Saute ma ville Chantal Akerman / 1968

Une jeune femme rentre chez elle, s’enferme dans la cuisine, et agit de façon de plus en plus incohérente…

Quelques spoilers.
 

Ce court-métrage fut le tout premier réalisé par Chantal Akerman. On se dit d’abord qu’on a rarement vu la cinéaste faire un film aussi agité, avant de s’apercevoir que celui-ci n’est qu’un remake anticipé de Jeanne Dielman : un quotidien aliéné dont les gestes peu à peu débordent, débloquent, dans une sorte de déni, jusqu’à la destruction. C’est le meilleur côté du film : la façon dont des gestes absurdes prolongent çà et là des gestes ménagers, au rythme d’un petit air chanté qui donne l’impression d’avoir la tête ailleurs (d’être, justement, mentalement dissociée des gestes quotidiens de ce décor domestique). Le nihilisme de cette jeune fille souriante faisant tout et n’importe quoi (saleté, chaos, bordel) évoque aussi Les Petites marguerites de Chytilová… Mais l’ensemble est beaucoup trop amateur (cadre flottant, regards caméras et petits rires gênés de l’actrice, progression molle, improvisations hésitantes) pour que cela fonctionne. On n’est pas loin malheureusement, de la pochade d’un court étudiant (ce qu’il est, dans les faits).

 

Le Zillion Robin Pront / 2022

En 1997 à Anvers, Frank Verstraeten ouvre sa propre discothèque, qui rencontre très vite un succès phénoménal…

 

Le Zillion, sorte de blockbuster flamand ayant connu un gros succès au box-office local, est l’histoire vraie de la boîte de nuit branchée d’un entrepreneur pourri en Belgique. Un énième avatar de ces sous-sous-sous-Guy-Ritchie-movies qui pullulent, avec toujours le même programme : fric à foison, drogue et carrés VIP, brutes et pratiques mafieuses, filles à poil, le tout dans un rise and fall hypocrite qui se masturbe trop fort sur le milieu qu’il décrit pour qu’on croie une seconde à ses remords tardifs. Comme d’habitude, le cynisme ambiant s’imagine caution d’authenticité, au gré de personnages mesquins et d’une vulgarité crasse, qui va se loger jusque dans les manières du film. Malgré l’effort, et le trajet travaillé des protagonistes, la vision est pénible.

 

Silent Voice Reka Valerik / 2020

Les premiers mois en Belgique de Khavaj, jeune espoir du MMA ayant fui la Tchétchénie après qu’on y ait découvert son homosexualité, et promis de le tuer…

Légers spoilers.
 

« Faire d’un problème une vertu » répétait Tavernier qui, échouant à faire se rencontrer ses deux héros dans le scénario de Laissez-passer, avait fini par faire de l’impossibilité de cette rencontre un motif répété, volontaire et central de son film. Documentaire modeste et saisissant, Silent Voice est lui aussi un film qui fait d’une contrainte une force, et d’un empêchement son principe : celui d’un film sans visage. Le laissant hors-champ pour préserver la sécurité de son protagoniste, le film se fait tout entier œuvre sur une gorge, une nuque, tout un dos de douleur, sur une masse comme vidée (sans émotions faciales, sans voix), qui en s’interdisant de nous faire face, comme constamment en refus, nous fait viscéralement vivre le blocage qui se joue dans la gorge même du réfugié. Un refus formel au diapason de celui, très concret, que le personnage oppose à sa mère coupable, qui s’épuise dans l’absence téléphonique de réponses à ses angoisses… Du fait même de toutes ces contraintes, Silent Voice est aussi un film de nuit, comme si le monde entier s’était éteint, survivant désormais dans la pénombre (celle des réseaux, dignes de la résistance, qui trimballent l’homme de planque en planque ; ou celle du planétarium, au noir spatial, seul endroit protecteur où le réfugié se sent bien). Les quelques éclairs de lumière, numériques et criards, apparaissent alors comme les fantômes d’un monde écroulé, d’un bonheur factice qui semble n’avoir peut-être pas existé, comme une légende lointaine… Le film gêne parfois en laissant apparaître des moments qui ne peuvent avoir existé sans un certain degré de mise en scène, en ce qu’ils prétendent une intimité que contredit la présence même d’une caméra. Mais c’est bien la seule maladresse qui traîne sur ce documentaire pour le reste absolument impeccable, cohérent, sans coquetterie ni fausse note, qui vient se ranger dans le club très privé des films qui semblent se finir trop vite.

