Les Temps héroïques József Gémes / 1984

La libre adaptation d’un poème épique du XIXe siècle, sur un chevalier audacieux qui se retrouve mis au ban de la société à la suite d’un malentendu…
 

Les Temps héroïques, classique de l’animation hongroise, préfigure la technique des films d’Alexander Petrov, à savoir un film entièrement peint à la main. Mais si cette technique, chez Petrov, sera le moteur d’incessantes métamorphoses et transformations, elle aboutit ici à l’inverse : à une animation semi-statique, pour bonne part faite d’images figées qui ne s’animent souvent que pour les séquences d’action (qui sont de fait les meilleures du film – la fuite dans la nuit, par exemple). Si József Gémes essaie bon an mal an de faire vivre cette fixité (au mieux par des variations d’atmosphère et de lumière, au pire par des expérimentations hasardeuses comme dans ces moments pointillistes), il échoue assez clairement à investir ses images de narration. Il suffit de mesurer la différence avec le cinéma d’animation japonaise qui, à la même époque, avait su développer tout un savoir-faire de mise en scène pour faire parler ses images fixes et ses budgets serrés… Les Temps héroïques, malgré de jolis moments et sa courte durée appréciable, est lui surtout marqué par un terrassant ennui, d’autant que son regard (sa voix-off, sa musique) ne fait que bégayer la légende et ses conventions (personnages félons, amoureuse transparente, tous les clichés sont sagement acquiescés). L’utilisation de l’image peinte passe alors moins pour un défi fou d’animateur, que comme une très sage façon d’avaliser les mythes nationaux au moyen d’une forme noble, produisant autant de vignettes sans enjeu, un peu comme un artiste ne ferait que radoter la manière des anciens. Un geste artistique, tout compte fait, à l’image de ce héros assez désagréable qui ne fait que ruminer son passé idéalisé – et à travers lequel on peine à ne pas lire la position du film.
 

Daliás idők en VO, Heroic Times à l’international.

Running Man Paul Michael Glaser / 1987

Los Angeles, 2019. Des candidats, sélectionnés parmi la population carcérale, s’affrontent à mort dans le cadre d’une émission de télévision à succès…

Légers spoilers.
 

Running Man se présente comme la version la plus standard et la plus fainéante du film de SF techno-fasciste des années 80 (dont Verhoeven serait le parangon). La critique sociale et médiatique est évidemment bien présente, à travers ces pains et jeux qui ressemblent à la matrice de tant d’autres dystopies à venir (de Battle Royale à Hunger Games), mais sans la moindre finesse ou distance critique. Le public des plateaux TV notamment, qui redouble celui du film en venant voir du catch pimpé de couleurs SF, est si gentiment épargné, changeant de poulain (du bourreau aux rebelles) sans qu’il ne lui en coûte rien… Se décomposant en sketchs de combat paresseux et en scènes de castagne pour darons, le film n’a pas grand-chose à défendre au-delà de son concept.
 

Le Grand pardon Alexandre Arcady / 1982

Raymond Bettoun dirige le clan des juifs pieds-noirs, qui règne en maitre dans le milieu du racket…

Quelques spoilers.
 

Le Grand pardon, projet ambitionnant d’être un Parrain à la française (au risque de parfois tourner au pastiche pur et simple, passée la transposition du récit à la communauté pied-noir) est loin d’être aussi convaincant que son glorieux modèle. Alexandre Arcady est particulièrement laborieux dans toute sa première partie, plate et académique, où toute la médiocrité humaine inhérente au film de mafia se donne en spectacle. Par la suite, à force de casting cinq étoiles (tout le cinéma français juif semble être venu jouer un rôle), et de plaisir mauvais à voir des crétins tomber, on se laisse peu ou prou embarquer dans le récit. Reste que jusqu’au bout (ce méchant évidemment homo, cet honneur foireux du patriarche abusif qui ne tue pas par noblesse, mais en fait un peu quand même s’il en a envie), le film garde un côté pénible et passablement convenu.

 

School on Fire Ringo Lam / 1984

Des élèves d’une école sont harcelés par les chefs de triades…

Quelques spoilers.
 

School on fire fait une transposition brutale des rapports mafieux au sein du milieu scolaire – et en observe, par ricochet, l’impact sur les familles de tous ces élèves. Les sempiternelles violences, chantages et intimidations propres au genre, devenues des lapalissades quand elles sont montrées dans le milieu des gangsters, retrouvent toute leur violence viscérale une fois insérées dans ces discussions et décors du quotidien : sans échappatoire (sans vie normale sur laquelle se replier, ou à laquelle aspirer), le film oblige chacun à prendre position au sein des jeux de domination. La solidité de la mise en scène finit néanmoins par quelque peu se brouiller, justement quand le film quitte l’école (qu’on y revienne symboliquement et rapidement pour le final, en invoquant le lycée comme un “territoire”, n’y change rien) : le dernier tiers du film consiste globalement à voir des gens hurler, se frapper, et se retenir les uns les autres, pour entretenir un chaos général qui dit certes un état d’implosion sociale, mais qui ne raconte plus grand-chose de précis. Dans ces moments, les clichés et la grossièreté d’un certain cinéma de genre (effets de brutalité appuyés, personnages brossés à gros traits) semblent reprendre le pas, le film paraissant désœuvré dès qu’il n’a plus de quotidien tranquille à contaminer. Il y a également un mystère : l’origine de cette romance entre la bonne élève timide et ce truand qui ne fait même pas partie de l’école – un hors-champ inexpliqué, et bien pratique, qui relève d’une certaine facilité scénaristique. Ces réserves mises à part, School on fire reste dans le haut du panier du cinéma HK d’alors, d’autant plus à considérer qu’on n’a là que la version censurée, et donc affadie (un coup d’œil aux coupes effectuées révèle en effet un film encore plus saillant).

