100 Days Before the Command Huseyn Erkenov / 1990

Chronique des humiliations et des cruautés infligées aux jeunes conscrits de l’Armée rouge soviétique, dans un camp d’entraînement situé en Russie centrale…

 

100 Days Before the Command est un moyen-métrage contemporain de la chute de l’URSS, dont l’objet est d’explorer l’imagerie homo-érotique militaire autour d’une bande de jeunes recrues. Le film, pour cela, déplie tout l’arsenal formel le plus savant du cinéma de l’Est de ces années (la science des cadres et des ambiances d’un Tarkosvski ou d’un Angelopoulos, le tout au format 1.37), sans qu’on sache trop ce qu’il veut en faire : cryptique au dernier degré, alignant les moments “tragiques” avec un sérieux de pape, le film semble se rêver plus profond qu’il ne l’est. Il aurait pu s’assumer comme un grand film érotique, mais il est trop timoré (et sans doute empêché) pour ça. Ne restent que les habits ostentatoires du cinéma d’auteur, enfilés sur une narration expérimentale sans convaincre, transformant l’ensemble en simple alignement de beaux plans, au mieux bons à cultiver une ambiance délétère. Au final, le film semble résumable à ces multiples caméras de surveillance vers lesquelles les jeunes acteurs se tournent parfois, comme conscients d’être épiés : dispositif voyeuriste qui dit, en direct, ce que la caméra du cinéaste est concrètement en train de faire avec eux, à savoir les reluquer sous l’excuse d’une critique de la violence du régime soviétique.

Sto dney do prikaza en VO.

Tardes de soledad Albert Serra / 2024

Portrait du jeune Andrés Roca Rey, figure incontournable de la corrida contemporaine…

Quelques spoilers.
 

Les films de fantasy, et autres reconstitutions historiques médiévales plus ou moins fantasmées, nous ont habitués à ces histoires de cour fielleuses, faites de manipulations et de tripes, d’adresses au peuple en furie et de manœuvres du pouvoir. Tardes de Soledad, c’est au fond la réalisation d’un fantasme, celui de sortir Game of Thrones de la fiction pour le faire entrer dans le champ du documentaire et de notre présent. L’isolationnisme du film (pas d’extérieurs, pas de public visible sinon par ses cris, pas de coulisses autres que ceux des hôtels richissimes) permet de nous introduire à un monde où l’aristocratie a survécu, bien réelle, dotée de tous ses oripeaux horrifiants, même pas en train de “jouer à”, mais totalement convaincue (et le monde qui l’entoure avec) de l’évidence de sa supériorité divine.

Le voilà donc ce héros, figure de jeune prince horrible tuant pour le plaisir, jeune Dieu arrogant, survivant insolemment à tout comme protégé d’un destin écrit par les cieux, entouré de courtisans serviles qui lustrent son prestige comme autant de chroniqueurs officiels déjà en train d’écrire sa légende. Cette imagerie royale survit d’un bout à l’autre du film, intelligemment cadré et monté pour ne jamais laisser fuir ce pouvoir d’évocation : que ce soit dans les hôtels d’or, l’habillement protocolaire du matin, la limousine teintée (qui évoque tant un carrosse échappant aux gueux, qu’un trône d’où le torero présiderait entouré de ses suivants) ou dans cette arène à la romaine où la mort frappe sans manières ni surmoi, sanglante et dégueulasse, menaçant constamment de frapper quiconque telles les maladies d’antan, en un quotidien brutal inlassablement répété (au prix, c’est la seule faiblesse du film, de ne pas assez renouveler ses scènes de tauromachie : chacune a son identité, son stress particulier et son point de focalisation, mais Serra, trop soucieux de complétude, peine à faire ressortir ces différences).