 

Les Huit montagnes Charlotte Vandermeersch & Felix Van Groeningen / 2022

Pietro est un garçon de la ville, Bruno de la montagne. Ils se lient d’amitié dans ce coin caché des Alpes, mais la vie les éloigne en grandissant, sans pouvoir les séparer complètement. Alors que Bruno reste fidèle à sa montagne, Pietro parcourt le monde…

Quelques spoilers.
 

Après Close, voici un deuxième film cannois qui, passée une première partie pleine de promesses, se ratatine pour finir par décevoir tout à fait. Je n’avais rien vu des deux cinéastes à l’œuvre, et les débuts du film m’ont impressionné : la mise en scène inspirée, au cordeau, à la vitalité renouvelée de surprises à chaque plan, la narration qui valse d’ellipses et de collages toujours surprenants, la capacité à capturer quelque chose de l’été montagnard comme de la cité industrielle… Mais une fois le héros grandi (c’est-à-dire assez vite), c’est tout le film qui semble s’affaisser, comme si l’entrée dans l’âge adulte ne pouvait se traduire que par une sorte d’éteignement. L’imaginaire du film se traduit alors en rêves de trentenaires bobos urbains (retaper une baraque, aller jouer le hipster au Népal, se reconvertir à l’élevage bio), imaginaire que le film ne fait de toute façon que survoler : les voyages du personnage ont bien du mal à rendre la mesure des expériences nomades du héros en profondeur, ou de nous faire comprendre ce qui l’attire dans ce pays d’adoption, sinon des clichés de backpacker (se retrouver entouré par les enfants du coin) ; et son ami devient vite une caricature de rural fier et grognon – presque aucune de leurs interactions n’apporte une forme d’envie ou de plaisir, qui puisse nous permettre de nous projeter dans cette relation. Les longs plans de montagne se font alors vistas éteints, et le film ne semble plus aller nulle part – son sens de la mise en scène ne se réveillant que tardivement, sur sa fin, quand la mort refait surface. Bref, à moins de penser que le but était d’accompagner la désillusion des personnages en entraînant le spectateur dans leur chute, on a là un cas spectaculaire de film qui, quand bien même il irradie de talent, semble se caricaturer au fur et à mesure qu’il avance. Reste la découverte d’un cinéaste talentueux dont j’ai très envie d’aller découvrir les précédents travaux (sa compagne signant ici son premier film, lui son septième).
 

Le Otto Montagne en VO.

Close Lukas Dhont / 2022

Léo et Rémi, 13 ans, sont amis depuis toujours. Mais à la rentrée des classes, le regard des autres jeunes adolescents va déteriorer leur relation…

Quelques spoilers.
 

Close raconte, c’est son sujet “officiel”, la manière dont la culture de la virilité va détruire la relation entre deux enfants, lors d’une rentrée au collège. Mais ce que la forme du film raconte, au-delà du diaporama instagram auquel on l’a réduite un peu vite, c’est aussi autre chose : la façon dont le monde fusionnel, le monde uni, plein et chantant de l’enfance, va devoir vivre l’arrachement de l’entrée dans l’adolescence – à commencer par la séparation de ces deux corps, qui vont devoir apprendre à évoluer indépendamment l’un de l’autre.

L’image de ce champ de fleurs qui défile en ouverture, lors de la course euphorique des deux enfants sur une musique fragile1, n’est alors pas tant intéressante parce que “jolie”, ou idyllique, que parce qu’elle peint un simple sentiment de gamin (le caractère fusionnel des amitiés d’alors) avec une ampleur formelle qui lui confère une majesté, une importance, qui semble en faire tout un royaume. Cette manière dont la chambre rouge où l’on dort l’un contre l’autre joue l’espace utérin total, cette contemplation pleine et entière de l’autre lors du concert… Le film a trouvé dans cette forme circulaire et sans scorie2 un moyen d’exprimer la plénitude de cet âge, un moyen de peindre cette relation toute unie et mélangée (union primale “d’avant la société”, qui n’a pas encore eu à se déterminer – amicale, amoureuse, fraternelle…). La faible profondeur de champ permet alors d’expérimenter cet univers sous l’angle sensoriel (là encore, une approche liée à l’enfance : tout absorber, tout vivre pleinement), et la décrépitude du film dans l’automne puis l’hiver, ces fleurs qu’on détruit, se vivent moins comme des allégories froides que comme le flétrissement visuel d’un monde-bulle qui se fane.

