La Bête Bertrand Bonello / 2023

Dans un futur proche où règne l’intelligence artificielle, les émotions humaines sont devenues une menace. Pour s’en débarrasser, Gabrielle doit purifier son ADN en replongeant dans ses vies antérieures..

Légers spoilers.
 

Avec La Bête, sur un futur proche où les humains se purgent de leurs vies antérieures, Bonello trouve un projet à la mesure de ses ambitions théoriques. Et c’est un peu la fragilité du film (comme souvent chez Bonnelo) : tout cela est très théorique. Aussi plein d’idées qu’il soit, le résultat sonne continuellement toc, chaque trouvaille se présentant à nous un peu trop ostensiblement, le pastiche se révélant toujours maladroit ou un peu à côté, le montage surlignant chaque rime visuelle ou narrative. Tout cet univers SF ressemble en somme à une note d’intention, et le sérieux de moine du récit cohabite mal avec ses enjeux de romans ados (méchantes IA contre nos émotions humaines, dystopie grossière aux détails peu crédibles)… Bref, peu de grâce Lynchéenne peut émerger de tout ce fatras. Mais les idées restent bonnes, et si Seydoux est cannibalisée par l’attirail théorique entourant son jeu d’actrice, son partenaire à l’écran est parfaitement touchant : il est ce que le film réussit de mieux, dans ce second segment incel qui parvient à impliquer et émouvoir – au point qu’on se dit que Bonnello n’avait pas forcément besoin de tout le reste.

 

La Rivière Dominique Marchais / 2023

Entre Pyrénées et Atlantique coulent des rivières puissantes qu’on appelle les gaves. Les champs de maïs les assoiffent, les barrages bloquent la circulation du saumon. L’activité humaine bouleverse le cycle de l’eau et la biodiversité de la rivière…

 

La Rivière se suit plutôt agréablement : sa pente militante barbante (personnes défendant toutes la même cause, toutes d’accord entre elles, sans point de vue opposé – ce qui n’est pas nouveau chez Dominique Marchais) se trouve transcendée par le plaisir à écouter des personnes compétentes, scientifiques ou spécialistes parler de ce qu’elles connaissent et de ce qui les passionne. On peut néanmoins être dubitatif devant la capacité de la critique française à se contenter d’un tel académisme, qu’on n’accepterait pas une seconde en fiction. Toujours ces plans muets de contexte appelant à notre attention visuelle et auditive, toujours ce sage défilé de personnes et de lieux ayant chacun leur moment bien détouré… On est dans une routine totale que même les quelques belles ambiances captées, ou le côté étonnamment positif du projet (recréant par le montage une sorte de communauté autour de la rivière), ne parviennent pas à faire oublier. Que le documentaire de création se contente éternellement de la même mise en scène, du même système narratif, comme on appuierait continuellement sur l’unique note d’un piano de 80 touches, n’est plus une situation dont je suis capable de me réjouir.

Les Héros sont immortels Alain Guiraudie / 1990

La nuit, sur la place de l’église d’un village aveyronnais, deux gars attendent un troisième personnage…

 

Les Héros sont immortels ressemble au brouillon de l’excellent Tout droit jusqu’au matin (1994), qu’il préfigure par de nombreux points : la ville nocturne vidée et les deux hommes seuls qui y discutent, la poursuite d’un idéal fuyant sous la forme d’un dégradeur de bâtiments, le jeu d’acteur un peu raide, et même la musique finale datée… Ce film-ci est tout de même bien moins ambitieux et convaincant, sur le plan de la mise en scène comme dans sa structure. Passé le petit ton Guiraudien tranquille et plaisant, et une mise en abyme surprenante qui se révèle petit à petit, on en ressort peu convaincu.

