Triangle of Sadness Ruben Östlund / 2022

Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine…

Quelques spoilers.
 

La question qui a agité le petit monde critique et cinéphile, à la sortie de la dernière palme d’or, consistait grosso-modo à savoir s’il y avait autre chose à trouver dans le fonctionnement profond de ce film qu’un jeu de massacre inconséquent, qu’une petite entreprise au cynisme satisfait.

Il n’est pas si simple d’y répondre, car deux choses s’affrontent décidément dans le cinéma d’Östlund. D’un côté, si le genre du film doit être celui du jeu de massacre, alors ce cinéma est incontestablement son empereur – pas par sa violence ou sa vacherie, mais par sa finesse. Le geste est ample, élégant, délicieusement chorégraphié, à l’image du tangage marin qui berce toute une partie du film avec régularité. Pour un plan grossièrement potache de l’équipe qu’on montre sauter à l’eau sur l’ordre d’une touriste (c’est le côté blague), il y a toute l’aventure intime qui le précède, le visage inquiet de la domestique qui tente de gérer la situation impossible et ce sourire obligatoire qu’elle doit garder, ces petits séismes sur un visage, les caresses et ordres alternés d’une voix bourgeoise faussement complice… De la dentelle, qu’on a trop souvent choisi d’ignorer pour se concentrer sur les moments plus outranciers (WC qui dégorgent, vomissements de vieille, bijou récupéré sur la morte : on se dit dans ces moments qu’Östlund vaut mieux que ça).

Plus généralement, il n’est pas interdit de trouver que le film, contre la réputation qu’on lui a fait, n’est pas dénué de douceur (même parmi les flots de merde, la tempête ressemble moins à un opéra de chaos qu’à une calme et nauséeuse berceuse), voire même qu’il est marqué par une certaine tendresse – notamment par le fait de ne pas refuser une intériorité aux personnages, de ne pas en faire de simples pantins : le jeune top model est ainsi d’emblée marqué par une tristesse assez touchante, la relation entre le communiste déçu et le capitaliste rigolard est complice, la détresse de la cheffe de bord est communicative, le boys club aux accents ados qui se forme sur la plage est bon enfant…

Mais d’un autre côté, force est de constater que ce film n’a plus grand-chose du mystère, du malaise, ou du vague à l’âme civilisationnel qui pouvait çà et là se manifester dans The Square. L’ampleur de la forme ne se retrouve pas dans le film lui-même, en somme, qui manque singulièrement de force et de puissance – et qui de son petit bateau très peu peuplé à sa petite attaque terroriste en forme de hors-champ fauché, jusqu’au petit temps qu’il peut consacrer à chaque perso, paraît globalement très menu.

Le scénario plus généralement se fait témoin de ces problèmes, amenant et lâchant des personnages au hasard, succédant les situations et moments sans qu’on sache très bien où vont ses différentes lignes (quand le tout ne semble pas simplement avoir été rafistolé au montage, comme en témoigne ce choix pansement d’une fin « ouverte et ambiguë » à l’effet faiblard). Cela évite certes à Triangle of Sadness d’être un programme (de ne pas se résumer à celui, annoncé, de son approche satirique), mais cela rend aussi le film incertain et longuet, empêchant tout gonflement (d’émotion, de malaise, de vertige) qui dépasse le temps de la vignette, qui permette d’investir la violence de la lutte des classes autrement que par le biais sécurisé du livre d’images. Tout cela n’a pas découragé la palme : force est de constater que le cinéma divertissant-mais-avec-propos-politique d’Östlund est, à la manière des thrillers sociaux des Dardenne ou d’Audiard, un objet idéal pour les consensus mous de jury cannois.

Sans filtre en VF.

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