Le film, pourtant, à son premier tiers, fait quelque chose d’impardonnable. Mis devant la difficulté de décrire le lent délitement de l’enfance (la douleur intense dont l’adolescence vit ce genre d’arrachements, les proportions énormes que ces séparations prennent à cet âge…), Lukas Dhont utilise soudain un bulldozer pour ouvrir un porte. À partir de là, impossible de le suivre, le récit ayant abandonné l’expérience universelle pour verser dans l’anecdote et le mélodrame qui n’a rien d’autre à raconter que la culpabilité (injuste, forcément) de son petit héros, qui doit expier en silence. La fragilité du scénario, trop souvent expédié en scènes d’impros fragiles, ce qui était déjà sensible en ouverture (au risque de ne pas tout à fait croire à l’amitié entre ces deux enfants), vire alors au pur remplissage, voire à la torture (« Tu veux de l’eau ? Oui. Rien d’autre t’es sûr ? Non. T’en veux pas encore ? Non sinon je vais faire pipi. Mais tu peux utiliser nos toilettes tu sais… » : ayons une pensée pour les scénaristes qui se sont fait hara-kiri dans la salle).

Si la description pas à pas d’un travail de deuil n’est pas sans intérêt (notamment pour ce qu’il offre de l’excellent jeu de Drucker et de Dequenne), ce cheminement semble n’avoir d’autre but que de faire porter sur les frêles épaules d’un gamin la responsabilité entière de la masculinité toxique. Le film ne parvient même pas à explorer correctement la quête de virilité (tout ce qui reste au personnage, ce pour quoi il a abandonné son royaume), qui pourrait esquisser le portrait d’un passage désenchanté à l’âge adulte : la masculinité est ici résumée à des scènes de hockey redondantes, le film étant uniquement concentré sur la révélation et l’aveu à venir. Lorsque celui-ci arrive, ne s’appuyant une fois de plus que sur des pleurs en cascade, le spectateur ne peut plus suivre, et même les quelques bonnes idées restantes (le bâton pour se défendre, la maison colorée de l’enfance vidée qu’on visite comme un souvenir…) ne peuvent plus fonctionner.

À ce stade, oui la caméra n’a plus rien à mettre en scène, le flou joli ne fait que pallier l’absence de plans, et les fleurs ne sont plus que décoratives. Close laisse le sentiment d’un immense gâchis, vis-à-vis de son sujet (que Dhont a démissionné à réellement traiter), comme au regard de ce qu’il avait initialement réussi… Il est rare d’avoir autant l’impression de passer à côté d’un grand film.

 
 

Notes

1 • J’ai l’impression que la critique est passée à côté de la musique, injustement résumée à des violons mélodramatiques visant à faire pleurer dans les chaumières. Dans cette première partie, elle est pourtant l’une des plus belles propositions de bande-originale que j’ai pu entendre cette année : musique qui souffle plus qu’elle ne joue ses instruments à vent, déjà triste et mélancolique alors qu’elle peint la félicité, parfois plus sombre et étrange (ces remous graves sur le second morceau), comme parlant déjà d’un autre monde… Il y a ici une proposition précise, qui participe pleinement à la singularité de la vision que Lukas Dhont sait construire de ces premiers moments fusionnels.

2 • C’est une belle idée à ce titre que d’avoir choisi pour cadre des producteurs de fleurs, parce que c’est une image trop outrée, trop évidente, pour être juste vécue comme jolie : le jardin d’Eden de l’enfance est ici littéral, sans détour, sans armure ni défense, sans résistance. Il y a d’ailleurs quelque chose d’étrange voire d’un peu cruel à y baigner constamment le petit héros aspirant viril.
 