À la sortie du film, la question qui semblait prévaloir était celle du regard posé sur la tauromachie : approbateur ? Condamnant ? Fasciné ? Durant le film, ce qui frappe est surtout combien cela n’est pas le sujet. La violence et la souffrance sont là, plein cadre, jamais cachées ni idéalisées (ce terrible plan du taureau mort qui sort du plan traîné par les chevaux, comme une chose ou un détritus) ; la cruauté de l’acte se fait tout aussi explicite, comme on acterait d’une évidence, dans le plaisir d’insulter l’animal pour avoir osé se défendre, ou n’avoir pas assez offert en spectacle. Le tout entouré d’une virilité au-delà du toxique (horde de messieurs se félicitant sur leurs couilles, comme une cour archaïque aux femmes évacuées), et célébrée dans le sang (le torero qui à l’hôtel enlève son bel habit amplement souillé, comme après quelque Saint-Barthélemy)…

Bref, tout est là, disponible – et au spectateur, devant cette horrible réalité, comme devant ce ballet de couleurs sable et rouge, de trancher ce qu’il en pensera. Le film se termine sur les embrassades des jeunes nobles de la cour, rassurés de l’ordre des choses après leur festin de mort, et dont s’extrait le jeune roi pour valider sa légende avant de repartir : gageons que c’est surtout cela, tout du long, qui aura intéressé Serra.
 

Les Règles du jeu Claudine Bories & Patrice Chagnard / 2014

Pendant six mois, les coachs d’un cabinet de placement vont enseigner à de jeunes gens au chômage le comportement et le langage qu’il faut avoir aujourd’hui pour décrocher un emploi…

Spoilers.
 

Les Règles du jeu, tourné après l’excellent Les Arrivants, est une petite déception. Le couple de cinéastes n’a pourtant rien perdu de sa capacité à trouver des situations fortes, des moments qui parlent, qui cristallisent toute une série de tensions sociales. Mais dès la première scène, où un type sorti d’école de commerce balance un chapelet de novlangue aux jeunes qu’il va former, la caméra se contente d’une captation brouillonne. Les cinéastes voient d’évidence ce qui fait cinéma (la fameuse “résistance des corps” réticents au marché et à ses mises en scène), mais laissent en quelque sorte le travail de cadrage au spectateur.

Les Arrivants, tout génial qu’il soit, se tenait déjà à la lisière du reportage ; Les Règles du jeu y bascule plus franchement. Du moins investit-il un registre plus télévisuel qui, en laissant parler les situations d’elles-mêmes, se dispense souvent d’y poser un regard. La tour de l’entreprise posée au milieu de nulle part, par exemple, dit certes quelque chose du monde du travail (une absurdité abstraite, posée là, coupée du réel), mais relève aussi d’une simple convention (saupoudrer le film de plans illustratifs du bâtiment). De même pour ces petits chapitres à musique classique, balisant une structure qui ne se mouille pas beaucoup : pour un peu, on croirait à une blague visant à nous remettre en tête les musiques d’attente téléphoniques de Pôle Emploi.

À une véritable mise en scène de ce choc social, les cinéastes préfèrent une logique d’efficacité (avec ces multiples personnages croisés et ce rythme sautillant, comme dans une série), dans un montage rapide qui enchaîne les moments alertes, refusant de comprendre les personnages en dehors de ces entrevues pour ne garder que le sel des confrontations. Au moins le projet est-il au clair sur ce qui l’intéresse : ce que le film réussit le mieux, c’est le tableau de ces formateurs qui rééduquent moins ces quelques jeunes au monde du travail, qu’ils ne les assimilent à l’asile psychiatrique du monde de l’entreprise – de ses normes, de ses hypocrisies, de ses rituels terrifiants (le salon des embauches) ou de ses absurdités (« On va pas m’employer sur mes baskets quand même ! » oppose un des jeunes, justement éberlué)1.