 

Yannick Quentin Dupieux / 2023

En pleine représentation d’une mauvaise pièce de boulevard, Yannick se lève et interrompt le spectacle pour reprendre la soirée en main…

 

Yannick se distingue de la production usuelle de Dupieux par la force et la profondeur de son pitch – dans ce qu’il peut faire résonner de violence symbolique, dans tous les enjeux sociaux qu’il réveille. Et cela bien que l’écriture chez lui conserve ce mélange de précision (dans les dialogues, dans la brutalité des situations) et de fainéantise : il est difficile, en voyant Yannick déambuler parmi le public, entamant la discussion au hasard avec telle ou telle personne, de ne pas imaginer Dupieux, derrière son clavier d’ordinateur, improvisant de même en se demandant ce qu’il va bien pouvoir écrire pour tenir son heure réglementaire de métrage. Le personnage de Pio Marmai, aux ressorts transparents, nourrit le scénario de rebondissements un peu artificiels, et la médiocrité appuyée du trio d’acteurs sur scène ferme au final plus de portes qu’il n’en ouvre…

Si le film convainc malgré tout, c’est parce qu’il a l’intelligence de se construire sur le plaisir à voir les acteurs au travail, d’un Raphaël Quenard au sommet, composant un petit garçon fragile (son dernier plan est magnifique), jusqu’aux multiples et formidables seconds rôles d’otages (Agnès Hustel, passionnante et touchante en une dizaine de plans). Anoblis par une lumière de théâtre qui donne à leurs micro-péripéties une sévère élégance, voire des échos de tragédie (la confrontation sociale est ici une scène, littéralement), les comédiens permettent aux nuances et subtilités de ce récit-manifeste de se déployer, de prendre de la chair, au-delà du pitch malin.

Il y a cela dit dans ce projet une étrangeté : la pièce qu’on joue (un boulevard merdique) n’a aucun rapport avec ce que le film entend ici égratigner (le statut de l’art et de l’artiste, une œuvre culturelle hermétique au peuple, veine qu’incarne entre autres ce vieux membre lettré dans le public). Ce sur quoi Yannick prend sa revanche, ce n’est en somme pas très clair, en ce que la pièce de théâtre à laquelle il s’attaque est le contraire d’une quelconque expression de l’élite. Est-ce que cela torpille le propos du film, ou lui permet au contraire de ne jamais verrouiller sa parabole ? Yannick continue surtout, au fond, à poser la question de savoir si le je-m’en-foutisme patent de Dupieux aide ses films ou les dessert, s’il les limite ou reste une partie non-négociable de leur singularité.

 

Spoorloos George Sluizer / 1988

Sur la route des vacances, Rex et Saskia s’arrêtent sur une aire d’autoroute. L’homme s’éloigne du véhicule pendant quelques minutes. A son retour, sa compagne a disparu…

Légers spoilers.
 

Spoorloos repose sur un pitch simple qui reconfigure et réinvente de nombreux passages obligés du genre (les premiers jours de recherche, le grand méchant qui explique son plan), rendues captivants par autant de décisions ingénieuses (le face-à-face cloîtré dans la voiture, l’ellipse soudaine de trois ans). Réduit à l’os, le film est maladroit dès qu’il tente de se donner un peu de chair (les improvisations et prises de tête très artificielles du couple au début), et n’est pas exempt de kitscheries (le dernier plan, certains rebondissements peu crédibles). Il se montre aussi parfois un peu daté, que ce soit par sa misogynie latente, ou par cet automatisme du cinéma d’auteur d’alors consistant à concevoir chacun comme un peu fou et pervers (pas que ce soit forcément faux, mais dans le traitement ça relève ici d’une sorte de tarte à la crème). Pour le reste, c’est une franche réussite.

 

L’Homme qui voulait savoir en VF.

Notre Corps Claire Simon / 2023

Des premières consultations gynécologiques de l’adolescence jusqu’aux salles d’accouchement, Claire Simon regarde avec sa caméra le corps de femmes confrontées à l’hôpital…

Légers spoilers.
 