Notules # 27

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
The Card Counter Paul Schrader USA / Royaume-Uni 2021
Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé France 2020
Le Diable n’existe pas Mohammad Rasoulof Iran 2020
Les Bodin’s en Thaïlande Frédéric Forestier France 2021
Détective Pikachu Rob Letterman USA / Japon 2019
Le Calendrier Patrick Ridremont France / Belgique 2021
Les Perles de la couronne Sacha Guitry France 1937
À l’approche de l’automne Mikio Naruse Japon 1960
Dellamorte Dellamore Michele Soavi Italie 1994
Cinema Paradiso Giuseppe Tornatore Italie 1988
Mondocane Alessandro Celli Italie 2021
Death Valley Matthew Ninaber Canada 2020
Minor Premises F.A. Eric Schultz USA 2020
Macabro Marcos Prado Brésil 2019

Amer Hélène Cattet & Bruno Forzani / 2009

Entre réalité et fantasmes oppressants, dans un voyage charnel où plaisir et douleur s’entrecroisent, Ana est confrontée au désir à trois moments-clefs de sa vie…

 

Ce premier film du duo Cattet-Forzani séduit forcément de par sa densité formelle, et par son jusqu’au-boutisme (un film presque entièrement muet). On peut également apprécier la liberté avec laquelle le récit saute aisément de péripéties scénarisées à des passages plus purement abstraits ou rythmiques, entêtés et maniaques, comme on suivrait les sinuosités d’une pensée fiévreuse.

Tout cela, néanmoins, a du mal à cacher les normes sous lesquelles le film croule. La première, bien dans l’ère du temps (Mandico, Gonzalez…), c’est le collage érotico-vintage, qui manie l’héritage du genre et son cortège de pulsions avec une distance précieuse, un peu vaine, qui les transforme en images et en annule de fait tout le trouble, tout le pouvoir de subversion. La seconde norme, elle est plus datée : c’est celle des jeunes cinéastes des années 90 (Kounen, Dupontel, ou toutes les premières tentatives de genre françaises…) qui enchaînaient les effets formels ostentatoires (accumulation de très gros plan rapides, étalonnage charal, angles tordus, montage stressé) en touillant une vision torve des rapports humains, souvent via le relais d’une imagerie éculée (qu’on retrouve ici, par exemple, dans le grand manoir bourgeois vicié du début du film).

Autant d’entraves qui empêchent Amer de toujours bien raconter ce qui semblait l’intéresser, à savoir l’histoire de la sexualité d’une jeune femme : on en retient surtout l’envie de faire joujou avec le Giallo. Or quelle est au fond la pertinence d’un tel déchaînement maniériste ? Le maniérisme historique, celui d’Argento par exemple, n’était qu’une nécessité pour continuer Hithcock sans le photocopier, une accentuation du trait pour continuer à croire à ce qu’on filmait ; mais plus encore, de par ces déformations et exagérations, Argento accouchait quelque chose du cinéma d’Hitchcock, il en exprimait l’inconscient, tirant sur ses fondements sadiques secrets, en déduisant une véritable jouissance face au spectacle la souffrance… L’exégèse ouvrait à de nouveaux horizons : une histoire, de fait, continuait à s’écrire. Qu’est-ce qu’Amer dit, lui, du cinéma d’Argento et de bien d’autres ? Qu’en accouche-t-il réellement, au-delà de l’hommage formel hystérique ? S’il est virtuose, le film n’en apparaît pas moins comme totalement refermé sur lui-même et ses fétiches cinéphiles, adorés dans un déchiquetage frénétique – un fantasme en vase-clos, qu’on radote et saccage. Le résultat est étouffant, et c’est à la limite une personnalité qu’on pourra lui reconnaître : celle d’être un film maladivement claustré dans sa cinéphilie, comme l’est la jeune fille dans ses fantasmes et son manoir.

 

Maudite soit la guerre Alfred Machin / 1914

Adolphe, un étudiant pilote, va faire ses classes dans le pays voisin. Hébergé par des amis de sa famille, il se lie d’amitié avec leur fils, et tombe amoureux de leur fille. Mais un jour, son pays d’origine déclare la guerre à celui de ses hôtes…

 

J’avais, l’an passé, entrepris des recherches en vue d’écrire un article sur l’utilisation de la couleur dans le cinéma premier – article finalement abandonné, puisque j’ai eu l’occasion de découvrir en cours de route qu’il existait déjà de bons papiers et d’excellents ouvrages sur la question. Quoiqu’il en soit, dans ces lectures, Maudite soit la guerre apparaissait toujours comme une sorte d’aboutissement. Comme le point final d’une tendance qui avait peu à peu abandonné la colorisation chatoyante des tous débuts (celle des premiers films populaires aux tons vifs, voire hystériques, où la couleur fonctionnait comme une attraction), pour davantage se porter sur les tons sobres, pastels, et discrets qu’affectionnaient le public bourgeois – qui retrouvait là la confirmation de son bon goût, et une conception de la couleur qui dominait jusque dans sa faïencerie.

