Désordres Cyril Schäublin / 2023

1877, dans une horlogerie suisse : Josephine, jeune ouvrière, fabrique le balancier, véritable cœur des mécanismes. Alors que les dirigeants réorganisent le travail, elle se retrouve mêlée à un mouvement local d’horlogers anarchistes…

Quelques spoilers.
 

« Je vais perdre 4 minutes » prévient une ouvrière avec cet étrange surplus de précision, dans une ouverture qui synthétise déjà tous les enjeux de ce curieux film… On pourrait croire que Désordres, en décrivant la névrose inarrêtable du contrôle, et de la mesure de toute chose, ayant saisi la société au tournant du siècle, ferait “résonner” son portrait d’horlogers suisses avec les remous politiques de leurs temps. Il n’en est rien : ces conflits politiques, il ne les “évoque” pas mais les énonce très clairement, posés sur table dès le carton d’ouverture, et par un dialogue didactique nous rappelant les fondamentaux des différentes idéologies politiques à l’œuvre.

Le film et la société suisse mettent tout à plat : tous les courants politiques y circulent (l’étranger de passage est interloqué par la liberté de la presse : oui, les journaux anarchistes paraissent). Une tombola nationaliste répond à une tombola ouvrière, un chant anarchiste à un chant patriotique, dans un univers strié de conventions, de règlements et d’interdits (jusque dans le bar), que le film documente avec une érudition gourmande. Toutes ces lignes se croisent au sein de plans immenses où les humains deviennent les simples éléments d’une mécanique cryptique plus vaste – et où comme dans Où est Charlie, diverses histoires se déroulent en même temps : pendant un dialogue entre personnages principaux, un autre humain dans le coin du plan règle le mécanisme d’une horloge, un groupe d’ouvriers plus loin s’affaire, une secrétaire travaille…

Ces étranges plans larges sont autant de systèmes, au sein desquels le film réussit un double portrait. Celui d’abord du capitalisme fou, rationnalisateur, transformant les humains en rouages d’un pouvoir s’exerçant redoutablement sous les politesses : dans ce monde mutant s’ébroue une passion nouvelle de l’enregistrement (photographique, temporel, télégraphique), de l’exactitude et de la coordination, qui cherchent l’optimisation du travail et le rendement ultime – en toute paisibilité, comme dans une forme de torture grise. Mais ce principe visuel de mise à plat fait tout autant de l’usine un chantier expérimental, le lieu ouvert et secret de la lutte anarchiste (et de ces plans leur possible utopie). Le film, qui semble confirmer toutes les caricatures qu’on associe à la Suisse (même les policiers sont calmes et bonhommes), s’échine à tout exprimer sur un ton égal, comme on remettrait les compteurs à zéro pour inviter l’œil à un nouveau décodage. Les langues cohabitent à égalité au sein du plan, tous les sons (le dialogue au premier plan comme le petit détail au loin) sont au même niveau sonore, tout type d’interaction (une arrestation, un échange amical) s’y fait sur le même ton calme et placide – au point que les conflits entre patrons et ouvriers en deviennent difficilement décryptables ou identifiables, tout se faisant, jusqu’au licenciement, dans le calme et sans émotion apparente…

Tout comme la lumière blanche et clinique qui, dans A Dangerous Method de Cronenberg, dépeignait déjà une Suisse protestante de refoulement et de maîtrise silencieuse, Désordres achève d’égaliser le monde dans une lumière fade et le halo des filtres, qui abolissent jusqu’au plus petit contraste. Le jeu des acteurs, qui oppose un phrasé accidenté et hésitant à ces mécaniques d’horlogerie, participent autant à accentuer cette mise à plat (rendant les échanges eux-mêmes non évènementiels, non spectaculaires1) qu’à conférer au film un caractère flottant, au diapason de sa lumière hagarde. Entre le risque d’une maniaquerie du geste altérant la placidité du regard, et celui d’une maladresse hésitante des comédiens menaçant la précision du dispositif, le film arrive bon an mal an à tenir une ligne d’équilibre singulière, qui est tout simplement celle de la névrose : calme et concentrée, sûre du bain monomaniaque dans lequel elle veut s’ébrouer.

Unrueh en VO.

 
 

Notes

1 • Ces dialogues un peu blancs, ce phrasé sans sentiments personnels, qui décante l’échange pour ne plus en laisser visible que les idées, n’est pas sans rappeler Un peuple et son roi (Pierre Schoeller, 2018), et son portrait un peu théorique du peuple qui y échangeait de manière absente sur la révolution, dessinant une utopie un peu mortifère de “compagnons” sans autre forme de liens, tous calmes et tous d’accord. Mais le film de Cyril Schäublin bizarrement ne sombre pas dans cet écueil, probablement parce que l’étrangeté de son rendu du monde n’est pas un impensé, mais son sujet.
 