Tous ces jeunes gens de caractère et de vitalité font face à des formateurs qui leur demandent, en somme et en toute candeur, pourquoi diable ils ne veulent pas devenir Monique de la compta – c’est-à-dire eux-mêmes. Il y a alors un effet narratif assez fort dans la façon dont la victoire qu’est l’obtention d’un emploi (célébré par une conseillère qui se réjouit sincèrement en applaudissant en l’air) laisse vite place à la réalité d’un monde du travail mal payé, ennuyeux, aliénant – et à la défection de certains des jeunes, qui ne veulent décemment pas vivre cela toute leur vie. Un tableau édifiant, quoiqu’affaibli par le fait de présenter les formateurs sur la même note grinçante tout du long, et non comme des personnages à égalité, eux aussi pris dans l’enfer d’un monde du travail qui s’ignore fou.

 
 

Notes

1 • Sur ce point, la très bonne critique de Didier Péron, dans Libération, résume brillamment la tension qui se joue ici : « Les employés d’Ingeus, eux, ont un travail, ils conseillent, jugent, notent (le langage, l’hygiène, l’enthousiasme…) et c’est aussi une classe sociale intermédiaire étrange qu’on voit travailler à la normalisation de plus démunis qu’eux. Une zone d’échange et de friction entre le sous-prolétariat exploité et une petite bourgeoisie du tertiaire soumise à la pression des objectifs. On peut regretter d’ailleurs que le film finisse par trop se muer en portraits de quelques jeunes et délaisse le descriptif terrible d’une structure contemporaine, dont la bienveillance de principe ne suffit pas à masquer la vocation de fond à discipliner des agents économiques corvéables à merci et aisément jetables ».
 

Eephus Carson Lund / 2024

Alors qu’un projet de construction menace leur terrain de baseball, deux équipes amatrices d’une petite ville de la Nouvelle-Angleterre s’affrontent pour la dernière fois…

Légers spoilers.
 

Eephus débute sans enthousiasme, semblant se contenter de mélanger diverses modes du cinéma indé US – un peu de burlesque pince-sans-rire façon Wes Anderson (plans fixes pastels et chapitrés), un peu de cette modernité US “canard sans tête” qui aligne les ruptures rythmiques et sonores au hasard…

Et puis assez vite le film laisse entrevoir ce qui fait sa force. On pourrait la résumer à ce constat que font les deux skaters stone, observant le match de baseball en périphérie du stade : on n’y comprend rien. C’est aussi le cas du spectateur européen, bien sûr, peu au fait des règles du jeu, mais pas seulement : le match est fragmenté à l’image, rejeté hors-champ, souvent dans l’à-côté ou à la périphérie (commenté, plus que vu directement). Tout dans le film est ainsi diffracté, fait de remarques centrifuges, de réactions éparpillées, comme un puzzle ou une équation de l’Amérique à recomposer.

Le match de base-ball lui-même, pris au pied de la lettre (rendu dans son temps entier, filmé à son rythme lent si particulier, mais amputé de tout ce qui pourrait aider à le comprendre), apparaît comme une sorte de rituel étrange aux gestes opaques, dans l’abstraction de ce grand terrain plat où s’agitent le spectre déclinant de la communauté américaine – image lunaire d’hommes, la plupart âgés, qui répètent de mêmes gestes incompréhensibles comme conditionnés, comme “pour rien”.

Le football qui se joue sur le terrain d’à côté n’apparaît alors pas tant comme un comparatif de vieux con (ce “sport de jeunes”, mondial, qui va supplanter le traditionalisme de l’ancienne Amérique), mais plutôt comme un sport simple et immédiat qui ignore la chorégraphie compliquée et cryptique qu’exécutent ces hommes. Le pamphlet nostalgique sur un passé qui meurt se voit ainsi toujours vitalisé par l’étrangeté latente de ce spectacle, plus encore au fur et à mesure que le match tombe dans la nuit (et par-là même dans l’absurde, puisqu’il s’agit de continuer à jouer dans le noir). Le film rend alors poignants ces personnages qui continuent malgré tout à l’exécuter, comme une formule magique à danser pour que le lien social et une certaine Amérique perdurent, ne serait-ce qu’une soirée de plus.

Eephus, le dernier tour de piste pour le titre complet VF.

The Brutalist Brady Corbet / 2024

Fuyant l’Europe d’après-guerre, l’architecte László Tóth arrive en Amérique pour y reconstruire sa vie…

Spoilers.
 

