées : son parfum de décomposition est indissociable du plaisir douloureux à replonger dans sa propre enfance.

À quelques raideurs près (travellings aux départs et arrivées un peu voyants, scènes à l’onirisme un peu forcé), le film fait parfaitement fructifier cette nostalgie noire, d’autant plus qu’il se construit cette fois autour de l’unité d’un regard d’enfant – et qui plus est d’un enfant solitaire, mutique, doublement renfermé puisqu’on le devine homosexuel (légère irréalité de l’école pour garçons, repli sur son monde intérieur, constante position d’observateur, fusion avec la mère qui clôt l’enroulement du film dans un passé utérin). La voix-off introductive de la Splendeur des Amberson, citée au son, dit bien le projet de mélancolie infinie de Davies, qui conçoit comme un mausolée aux temps de son enfance.

Cependant, même dans la courte durée d’1h25, le cinéaste peine à nourrir le feu de ces visions d’éléments concrets. Si ce film est plus uni et cohérent que Distant Voices, Still Lives, la caméra y flotte aussi parfois pour pas grand-chose – et à force d’effleurements, n’est plus très claire sur ce qu’elle poétise (cette amitié avec Albie par exemple, trop peu dessinée pour qu’on sente le déchirement du rejet ; ou cette évocation sociale embryonnaire liant d’un même travelling tous les espaces carcéraux de la vie prolétaire ; ou encore ce regard pas très clair sur le frère, resté à l’état d’ambiguïtés informulables). À force, la manière du film s’étale un peu à vide.

L’ensemble reste un essai précieux, mais qui laisse son projet intime à l’état de stase sans évolution, échouant souvent à émouvoir en profondeur, pour finir sur un final frustrant et un peu kitsch.

Une longue journée qui s’achève en VF.

La Chimère Alice Rohrwacher / 2023

De retour dans sa petite ville du bord de la mer Tyrrhénienne, Arthur retrouve sa bande de Tombaroli, des pilleurs de tombes étrusques…

Quelques spoilers.
 

Je ne suis pas certain d’être très touché par ce que raconte La Chimère, ni par le monde populaire italien qu’il peint avec amour ; mais je le suis par le raz-de-marée de cinéma qu’il représente. Pas un plan sans surprise, les émotions et les images jaillissent avec une liberté totale (comme des herbes folles, écrivait très justement Laura Tuillier), jamais comme les déclinaisons attendues ou déduites d’une narration logique. Par sa forme même, le film de Rohrwacher semble revendiquer un rapport organique et désintellectualisé à la création (dont l’exemple le plus saillant seraient ces moments de découvertes sourcières, qui retournent littéralement l’image en un effet forain), sous-entendant ces pilleurs de tombes comme les derniers détenteurs d’un rapport authentique à l’art (vivants, artisanaux, connaisseurs, à mille lieues de la froideur des musées), quand bien même le film condamne leur geste réduit à l’appât du gain. L’ensemble n’est bien sûr pas sans écueils : sa dernière partie (l’utopie en gare) se satisfait d’une sororité un peu complaisante, et la foire baroque du film n’est pas ce qu’il a de plus original (évoquant tant les familles bordéliques de Lucrecia Martel que le folklore Fellinien, avec son carnaval prolétaire à trognes déblatérant en italien autour d’un Josh O’Connor auquel on s’identifie pour le coup facilement dans son envie de tranquillité). Mais à la première gêne, la mise en scène est déjà passée au prochain tour de magie, et tout est sublimé. Jusqu’à cette fin, débutée comme un appendice scénaristique incongru, et finalement si jolie – qui permet de nous faire comprendre sans un mot, par la réunion de fils tendus d’un bout à l’autre du récit, pourquoi cet homme amoureux d’antiquités et de fantômes était finalement si bien sous terre, avec les morts. Bref, un petit classique instantané que je ne reverrai sans doute jamais, de peur de briser le miracle de sa séance en salle.

La Chimera en VO.

Le Livre des solutions Michel Gondry / 2023

Marc s’enfuit avec toute son équipe dans un petit village des Cévennes pour finir son film chez sa tante Denise….

