Légers spoilers.
« Faire d’un problème une vertu » répétait Tavernier qui, échouant à faire se rencontrer ses deux héros dans le scénario de Laissez-passer, avait fini par faire de l’impossibilité de cette rencontre un motif répété, volontaire et central de son film. Documentaire modeste et saisissant, Silent Voice est lui aussi un film qui fait d’une contrainte une force, et d’un empêchement son principe : celui d’un film sans visage. Le laissant hors-champ pour préserver la sécurité de son protagoniste, le film se fait tout entier œuvre sur une gorge, une nuque, tout un dos de douleur, sur une masse comme vidée (sans émotions faciales, sans voix), qui en s’interdisant de nous faire face, comme constamment en refus, nous fait viscéralement vivre le blocage qui se joue dans la gorge même du réfugié. Un refus formel au diapason de celui, très concret, que le personnage oppose à sa mère coupable, qui s’épuise dans l’absence téléphonique de réponses à ses angoisses… Du fait même de toutes ces contraintes, Silent Voice est aussi un film de nuit, comme si le monde entier s’était éteint, survivant désormais dans la pénombre (celle des réseaux, dignes de la résistance, qui trimballent l’homme de planque en planque ; ou celle du planétarium, au noir spatial, seul endroit protecteur où le réfugié se sent bien). Les quelques éclairs de lumière, numériques et criards, apparaissent alors comme les fantômes d’un monde écroulé, d’un bonheur factice qui semble n’avoir peut-être pas existé, comme une légende lointaine… Le film gêne parfois en laissant apparaître des moments qui ne peuvent avoir existé sans un certain degré de mise en scène, en ce qu’ils prétendent une intimité que contredit la présence même d’une caméra. Mais c’est bien la seule maladresse qui traîne sur ce documentaire pour le reste absolument impeccable, cohérent, sans coquetterie ni fausse note, qui vient se ranger dans le club très privé des films qui semblent se finir trop vite.
