Quelques spoilers.
Les films de fantasy, et autres reconstitutions historiques médiévales plus ou moins fantasmées, nous ont habitués à ces histoires de cour fielleuses, faites de manipulations et de tripes, d’adresses au peuple en furie et de manœuvres du pouvoir. Tardes de Soledad, c’est au fond la réalisation d’un fantasme, celui de sortir Game of Thrones de la fiction pour le faire entrer dans le champ du documentaire et de notre présent. L’isolationnisme du film (pas d’extérieurs, pas de public visible sinon par ses cris, pas de coulisses autres que ceux des hôtels richissimes) permet de nous introduire à un monde où l’aristocratie a survécu, bien réelle, dotée de tous ses oripeaux horrifiants, même pas en train de “jouer à”, mais totalement convaincue (et le monde qui l’entoure avec) de l’évidence de sa supériorité divine.
Le voilà donc ce héros, figure de jeune prince horrible tuant pour le plaisir, jeune Dieu arrogant, survivant insolemment à tout comme protégé d’un destin écrit par les cieux, entouré de courtisans serviles qui lustrent son prestige comme autant de chroniqueurs officiels déjà en train d’écrire sa légende. Cette imagerie royale survit d’un bout à l’autre du film, intelligemment cadré et monté pour ne jamais laisser fuir ce pouvoir d’évocation : que ce soit dans les hôtels d’or, l’habillement protocolaire du matin, la limousine teintée (qui évoque tant un carrosse échappant aux gueux, qu’un trône d’où le torero présiderait entouré de ses suivants) ou dans cette arène à la romaine où la mort frappe sans manières ni surmoi, sanglante et dégueulasse, menaçant constamment de frapper quiconque telles les maladies d’antan, en un quotidien brutal inlassablement répété (au prix, c’est la seule faiblesse du film, de ne pas assez renouveler ses scènes de tauromachie : chacune a son identité, son stress particulier et son point de focalisation, mais Serra, trop soucieux de complétude, peine à faire ressortir ces différences).
À la sortie du film, la question qui semblait prévaloir était celle du regard posé sur la tauromachie : approbateur ? Condamnant ? Fasciné ? Durant le film, ce qui frappe est surtout combien cela n’est pas le sujet. La violence et la souffrance sont là, plein cadre, jamais cachées ni idéalisées (ce terrible plan du taureau mort qui sort du plan traîné par les chevaux, comme une chose ou un détritus) ; la cruauté de l’acte se fait tout aussi explicite, comme on acterait d’une évidence, dans le plaisir d’insulter l’animal pour avoir osé se défendre, ou n’avoir pas assez offert en spectacle. Le tout entouré d’une virilité au-delà du toxique (horde de messieurs se félicitant sur leurs couilles, comme une cour archaïque aux femmes évacuées), et célébrée dans le sang (le torero qui à l’hôtel enlève son bel habit amplement souillé, comme après quelque Saint-Barthélemy)…
Bref, tout est là, disponible – et au spectateur, devant cette horrible réalité, comme devant ce ballet de couleurs sable et rouge, de trancher ce qu’il en pensera. Le film se termine sur les embrassades des jeunes nobles de la cour, rassurés de l’ordre des choses après leur festin de mort, et dont s’extrait le jeune roi pour valider sa légende avant de repartir : gageons que c’est surtout cela, tout du long, qui aura intéressé Serra.
