La Montagne sacrée Arnold Fanck / 1926

Karl et Vigo, deux amis alpinistes, tombent amoureux de la même danseuse.

Quelques spoilers.

C’est un immense plaisir que de retrouver Fanck à ce point fiévreux, ivre de blancheur et de visions grandioses, noyé jusqu’à la déraison dans l’iconographie romantique. Son film débute par une danse, dont la transe rituelle donne le ton : aux obsessions de pureté qui seront encore l’affaire de sa filmographie quatre ans plus tard, s’ajoute ici une dimension plus profondément mythique. Dès les premières scènes, le grand théâtre aux minuscules corps ressemble ainsi à un temple ; les bras tendus du public, vers la danseuse, semblent prier le ciel ; et le parfait visage de Riefensthal, souriant de toutes ses dents, évoque quelque divinité carnivore… Le sacré du film convoque à la fois l’animisme d’un monde ancien (pic cruel, archaïque, rêvé en cathédrale de glace) et une colère divine toute biblique (soupçon d’adultère, pêché et pénitence : comme devant le Graal, le récit met la pureté de chacun à l’épreuve – l’héroïne fautive se retrouve elle-même fauchée, dans sa course, par la neige immaculée).

Si cette ivresse fait tout le prix du film, elle a aussi bien du mal à ne pas le démantibuler. L’Enfer blanc du Piz Palü était uni, comme d’un trait, par l’épure du survival ; La Montagne sacrée ressemble lui à un kaléidoscope impatient. Le film est très disjoint, d’abord occupé à explorer les mille facettes de son imagerie romantique : les personnages sautent d’un lieu l’autre, d’une situation à l’autre (tiens une brebis, tiens un torrent), parfois sans même un raccord. Le pittoresque n’est alors jamais loin – et quand l’héroïne ouvre sa fenêtre sur le printemps de la montagne, le rectangle devant elle ressemble à celui d’un tableau. Ce folklore s’empèse d’un fétichisme propre au genre, qui atteint des degrés hallucinatoires (Riefensthal excitée devant les chaussettes de montagne de son prétendant…), ce qui à terme fait des ravages : la longue compétition à ski, encart profane qui déchire le récit et son délire romantique en leur centre (faisant alors de La Montagne sacrée un objet plus bêta, une simple « variation sur la blancheur des monts »), est une entrave dont le film ne se relève pas.

Il faut attendre que la nuit tombe, et que Fanck se replie dans les tréfonds de son puritanisme, pour voir son film à nouveau produire d’immenses visions : l’image d’une montagne hurlante à l’heure de l’adultère, qui pleure et tombe en morceaux au fur et à mesure qu’on en fait l’ascension sacrificielle, suffit à relier ensemble tous les fils païens et chrétiens du récit. Ce long final, qui rendosse un peu tard ses habits macabres (superbe oraison funèbre que cette veillée nocturne, portant le deuil d’une mort que tous ignorent encore), nous donne une fois de plus l’impression que le muet est passé à côté d’un de ses chefs-d’œuvre.

Der heilige Berg en VO.

Enfer blanc du Piz Palu

L’Enfer blanc du Piz Palü Arnold Fanck, Georg Wilhelm Pabst / 1929

Johannes Krafft et sa femme Maria se lancent à l’assaut de la paroi nord du Piz Palü, un sommet suisse. Un bloc de glace se détache et sectionne la corde qui reliait les alpinistes : la jeune femme est précipitée dans le vide et disparaît.

 

Le genre allemand du “film de montagne”, que je découvre avec ce film, semble être l’aboutissement de tous ces films-mondes, lyriques et cosmiques, qui pullulent à la fin du muet : comme si l’on s’était approprié un fantasme omniprésent dans le cinéma d’alors pour le débarrasser des résidus de trivialité et de compromis qui l’habitaient encore, et le mener jusqu’au bout de sa logique.

Cette pureté, c’est le sujet du film. Le romantisme allemand y atteint un degré hystérique où la blancheur, l’immaculé, la fraicheur, touchent à leurs limites paradoxalement macabres. Quand un personnage meurt, ce n’est pas en pourrissant, mais en se figeant dans la morsure du froid – l’un des fils rouges du film consiste d’ailleurs à contempler le beau visage de Riefenstahl se sublimer dans la glace, jusqu’à flirter avec le masque mortuaire. Pureté de la montagne, pureté du jeune couple innocent (“nous sommes seuls ensemble pour la première fois”, fait remarquer le mari) immédiatement tâchée d’un doute, pureté des mises à mort soudaines et violentes, pureté même des éléments (ces plans observant la transformation de le glace en eau, auxquels je ne dénie pas leur dimension symbolique, mais qui existent aussi dans le mouvement de cette fascination générale).

Cette névrose blanche est aussi envoûtante qu’elle est fragile : le moindre écart l’entache. Elle laisse par exemple parfois place à une facette plus fétichiste et patriotique du genre : suivi des cordées, vols en avion, tout un arsenal destiné à donner au fan des massifs ce qu’il est venu chercher en salle. Au point qu’on a parfois l’impression que c’est la perfection technique de l’Allemagne qui est mise en spectacle, dans un élan quasi-propagandiste parasitant l’épure de la ligne tragique du film. Celle-ci n’est pas aidée par un scénario certes minimal (pourquoi pas), mais surtout mal fichu (c’est plus embêtant), notamment dans les configurations qu’il propose : rien de très charismatique dans cette halte immobile du trio dans un coin de récif, rien qui permette de développer les situations autrement qu’artificiellement (je te donne mon manteau, puis mon pull…), rien qui fasse efficacement miroir au trauma d’origine.

Un film superbe et frustrant, donc, qui interroge surtout ce que le genre est capable d’offrir (le même film photocopié en boucle ? D’infinies variations sur ces motifs ?), et de mener à bout quant au projet qui est le sien, sans rien sacrifier à ses fantasmes d’absolu.

Die weiße Hölle vom Piz Palü en VO. (F) [extrait]

 
 

• Bien qu’étant plutôt partisan d’un visionnage des films muets sans le son, je dois reconnaître que la partition proposée sur le DVD Kino (composée par Ashley Irwin en 1998) est excellente. On peut penser ce qu’on veut de la musique elle-même (notamment lors du départ des secours, où le score optimiste semble mal cerner le ton du moment), mais le mariage du score avec la narration visuelle est époustouflante. Irwin comprend chaque mouvement en cours, sent très bien quand la narration rentre en suspension, quand elle s’arrête, quand elle redémarre… Son travail se présente presque comme une analyse en direct du montage du film. À noter que le DVD Kino comprend également un extrait de la réédition sonore du film, qui avait eu lieu quelques années plus tard pour capitaliser sur son succès : les quelques minutes de musique qu’on y entend donnent un aperçu assez amer de ce qu’était, peut-être, la façon dont les cinéastes “entendaient” leur propre film.