Le cinéma de Paul Thomas Anderson seconde période (celui qui filme des anti-fresques soustractives à grands coups de 70mm) semble avoir enclenché aux USA une sorte de seconde modernité, une nouvelle lignée de cinéastes indés américains totalement étrangers aux codes du film Sundance.

C’est le cas, typiquement, pour ce Brutalist, dont le style est résumable au même genre de paradoxe que chez PTA : un réalisme brut qui déromantise l’imaginaire américain, mais qu’on va pourtant filmer à coups de pellicule Vistavision, de visions monumentales, ou d’entractes comme à la grande époque. La manière du film est aiguisée et stimulante (notamment par cette façon de cogner la haute société à la misère brute de l’Amérique des rues), s’attaquant par touches singulières et éclatées aux conventions attendues du biopic, et se permettant de mystérieuses ruptures ou sorties de route (la scène où le cousin vient soudainement maudire son invité, après tant de temps à s’en être montré proche, en est un exemple typique).

Mais toutes ces manières pour quoi ? C’est bien ce qu’on se demande devant ce film qui, passée sa façon rafraîchissante de regarder l’Amérique, semble davantage faire spectacle de son style qu’avoir grand-chose à nous transmettre – au mieux a-t-il à disserter (sur les rapports malaisants entre mécènes et artistes, sur la greffe impossible des Européens dans l’Amérique moderne). L’impression persistante est que ces cinéastes indés US adorent singer la modernité européenne, mais qu’ils le font comme à vide ; que leurs ruptures, leurs ellipses, leurs points de vue obliques, sont une finalité en soi (une façon de se “donner un air”), plus que le dommage collatéral d’une recherche de sens. Un peu comme des musiciens qui imiteraient de la musique atonale sans que leur partition ait la moindre cohérence interne.

On serait donc tentés de persifler que The Brutalist se contente d’aligner les ruptures et plans un peu bizarres. La promotion du film suggère que celui-ci raconte le combat qu’a vécu Brady Corbet face à ses financiers, mais on est plutôt tentés de voir le film lui tendre un miroir en ce personnage du mécène, tout aussi avide de validation par l’art européen que le cinéaste l’est lui-même. Collection de moments inconfortables et de malaise faisant geste d’auteur, éclats de cul épars faisant caution de cinéma sérieux, passion de la reconstitution chic (le final aux sons et images 80’s)… Tout y est.

Plus curieux encore est de voir le film, pourtant délivré des obligations du biopic (puisque, dans un curieux geste à la Tár dont la répétition commence à interroger, le film mime le portait d’une personnalité ayant existé alors qu’il n’en est rien), Brady Corbet en conserve inexplicablement les écueils et les lapalissades : portrait de l’artiste en connard égotique, narration fragmentée en différents lieux et moments du fait de l’aléatoire d’une vie, interprétation accumulant les imitations d’accents et autres mimiques fétichistes, fil rouge de la drogue plombant et simplifiant le parcours du personnage – et surtout cet inévitable et terrassant ennui propre au genre, qui revient s’abattre sur le film dès que le style se relâche un peu.

La chose la plus bizarre reste cette scène de viol, qui peut à la fois passer pour une coquetterie de plus singeant la modernité européenne (un acte cru et violent posé sans prévenir au milieu de la continuité morne), mais qui trouve une légitimité symbolique (un résumé des dominations qui courent sous les politesses suaves), un peu comme un mauvais rêve nauséeux qui dirait la vérité des rapports de force entre personnages (entre hôtes américains et émigrés, entre les financeurs et les artistes dont ils cultivent les fruits de la douleur). De ce fait, ramener in fine ce viol comme un élément scénaristique (en faire la raison du caractère impossible du personnage, l’utiliser pour s’offrir une scène à la Festen) paraît assez bizarre, comme s’il fallait mordicus ramener cette image mentale à l’état de péripétie. C’est plus globalement le signe d’un film qui ne va pas au bout des leçons de ses modèles, se sentant obligé d’expliciter par le dialogue en épilogue le spectre de l’holocauste qui hantait déjà clairement ses images, de recoudre ce qui devrait faire mystère.