Xue xiao feng yun en VO.

Nomad Patrick Tam / 1982

Rejetons de la classe aisée hongkongaise, Louis et son amie Kathy vont se lier à Tomato et Pong, de condition plus modeste…

Quelques spoilers.
 

Difficile de vraiment résumer l’histoire de Nomad, que j’ai d’ailleurs déjà un peu oubliée : deux jeunes couples hong-kongais, l’un pauvre et l’autre aisé, se rencontrent sur fond de lutte armée japonaise. C’est un film agréablement improbable, qui semble changer d’avis, de genre et de synopsis d’une scène à l’autre… Je ne suis même pas sûr qu’il y ait là une volonté maniériste de jouer avec les codes, tant le lyrisme du film semble se projeter au premier degré : le résultat ressemble surtout à un bouillon de tout ce qui agitait le cinéma du coin à ce moment précis – comédie loufoque, kitsch émotionnel, violence du cinéma B, influence latente du cinéma érotique, réalisme “nouvelle vague” dans son portrait de la jeunesse contemporaine… Le résultat est bien trop inconstant pour qu’on s’y investisse en profondeur, et se révèle parfois plus simplement incompréhensible, mais c’est indéniablement rafraichissant.

 

Lièhuǒ qīngchūn en VO.

Spoorloos George Sluizer / 1988

Sur la route des vacances, Rex et Saskia s’arrêtent sur une aire d’autoroute. L’homme s’éloigne du véhicule pendant quelques minutes. A son retour, sa compagne a disparu…

Légers spoilers.
 

Spoorloos repose sur un pitch simple qui reconfigure et réinvente de nombreux passages obligés du genre (les premiers jours de recherche, le grand méchant qui explique son plan), rendues captivants par autant de décisions ingénieuses (le face-à-face cloîtré dans la voiture, l’ellipse soudaine de trois ans). Réduit à l’os, le film est maladroit dès qu’il tente de se donner un peu de chair (les improvisations et prises de tête très artificielles du couple au début), et n’est pas exempt de kitscheries (le dernier plan, certains rebondissements peu crédibles). Il se montre aussi parfois un peu daté, que ce soit par sa misogynie latente, ou par cet automatisme du cinéma d’auteur d’alors consistant à concevoir chacun comme un peu fou et pervers (pas que ce soit forcément faux, mais dans le traitement ça relève ici d’une sorte de tarte à la crème). Pour le reste, c’est une franche réussite.

 

L’Homme qui voulait savoir en VF.

Chambre avec vue James Ivory / 1986

Lucy Honeychurch, en voyage à Florence avec une vieille cousine, croise le chemin d’un jeune Anglais…

Légers spoilers.
 

Avec Chambre avec vue, le miracle de Maurice ne se reproduit pas tout à fait : ce film-ci ne transcendera jamais complètement sa propre dimension académique, peut-être parce qu’il ne risque pas grand-chose dans ce romantisme d’imagerie qui ne questionne guère ses assises clichées (un amant dont le comportement harceleur est amoureusement contemplé, un fiancé détestable dont on se demande bien pourquoi cette héroïne intelligente l’a choisi – sinon en vue d’en faire un artificiel levier dramatique). Le tranchant d’Ivory ne surgit que par bribes mal digérées (cette scène de nu masculin, un peu kitsch dans son imagerie et sa gratuité). Tout cela étant dit, le regard calme et serein du cinéaste, l’excellent jeu des acteurs, l’idéal romantique, tout cela fonctionne toujours à merveille, et aboutit à bien des jolies scènes ou moments (la vieille dame s’observant les cheveux en fleurs, Day-Lewis demandant dignement une poignée de main…), qui font du film une très agréable séance.

 

A Room With a View en VO.

Robocop Paul Verhoeven / 1987

A Détroit, gangrené par le crime organisé, l’officier de police James Murphy est laissé pour mort après une fusillade. Il devient alors le parfait cobaye pour la création d’une nouvelle arme, un policier hybride mi-homme, mi-robot…

Quelques spoilers.
 

Des films de Verhoeven explorant le fascisme latent de l’Amérique reaganienne (Total Recall, Starship Troopers : SF glorieuse, passion des muscles et des machines, capitalisme ébloui…), Robocop est sans doute le plus abouti. Peut-être parce que le fascisme ne s’est jamais aussi bien incarné que dans cette institution policière, avec son bon droit et son goût de l’ordre, ou sa mise à mort de bandits sur des accents triomphants qui font chanter le lyrisme du blockbuster en toute ambiguïté. Le programme ironique de Verhoeven n’est certes pas exactement subtil, mais il donne le change en exprimant viscéralement la phobie que le cinéaste a de son époque, par des images fortes et presque conceptuelles : le policier tirant sur l’un des siens en temps de grève, l’employé littéralement objectifié par sa boîte qui parle de lui comme s’il n’était pas là, le rêve familial banlieusard qui semble être un mirage n’ayant jamais existé, le patron littéralement intouchable tant qu’il fait partie de sa multinationale… Les trouvailles brillantes sont foison.