ShowBoat2

Show Boat James Whale / 1936

1890. Le Show Boat est un bateau qui sillonne les eaux du Mississippi avec à son bord une troupe de danseurs et musiciens donnant des spectacles de ville en ville…

Quelques spoilers
 

Film très plaisant, Show Boat séduit surtout par ce qu’il a d’inhabituel – du moins il me semble, comparé à ce que je connais du Hollywood thirties.

Sa manière d’adapter Broadway, d’abord : non pas comme un sujet du film (cette pièce de music-hall qu’on prépare dans la plupart des comédies musicales du début des années 30, et dont la représentation finale phagocyte la conclusion du film), mais en en reprenant le fonctionnement même – multiples moments musicaux, passages réguliers du parler au chanté.

La deuxième étrangeté du film au vu de son époque, c’est son rapport à la population noire, ici l’affaire de véritables personnages, mais aussi source explicite des musiques chantées au sein du film, dans un passage de relais qui fait remonter la filiation musicale des grands théâtres bourgeois aux chants des exploités du Mississipi (idée qu’appuie ce discret parallèle entre une rangée de spectateurs noirs observant la jeune héroïne fredonner leurs chansons en blackface, et des années plus tard ce parterre de newyorkais, de dos eux aussi, observant sa fille performer au théâtre dans une robe au blanc étincelant1).

La question noire, qui semblait d’abord partie pour être le sujet du film (bénéficiant d’ailleurs de la première chanson), disparaît assez soudainement du récit – notamment à travers une scène saisissante d’exil forcé du personnage féminin qui semblait devoir en être l’héroïne, et qui emporte avec elle la thématique raciale. Ce personnage (Julie) restera ensuite éjecté de l’aventure, ne réapparaissant qu’à une occasion pour souligner sa propre damnation (déchéance alcoolique, abandon suggéré du mari), et s’exclure encore plus explicitement du film, dans un geste sacrificiel.

Ce double-exil, bien qu’advenant aux marges du récit (mais c’est là toute l’énigme : l’intensité dramatique de ces deux scènes n’est justement pas celle qu’on attendrait d’une intrigue secondaire), est sans doute ce que Show Boat a de plus fort. Il se joue là, littéralement à l’image mais aussi métaphoriquement, un rapport tortueux entre coulisses (les abandons, les traumas, mais aussi le monde des Noirs dont les souffrances chantées au début du film sont comme oubliées) et le monde de la scène et du spectacle qui sublime toute cette laideur (tout en s’offrant comme la part la plus conventionnelle et anonyme du film : les duos d’amoureux sont assez fades, aussi lisses que le sourire tonygencil du gentleman2). « Smile, darling, smile » demande le père à l’héroïne qui se débat sur scène, pour compenser ses incontrôlables larmes, explicitant cette articulation entre le spectacle rutilant et le monde de douleur et de souffrance que le film a refoulé.

 
 

Notes

1 • Je découvre, en finissant d’écrire ce texte, qu’un numéro musical, finalement coupé au montage, explicitait ce passage de relais entre musiques noires est standards modernes. Ce qui confirme ce que le film semblait suggérer de par ses discrets jeux de rimes (et c’est mieux ainsi, l’idée infuse de manière bien plus riche à ne pas être dite).

2 • Il y a aussi sans doute là quelque chose dû au style assez particulier de Whale, qui n’a jamais été un réalisateur de l’emphase et du grandiose, mais plutôt un regard déromantisé, assez cru (même dans Frankenstein où il délaissait finalement assez souvent les tentations du stimmung ou de l’imagerie gothique, au profit d’une frontalité plus choquante). Au point que les passages émus, dans ce film, peuvent parfois ressembler à des conventions ou des démissions du cinéaste, comme si la caméra les exécutait sans y croire tout à fait. Ce qui n’est pas sans créer de belles ambiguïtés (pendant longtemps, on ne saura pas si l’amant est un cynique manipulateur ou un mari écrasé de honte), créant des situations de mélodrame singulières (souvent improbables, filmées avec recul mais sans ironie, parfois seulement esquissées) qui participent à ce que le film a de curieux.
 

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