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Midnight Special Jeff Nichols / 2016

Roy part en cavale pour protéger son fils, Alton, petit garçon aux pouvoirs mystérieux. Fuyant les fanatiques religieux et la police, père et fils se retrouvent bientôt les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays.

Spoilers.

Midnight Special est un film séduisant, mais aussi épuisant : il ne fonctionne que par une série d’écarts gênés, constipés, face au genre et au canon Spielbergien.

La première partie, de par son ancrage dans un réalisme gris et son sérieux de pape, semble taquiner le cinéma de genre sans tout à fait y toucher, ce dernier apparaissant dans le film par poussées, exactement comme ces crises qui frappent le gamin. On peut s’en fatiguer, mais le fantastique n’est au moins plus cet insert sporadique venant divertir un continuum dépressif et barbant, comme ce fut le cas dans Take Shelter : une fibre mélodramatique viscérale (un père protège son fils de la douleur qui l’assaille) unit désormais le film, lui donne du liant et une direction, qui lui fait regarder ailleurs que vers ses propres références. Le fantastique alors, tout en allusions et évitements, se fait particulièrement convaincant : ce qui assaille le gamin, ce qui l’utilise, est d’une opacité terrifiante.

La deuxième partie, en rendant l’enfant surpuissant et en lâchant la bride à l’imaginaire, est déjà plus ronflante : devant les prouesses ludiques que le gamin déploie pour Adam Driver, ou face à la découverte ébahie d’une cité SF sur musique planante, on ne comprend pas exactement ce qu’on est censé voir de plus ici qu’un Spielberg remasterisé pour public art et essai, rendu acceptable par les crispations et oripeaux d’auteur, tout en ne se montrant pas franchement plus efficace que le modèle : Nichols a évidemment du talent (la chasse en voiture est ingénieuse, prenante), mais venu le temps du climax, l’émerveillement manque singulièrement à l’appel. Et là, il n’est plus question d’élégance, de rapport trop ou pas assez pudique au genre, mais bien d’autre chose : de savoir ce qu’on raconte.

Car il y a bien sûr un fil symbolique à ce voyage (un portrait de l’amour parental : dévotion pour l’enfant et peur panique qu’il ne lui arrive du mal, la séparation annoncée, l’acceptation de le voir grandir). Mais tout occupé à s’angoisser des distances avec son référent, le cinéma de Nichols s’en vient nous raconter une histoire un peu suspecte dans ses contradictions. Quelque chose coince : d’enfant écartelé et terrorisé par ce qui l’habite, le petit garçon devient une figure messianique promettant à ses humains de parents, magnanime, la félicité d’un autre monde. Et alors, de deux choses l’une : ou il n’y avait pas lieu d’avoir peur, et Midgnight Special retranscrit la vision phobique de parents affolés par les premières pulsions qui pointent en l’enfant, en une sorte de film d’horreur puritain ; ou on filme là l’accouchement d’un messie à travers un encombrant corps aimé, qu’il convient de servir, et qui a autre chose à foutre que d’éprouver des liens d’amour humains. Dans un cas comme dans l’autre, l’histoire qu’on nous conte n’est pas très ragoutante, au mieux est-elle aléatoire – et donne le sentiment que malgré toutes ses qualités et sa bonne volonté, le cinéma de Nichols continue à être compliqué pour rien.
 

• J’ai le plaisir de vous renvoyer à deux excellents textes, qui cernent bien mieux que moi les problèmes du film : celui de Chow, sur le sac de noeuds qu’est devenu depuis quelques années le néoclassicisme Hollywoodien ; et celui d’Alphaville, sur l’impossibilité à retoucher du doigt l’émotion Amblin tant désirée.
 

Réactions sur “Midnight Special Jeff Nichols / 2016

  1. Je suis l’auteur du blog que vous mentionnez à la fin de votre article (alphaville60). Tout d’abord merci pour le lien vers mon texte. Le vôtre est aussi particulièrement intéressant, notamment quand vous dites que M.S raconte “l’accouchement d’un messie à travers un encombrant corps aimé”. Je pense que c’est toute l’originalité (et l’ambition) du projet de Nichols: faire une fable SF sur le départ d’un enfant-messie en la racontant du point de vue des parents (et surtout du père). La limite du film vient pour moi du fait que cet enfant n’est pas assez adoré, d’où l’impression, que vous décrivez très bien, d’avoir affaire à un cinéma potentiellement merveilleux et lyrique et pourtant émotionnellement sec, trop retenu ou faisant trop de concession à un public dont il privilégie l’intelligence au détriment du coeur. Mais je ne sais pas, au fond, si on peut le reprocher à Nichols tant ses films ont toujours été dans cette réserve. Bref, je crois que M.S est un film sur lequel je serai toujours partagé.

  2. Bonsoir !

    Ce n’est pas un film facile à dépatouiller, non, et c’est pas la première fois que j’ai ce problème avec Nichols (et je vais du coup m’emmêler les pinceaux en essayant de répondre !). Je n’ai pas vu son premier, paraît-il son meilleur…

    Quand vous écrivez “pas assez adoré”, je me suis demandé en lisant si c’était au sens religieux ou parental, et au fond pour moi tout le problème est là. Je n’arrive pas à me départir d’un certain gêne, tant ce sont à mon sens deux énergies différentes : j’ai du mal à concilier, émotionnellement, ou même logiquement, l’image d’un père qui veut protéger son enfant des souffrances qui l’assaillent, et celle du même homme qui mène le gamin à l’endroit de son destin d’élu, tel le gourou d’une secte…

    C’est un peu étrange, au fond, parce que sur le papier, le projet est très clair (et le laisser grandir/partir de l’enfant, très sain). Mais quelque chose m’empêche d’y adhérer. Le problème est peut-être simplement que Nichols ne parvient pas à me faire sentir ce que cet autre monde, qui appelle, a de si merveilleux et désirable ; ou encore parce que ce monde semble échapper à toute compréhension des parents, comme si le monde adulte où allait le gamin restait une perspective opaque et terrifiante, malgré tout. Le passage dans les blés, à ce double-titre, me semble vraiment raté ; et j’ai bien du mal, en regardant la lueur briller dans les yeux de Shannon toute sourire au dernier plan, de ne pas voir en lui un fanatique.

    Et c’est là où l’écart névrosé avec le modèle me semble vraiment problématique, chez Nichols : il y a tant de bienheureux tout sourire, chez Spielberg, qui sont des fanatiques fous furieux sur le papier au moment du happy-end, et que je n’ai pourtant jamais vécus comme tels.

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