C’est un peu partagé qu’on découvre ce long et ambitieux documentaire de Claire Simon. Sur le moment, difficile de bouder son plaisir devant ces morceaux de vie gourmands. Cet appétit d’histoires, d’émotions et de visages, doit composer avec un paradoxe : celui d’avoir tourné à l’ère du covid, aboutissant à un film peuplé de masques qui semblent autant arranger l’anonymat des femmes filmées, que constituer une sorte de contresens à l’envie de rencontre qui meut le film (“j’aimerais voir votre visage”, demande souvent un médecin, comme une extension du spectateur). L’humanité du cinéma de Claire Simon fonctionne à plein, au point que même les plans chirurgicaux gores, toujours remis dans un contexte de sens qui redonne à chaque geste sa signification et son but, sont tout à fait possibles à endurer. Là est la force du film, au-delà de la diversité Benetton des corps féminins de tous âges et origines réunis par leur douleur partagée : explorer l’intimité physique des femmes comme un univers partagé, ne pas l’aborder avec une pudeur suspecte, faire connaissance avec un corps commun. Tout cela étant dit, on peut désespérer, comme récemment chez Philibert, de voir le documentaire de création français si peu réinventé, si peu exigeant envers lui-même, se contentant (au prix d’une mise en scène relativement absente, et d’une forme parfois relâchée) de la force des témoignages et de moments intenses. Sans l’intégration imprévue de la cinéaste à son propre film, rien ici ne surprendrait vraiment (chroniquant ce film avec retard, je dois d’ailleurs dire l’avoir aujourd’hui presque intégralement oublié). Notre corps a été accusé à sa sortie de manquer de tranchant dans sa prise en compte des violences médicales (celles laissées hors-champ, comme celles sous-tendues dans certains échanges : on remarque effectivement, dès le début, au milieu de cette gynécée, les différences entre docteurs et doctoresses, et la rudesse plus forte des premiers, sans savoir si on la projette ou non). Quoiqu’on en pense, cela témoigne aussi d’un film en forme de statu-quo, dont la forme est trop ouverte et académique pour qu’on puisse y lire quelconque prise de position.

 

Fermer les yeux Victor Erice / 2024

Julio Arenas, un acteur célèbre, disparaît pendant le tournage d’un film. Son corps n’est jamais retrouvé, et la police conclut à un accident. Vingt-deux ans plus tard, une émission de télévision consacre une soirée à cette affaire mystérieuse…

 

La célébration critique délirante de Fermer les yeux me laisse dubitatif (tout comme l’était, à vrai dire, celle de son premier long). Sur le canevas symbolique d’un septième art qui agonise (et en empruntant l’argument scénaristique du Mystère des roches de Kador), le film prend un plaisir vaguement communicatif à observer le monde avec calme, dans l’élégance apaisée d’une lumière à la précision cristalline, contemplant le visage de son acteur mûr et fatigué. Mais hormis quelques idées éparses (notamment ce jeu de regards permettant le beau final), le film se suit souvent à la lisière de l’ennui, avançant de manière régulièrement laborieuse (informations lourdement transmises par les dialogues, regard sur le “cinéma mourant” à la limite du discours de vieux con). J’en retiens, malgré de belles choses, une sensation de vide et bien peu d’émotions.

 

Cerrar los ojos en VO.

Le Ciel rouge Christian Petzold / 2023

Leon et Felix se rendent dans une maison située sur la côte allemande de la mer Baltique. Lorsqu’ils arrivent, ils se rendent compte que la maison est déjà occupée…

Légers spoilers.
 

Le Ciel rouge me confirme que si le cinéma de Petzold est agréablement mené (bien joué, correctement écrit, relativement fin), il est comme bloqué par le plafond de verre d’une approche sage, façon bon élève appliqué, peu inspirée et quelque peu laborieuse. Il y a pourtant de belles pistes. Si l’idée de faire un film entier sur un personnage médiocre n’est pas de bon augure (d’autant que cela finit par fragiliser le scénario : que lui trouvent donc cet ami et cette jeune femme ?), le héros nous met au fond dans une position assez universelle (se sentir isolé quand les autres profitent, baisent et s’amusent), son personnage fonctionnant scénaristiquement moins comme un cas social que comme un point de vue. On peut aussi apprécier que la métaphore incendiaire n’arrive qu’au point d’acmé, semblant soudain frapper de tous côtés comme une malédiction. Et puis il y a, toujours, l’excellente Paula Beer… Mais l’ensemble, fragile, ne sait prétendre à plus qu’à ces petites qualités cumulées, sans jamais savoir se faire plus frappant et singulier.

 

Roter Himmel en VO.