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Les Désarrois de l’élève Toerless Volker Schlöndorff / 1966

Au début du XXème siècle, en Autriche, le jeune Toerless intègre un internat. Une nuit, un vol a lieu : deux élèves démasquent le coupable et menacent de le dénoncer s’il ne satisfait pas leurs désirs…

Quelques spoilers.

Les Désarrois de l’élève Toerless réactive une question qui me taraude depuis longtemps, devant tant de films de la période : le cinéma moderne ne se résumerait-il pas, pour une grande part, à du cinéma de genre refoulé ? À un équivalent cérébral chichiteux, mal digéré, mal assumé, de tout ce qui se qui se tramait de gore et d’érotique au cœur des salles de quartier, durant les exactes mêmes années ?

Ce film d’internat SM, on se dit qu’il serait aujourd’hui, s’il sortait dans nos salles, un objet fétichiste et pop : un film dandy, conscient et heureux de jouer avec nos kinks et l’imagerie (celle du film de pension, ce quasi sous-genre du cinéma de fesses). Lecture anachronique, sans doute, car à l’époque ce film se conçoit sûrement d’abord comme un objet signifiant et politique : face à un cinéma allemand alors endormi, muet au sujet de son proche passé écrasant, Schlöndorff met à jour les mécanismes expliquant l’avènement et l’acceptation du nazisme au sein d’une collectivité. Mais la dimension érogène qui traîne malgré tout entre les images, est-elle alors un accident, un mirage – ou bien le fond secret du film, qui prendrait les beaux habits du pensum politique pour aller jouir ?

Schlöndorff se montre d’abord plutôt brillant sur la question : comme quelques années plus tard dans Au nom du père (Bellochio), ou encore dans Suspiria (Argento), le pensionnat sadique est un cadre légèrement onirique, horrifique, presque fantastique – bref, un cadre qui, face aux pulsions, cultive notre fascination, et pas seulement notre recul. Les enfants, lâchés par le train au milieu d’un décor absurde (des rails perdus au milieu de nulle part), vont où ils veulent et comme ils veulent, se comportant en petits seigneurs arrogants (avec les filles de l’auberge, notamment), dans un village ancien, et autour d’une école-château où l’on rentre le soir tombé, qui donnent à l’ensemble un air tout à fait médiéval… Le décor fantasmatique, sidérant, est posé.

Dans ce cadre, le désir dépasse sous des formes volontiers violentes – et ce dès cette première ballade innocente au village, où l’œil du héros assimile le corps des jolies jeunes filles à ceux des porcs qu’on éviscère. Dans ce film aux manières ellipsées, c’est-à-dire vives et impatientes, la sexualité va rapidement s’exprimer par un sadisme Langien, qui suinte et déborde de partout (superbe plan de la mouche, qu’on fait tenir dans son cercle). Tout semble alors érotisé, de la première menace de vengeance pour qui n’honorera pas ses dettes, à la vision langoureuse d’un ami roulant sa cigarette… N’importe quel film d’exploitation ferait son miel d’un tel univers, mais sans doute pas avec cette patience, ce doigté, cette précision tranchante que permet l’approche cérébrale de Schlöndorff. La présence d’une icône du genre comme Barbara Steele, dans une scène jouant autant des pulsions (cinéma bis) que d’une lucidité dépitée quant aux rapports de domination sociale qui les sous-tendent (cinéma moderne), achève de célébrer ce curieux mariage – celui d’un film mi-jouisseur, mi-distant.

Cet équilibre exquis, malheureusement, ne tient pas longtemps. La dimension organique du matériau s’épuise au contact des multiples tentatives de moralisation et de conceptualisation que Schlöndorff introduit, et qui peinent à faire greffe (les questions mathématiques notamment, apparemment centrales dans le livre adapté, prennent ici la forme d’un insert ingrat et dévitalisé). Le personnage principal, bien falot, résume au fond assez bien la position que prend alors le film : face au défilé des horreurs, lui prétend au simple poste d’observateur, et de n’avoir été fasciné que par des questions morales (« jusqu’où iront-ils », « le mal peut-il naître en chacun »). Dans une scène tardive, ses comparses lui feront remarquer qu’en ne disant rien, il a surtout été leur complice. Et ils ont raison : qu’est-ce qui se cache sous l’intérêt scientifique du jeune Toerless – et par extension, sous celui du réal ?

C’est ainsi qu’assez rapidement, la forme fétichiste du film se dilue, y compris pour ses personnages : ainsi en est-il de la déception du tyran devant la transe en toc du souffre-douleur hypnotisé (« tu faisais semblant ! »), ou de ce désintérêt du héros qui, sous prétexte de déception philosophique, avoue à mi-mot qu’il n’y bande tout simplement plus (« Basini était un mystère ; ce n’est plus le cas »). La dimension sado-masochiste, non plus latente et suggérée, mais désormais littéralement incarnée en des scènes bien décidées à y poser un regard studieux, gagne en propos ce qu’elle perd de sa trouble ambigüité (c’est-à-dire d’une capacité à, nous aussi, nous en faire les complices).

Le film rate son coup, en quelque sorte, en nous rendant détestable le « désarroi » satisfait de son jeune héros qui, trop occupé à édicter ses conclusions morales bas-du-plancher (« le mal est en chacun de nous  », merci Einstein), nous prive des scènes de torture. Il manque clairement là une articulation qui saurait retourner la séduction du carnaval fasciste, et non nous le faire regretter. On repense au Salò de Pasolini, particulièrement fort sur ce point, qui savait agréer notre désir premier, pour ensuite progressivement nous en dégoûter… Devant ce premier film impeccable, au contraire, incapable de poser un regard véritablement honnête sur ce qui le motive, ou sur ce qu’il pense réellement de son personnage, on en viendrait presque à s’interroger : plutôt que de tirer une petite satisfaction morale à ne pas jouer de ce jeu-là, jeune homme, pourquoi, ayant vu cette vérité noire en toi, n’en as-tu pas déduit que tu pouvais participer à la fête ?

Der Junge Törless en VO.

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