 

Le Livre des solutions, quatre ans après Douleur et Gloire d’Almodóvar, confirme que les films de cinéastes mettant en scène leur propre processus de création sont un exercice ambigu. Si Michel Gondry ne se ménage pas dans l’inventaire de ce qu’il fait subir aux autres (c’est même le principal moteur comique de son film), on ne peut que remarquer combien son personnage aura au final eu raison, combien d’idées grandioses découlent de ses manies. Au point que ce film sur l’enfer que la bipolarité fait vivre aux proches devient peu à peu une sorte de justification de la non prise de médocs… Chaque idée ingénieuse (et il y en a) devient alors suspecte d’autocélébration. Dur de savoir, cela dit, s’il est possible de réussir cet exercice autrement qu’en se lançant des fleurs d’une manière ou d’une autre (puisqu’il s’agit toujours, en bout de course, de justifier le fait de faire des films). La qualité des comédiens, tous exceptionnels, permet au moins de nuancer un peu ce tableau.

 

La Fille de son père Erwan Leduc / 2023

Etienne a vingt ans à peine lorsqu’il tombe amoureux de Valérie, et guère plus lorsque naît leur fille Rosa. Valérie les abandonne, et Etienne et Rosa se construisent une vie heureuse. Seize ans plus tard, Rosa doit partir étudier…

Légers spoilers.
 

Guirlandé d’idées poétiques, musical et prestidigitateur, La Fille de son père est la définition même du film charmant. Pas un plan qui ne soit investi d’une fantaisie étrange, la légèreté du geste ne sacrifiant jamais à l’ampleur (à commencer par celle de la photographie, solaire et majestueuse). Cette qualité du film est aussi son problème : déformant son monde pour faire des arabesques, le film peine à nous y impliquer. Le père qui traverse le pays en voiture pour aller visiter la future école de sa fille est par exemple un gag charmant, mais une caricature trop forte pour qu’on puisse réellement croire au personnage. Et amener les prétentions poétiques jusque dans les scènes de baise ou de confession donne l’impression de personnages toujours maintenus en surface… Ce film, pourtant court, paraît du coup un peu long, et parfois malaisant par le spectre incestuel qui court sous cette relation fusionnelle (le baiser, le lit partagé et vidé au matin, les deux femmes abandonnées d’un geste), dans le mouvement général visant à confondre mère et fille. Reste un sens de la mise en scène en or, qui donne envie de suivre Leduc sur ses prochains projets.

 

Les Fantômes Jonathan Millet / 2024

Hamid est membre d’une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau…

 

Les Fantômes est un très beau concept de film, que résume très bien son titre : portrait de traumatisés de guerre figés dans leur trauma, errant dans la vieille Europe à la poursuite de tortionnaires qu’ils projettent sur chaque visage, au risque de se perdre eux-mêmes. Le film sait très bien détourer cette idée, aidé d’un formidable acteur principal (Adam Bessa, comateux de mal-être), mais semble oublier d’en tirer de vraies scènes. Les montées de tension consistent en effet pour beaucoup à simplement faire monter le niveau sonore de la musique, sur une mise en scène un peu fade (qui au mieux, dans ses meilleurs moments, joue un peu du hors cadre et du hors champ). Le scénario, même à jouer la carte atmosphérique, paraît maigre et peu aventureux (ses quelques sautes événementielles, comme le passage au cutter, se révélant peu convaincantes). Bref, c’est honnête, mais peu palpitant.

 

Pour le réconfort Vincent Macaigne / 2017

Pascal et Pauline reviennent sur les terres de leurs parents après des années de voyage, et se retrouvent dans l’impossibilité de payer les traites du domaine. Ils se confrontent à leurs amis d’enfance qui eux, d’origine modeste, n’ont jamais quitté leur campagne…

 

Je me rends compte en parcourant mes notes que j’avais vu en salle Pour le réconfort, unique long-métrage cinéma de Vincent Macaigne en tant que réalisateur, et que j’avais oublié d’en parler ici. Je ne retrouve aucun texte à propos du film dans mes brouillons, et n’ai strictement aucun souvenir de son déroulé, si l’on excepte les scènes présentes dans la bande-annonce… Je me souviens justement être sorti de salle avec cette impression, celle de n’avoir rien vu de plus que ce que les teasers proposaient : des petits moments d’acteur à base d’improvisations gueulées hystérisant les rapports ville/campagne, une image numérique sale anoblie par la coquetterie du cadre 1.33, et pas grand-chose de plus profond ou passionnant que du vide électrisé par la constante irritation des personnages. L’impression qui m’en était restée est que Macaigne, dont on sent bien le talent et le potentiel, avait juste envie de faire jouer des potes acteurs qu’il admirait, et qu’il a bricolé un film pour.