Évidemment, il n’est pas question de minorer l’ambition cinématographique du projet, si rare dans le cinéma US contemporain (perdu entre blockbusters anonymes et bibelots A24) : les belles idées ne manquent pas. Il y a cette ouverture dont on a beaucoup parlé, qui joue sur la confusion avec l’enfer nocturne d’Auschwitz pour littéralement montrer, en un seul plan de fulgurant résumé, un juif européen échapper à l’horreur des camps pour arriver en Amérique. Il y a aussi ce personnage féminin, qui durant toute la première partie est résumé à sa voix-off, hors-champ si étrange qu’on pourrait la penser imaginée et parlant d’entre les morts, donnant l’impression d’un dialogue avec l’Europe toute entière, plus qu’avec un personnage. On peut encore citer cette façon dont le bâtiment de László sort de son rôle d’élément de biopic pour devenir dans le final un réceptacle malfaisant, comme un piège prévu depuis le début pour l’Amérique et ses nouveaux riches, qui se perdent à l’image dans les profondeurs d’une psyché européenne traumatisée qu’ils sont incapables d’appréhender, et contre laquelle leur civilisation de surface ne peut pas lutter. La drogue, enfin, trouve un rôle inattendu, presque bénéfique, dans cette communication qu’elle permettra au couple par-delà ses douleurs.

Autant d’éléments brillants qui, ajoutés aux qualités évidentes du projet (sa musique singulière, sa superbe photographie, son goût ambigu pour une monumentalité à la fois utopique et oppressante) suffisent à en faire un film notable.
 

Toute une nuit sans savoir Payal Kapadia / 2021

Quelque part en Inde, une étudiante en cinéma écrit des lettres à l’amoureux dont elle a été séparée. À sa voix se mêlent des images et souvenirs d’une jeunesse en révolte…
 

Bien qu’il puisse sembler nettement plus expérimental qu’All We Imagine as Light, Toute une nuit sans savoir en partage de nombreux traits : la forme fragmentaire et hétérogène, l’histoire d’amour empêchée par les divisions sociales, l’esthétique pellicule… Et tout comme All We Imagine as Light, il flirte avec un certain nombre de conventions : celle du documentaire politico-intimiste à voix-off affectée, la manie des stases sonores sourdes décrétant une profondeur hypnotique à des images d’archives qui n’en ont pas toujours, ou encore ces faux “documents trouvés” qui hurlent leur artificialité dès les premiers mots (le texte conjuguant maladroitement velléités poétiques et nécessité de communiquer au spectateur toutes les informations sur le contexte).

De par son côté hétéroclite et fureteur, le film parvient néanmoins souvent à trouver la tangente et à produire une note qui lui est propre, notamment lorsqu’il se fait moins démonstratif (par exemple par les vues impressionnistes, sourdes et flottantes comme un souvenir, qui nous font visiter le quotidien de la fac, transformant ce monde universitaire en un cocon intime et silencieux, encourageant un séduisant et dangereux repli sur soi). Quand bien même le film approche avec trop de sérieux les sempiternelles luttes étudiantes, dont la caméra semble ignorer l’occasionnel autisme et ridicule (manifs où l’on crie des noms de cinéastes, difficultés de montage relatées comme une tragédie, assemblées générales verbeuses…), la gravité et la violence à laquelle ces jeunes font face, comme la vitesse de la chute politique à laquelle ils assistent, se chargent rapidement de donner du poids à leur révolte.

C’est d’assez loin l’aspect le plus saisissant du film qui, par son image charbonneuse et son goût du nocturne, semble peindre un monde qui tombe peu à peu dans la nuit, et le crépuscule d’une démocratie qui meurt en direct – une sorte d’apocalypse qui donne au film une vraie portée tragique (comme le remarque pertinemment Vincent Poli dans les Cahiers, on croirait visionner une bouteille à la mer, envoyée à l’Occident qui regardait ailleurs, avec le parfum terrible d’un appel à l’aide reçu après la catastrophe advenue).