L’Âme-sœur Fredi M. Murer / 1985

Dans une ferme suisse à flanc de montagne, une famille vit au rythme des saisons. Une tendre complicité lie les deux enfants : le garçon dit « le bouèbe », né sourd-muet, et sa grande sœur Belli…

Spoilers.
 

Comme c’est souvent le cas quand je suis terrassé par la qualité et l’évidente beauté d’un film, je n’ai pas grand-chose à en dire. Au-delà du cadre Robinson Crusoé des monts suisses (décor rural à l’écart du monde, qui rend le récit difficilement datable), et du rythme berçant des usages et des jours, je retrouve surtout dans L’Âme-sœur une qualité que je ne rencontre habituellement qu’en littérature : une capacité à peindre l’amour débordant, plein, irradiant, que des personnages ressentent les uns pour les autres – tous ici autour du garçon sourd-muet de la famille, figure innocente et lumineuse, à la fois adolescente et enfantine (jusque dans les côtés sauvages et bruts de l’enfance : jalousie, sadisme envers les animaux, intolérance à la frustration…), qui illumine le film de mystère à chacune de ses apparitions, et qui enrichit tous les personnages alentours (à commencer par le pouvoir patriarcal, que cet amour recolore de mille nuances). Le personnage est une sorte de puissance amorale (un personnage d’avant la parole, comme le soulignait très justement la critique du Monde), qui fait que l’inceste au cœur du film advient avec ce curieux naturel, voire avec tendresse, loin de tout ce que le sujet semblerait appeler de traumatisant ou de scandaleux. On frôlerait le chef-d’œuvre sans la toute dernière partie qui, s’ouvrant sur un rebondissement improbable (la crise cardiaque), et flirtant ensuite avec le fantastique sans l’avoir tout à fait préparé, m’a laissé un peu démuni face à la description silencieuse d’un quotidien de deuil au ton pas très précis, dont on ne sait très bien où il nous emmène (vision allégorique de la vie autarcique d’un couple biblique originel ? Dégradation dans la folie d’un système familial qui a trop tourné sur lui-même ? Rencontre brutale à prévoir avec la civilisation moderne ?). Le dernier plan poétique et étrange, qui renoue avec les accents archaïques d’une tragédie des montagnes, donne à tout ce final comme une direction, mais c’est un peu tard pour ne pas laisser sur une impression maladroite, après deux heures de total éblouissement.

 

Höhenfeuer en VO.

Lynx Laurent Geslin / 2021

Au cœur du massif jurassien, un lynx boréal cherche une femelle…

Quelques spoilers.
 

Les codes du documentaire animalier mainstream (tels qu’on les connaît en France depuis les films de Jacques Perrin) ont du mal à coller à un sujet aussi peu spectaculaire que les aventures d’un gros chat dans les montagnes françaises – montagnes qui paraissent surtout passablement vides. La voix-off à la première personne, narrant les difficultés du réalisateur (« ça fait deux mois que je n’arrive pas à voir le lynx »…), essaie bien de faire de cette faiblesse une force, en faisant de la frustration un modeste outil narratif. Mais ça aboutit à des contradictions : difficile par exemple d’avaler ce découpage de documentaire animalier familial, ces champ-contre-champs ostensiblement fabriqués, quand une voix-off personnalisée vous assure en même temps qu’elle a pris ce moment sur le vif…

Sur la longueur le film parvient, sans qu’on sache trop si c’est volontaire, à assumer le côté fondamentalement pingre et rare de son matériau visuel. Le numérique assez plat et terne, manquant singulièrement de volume, ou le cadre qui ne parvient à filmer ces animaux qu’à travers plusieurs couches de branchages, viennent finalement souligner ce qu’est une vie de camouflage animalier, face à ces bêtes qu’on peine parfois à distinguer du décor. Le côté ingrat des lieux, peu apte à doper l’imaginaire (territoires forestiers vides d’animaux autres que de petite taille, ville toute proche dont les routes traversent le cadre…), n’est pas non plus incohérent avec cette histoire de lignée maigre aux progénitures peu à peu mises à mort, ou avec cette manière d’intègrer les humains (marcheurs, bûcherons, eux aussi capturés à la volée et de loin) comme s’ils faisaient partie de cet écosystème.

Il reste que le film manque singulièrement d’identité et d’ambition pour embrasser ces potentielles originalités, comme s’il n’osait pas tout à fait sortir du moule documentaire formaté compatible “Disney nature” (ou assimilé), dont il bégaie malgré lui tous les codes (musiques d’Armand Amar, grand vistas, mise en récit forcée) – critères face auxquels il paraît fatalement insuffisant. Une seule scène sort réellement du lot, de par sa relative radicalité : celle de l’intervention nocturne des scientifiques, mise en scène en une myriade de lampes de poches dans le noir, donnant à une simple opération de déplacement animal un caractère étrangement occulte et prédateur.