L’originalité de Maudite soit la guerre, c’est surtout d’appliquer cette colorisation à un film long (50 minutes à traiter au pochoir – on imagine l’ampleur homérique d’une telle entreprise). Le film, de ce fait, se présente surtout comme l’aboutissement, sinon l’état des lieux, de quinze ans d’expérimentations et de méthodes (pochoir, peinture à la main, virage, teintage…), ici allègrement mêlées. Fruit de tous ces savoir-faire, le film entend proposer une vision ambitieuse de ce que la couleur peut apporter au cinéma.

Il est en fait assez difficile d’aborder le film d’Alfred Machin (réalisateur du célèbre Madame Babylas aime les animaux, film bien moins sérieux) autrement que via ces jeux de couleurs… Maudite soit la guerre s’en tient à une dramaturgie minimum, et bien que la plupart des scènes soient habilement menées (la description complaisante de la haute société en tant de paix, le traquenard au moulin…), elles ne brillent pas particulièrement non plus, peinant à créer de vrais personnages, se contentant d’investir des lapalissades avec élégance (la jeune fille de bonne famille cueillant ses fleurs, les bonnes relations entre gentlemen). On est en fait surtout frappés, malgré la prémonition juste qu’il s’agira aussi d’une guerre d’aviateurs, par la vision anachronique qu’ont les hommes de 1914 du conflit mondial à venir (soldats au sol en factions et non dans les tranchées, petits effectifs, mollesse des déplacements – on croirait que le destin des pays se joue dans un coin du pré). Au final, seules l’annonce de la déclaration de guerre (le jeune étranger en visite se retrouvant soudain ennemi en pays hôte), puis la fin plus déraisonnable, constituent des moments dramatiquement forts.

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Reste la couleur, donc. La colorisation sélective de l’image (qui atteint ici un rare jusqu’au-boutisme), associée à ce fameux goût des pastels, laisse d’abord une impression vomitive : alors que le récit évolue avec bonheur dans les appartements de la bonne société (ses relations cordiales, ses amourettes naissantes), les vêtements se retrouvent coloriés, alors que les visages sont laissés en noir et blanc (ou très légèrement violacés ? Dur à dire). Ce qui donne une teinte tout à fait cadavérique à ces personnages qui sourient entre les fushias charmants et les jaunes pâles, donnant au spectateur l’impression de regarder Orgueil et préjugés avec des zombies…

Par la suite, néanmoins, les batailles (puis l’atmosphère de deuil qui y succède) permettent au film de faire spectacle de ses couleurs, et de se montrer bien plus convaincant. Outre quelques effets épars (les flashs rouges pour suggérer l’explosion intermittente d’obus), Alfred Machin déploie alors une vraie pensée chromatique, de ces violents et oppressants aplats écarlates qui ne laissent plus voir que des silhouettes en fuite, jusqu’aux étranges teintes finales du sous-bois et de son couvent, où les tons frais de la nature rencontrent ceux d’un monde contrit et légèrement macabre – jusqu’au fugace (mais très beau) dernier plan.

À travers ces moments, on assiste véritablement à ce qu’aurait pu être un cinéma muet en fausses couleurs, si l’industrie avait emboité le pas. Au cours des années 10, en effet, le teintage uniforme de l’image deviendra la norme, la couleur perdant son pouvoir expressif pour se muer en simple code informatif (ocre pour les intérieurs, bleu pour la nuit, etc.) : le cinéma se reconvertissait alors au découpage classique et, tout à son souci d’immersion, avait d’autres chats à fouetter que l’expressivité chromatique. Étrange impression, ainsi, pour le spectateur moderne devant Maudite soit la guerre, que de voir ce qui ressemble à une uchronie de l’histoire du cinéma, un futur possible pour tout un pan du muet… Dans le scénario comme dans la réalité, la guerre qui arrive en décidera autrement.