L’ensemble joue ainsi sans cesse avec notre estime, passant de coquetteries déplacées à des scènes réellement terrifiantes (cette vidéo de caméra de surveillance), de moments sincères de désespoir intime à des discours satisfaits… Il y a là beaucoup de promesses que le long-métrage à venir, plus égal (même si peut-être parfois moins original) parviendra mieux à concrétiser.

A Night Of Knowing Nothing en VO.

L’Arbre aux papillons d’or Thiên Ân Pham / 2023

Après la mort de sa belle-sœur dans un accident de moto à Saigon, Thien se voit confier la tâche de ramener son corps dans leur village natal. Il y emmène également son neveu de 5 ans, Dao, qui a miraculeusement survécu à l’accident…

Légers spoilers.
 

La caméra d’or a beau prétendre célébrer l’apparition de nouvelles voix dans le paysage cinématographique mondial, c’est peu de dire que L’Arbre aux papillons d’or évoque un type de films déjà vu cent fois – besogné avec un soin d’élève copiste qui poursuit, sans rien en interroger, l’armada de normes du cinéma de festival. On est pourtant loin d’être devant l’avatar le plus pingre de cette mouvance : les jeux de profondeur et de surfaces de la mise en scène pallient la platitude clinique de l’image numérique, les jeux temporels infusent savamment le récit d’onirisme… Et quand le film laisse entrer un peu d’humanité et d’imprévu (tout ce qui concerne la relation entre l’oncle et son neveu), il sait parfois percer la carapace du bel objet contemplatif. Mais il y a une certaine fatigue, pour ma part, à me taper une série de codes si attendus (ville néon vulgaire et campagne immersive et bruissant comme chez Weerasethakul, dialogues pudiques ou renfermés, plans que le montage épuise jusqu’à leur dernière goutte sans raison…). Les plan-séquence savants, à ce stade, ont moins un effet esthétique que purement performatif, n’hésitant pas à durer trois minutes de plus pour le simple plaisir d’une référence picturale coquette. Et le spectateur de subir une énième fois la complaisance d’un cinéma d’auteur qui n’interroge pas une seconde l’épreuve que seront ses 3h de visionnage, qui n’en réfléchit en rien la légitimité… Difficile de rentrer en bonnes dispositions dans tout cela, et sans nier le talent évident, sans nier les idées, il est dur de sortir de la salle avec autre chose qu’une impression de radotage compétent.

 

Bên trong vỏ kén vàng en VO.

L’Été dernier Catherine Breillat / 2023

Anne, avocate renommée, vit en harmonie avec son mari Pierre et leurs filles de 6 et 7 ans. Un jour, Théo, 17 ans, fils de Pierre d’un précédent mariage, emménage chez eux….

Spoilers.
 

Relativement prudent (actant par exemple clairement du trauma que provoque la liaison chez l’adolescent), L’Été dernier semble surtout garder du cinéma de Catherine Breillat (de sa frontalité, de son absence de chichis moraux) un grand sens de la précision. Mené à la façon d’une équation économe, reposant sur un petit nombre d’éléments précisément gérés (la scène de réaction de Drucker à la question de son mari relève d’un travail d’horlogerie), le film laisse une impression assez froide, qui convient certes bien à ce milieu haut-bourgeois, mais qui offre peu de portes d’entrée à notre identification. Au point qu’on est un peu étonnés de voir le personnage, présenté comme une machine de guerre dédiée à sa propre survie sociale, succomber à nouveau au désir et à une passion dont on n’a jamais rien senti… Cette dernière scène fonctionne en ce que faire point final lui confère un sens symbolique (le nouvel équilibre de ce que sera désormais ce foyer tortueux de déni), mais témoigne d’un film qui tient plus de l’implacable montre suisse que d’un quelconque vertige.