Bain de mousse György Kovásznai / 1980

Zsolt commence à douter le jour de ses noces. Il se réfugie dans l’appartement d’Anni, une connaissance de sa future épouse…

Quelques spoilers.
 

Bain de mousse pourrait se titrer « Années 70 : le film », tant il semble compiler toutes les modes et marottes de la décennie qui s’achève, toutes ses formes caractéristiques (musiques étalées à la nimp’ sans relation au montage, continuité en flux, psychédélisme), ainsi que tous ses réflexes ancrés (sexualisation de n’importe quelle femme croisée, regard toujours plus ou moins vaguement politique et critique). Le film déploie un éventail infini d’images composites, mélangeant dessins et prises de vue filmées, regardant chaque scène depuis toutes les perspectives possibles, déformant constamment les contours – parfois à des fins expressives, parfois comme le ferait un trip plus aléatoire. Les efforts de transformation du graphisme, loin d’élire ce qui dans le plan est important ou peut faire sens, semblent au contraire vouloir s’appliquer à tout et n’importe quoi, ne triant jamais entre le principal et le secondaire, alors que le film met un point d’honneur à se montrer arythmique.

Il en ressort l’impression d’un film fièrement invertébré, mais qui tient bizarrement par le contrepoint de son argument, qui est celui d’une pièce de théâtre toute en unité de lieu, de temps et d’action (deux personnes, une pièce unique, une crise de couple, un dilemme éthique à résoudre en temps réel). Le film tient ainsi, parvenant ça et là à toucher à des impressions du quotidien ou à des angoisses bien ciblées, tout en offrant une parade d’inventions visuelles. Mais les modes et conventions de l’époque finissent par prendre le dessus sur le style, notamment au travers de chansons qui semblent remplir le vide – étirant dangereusement le dernier tiers d’un film qui semble faire bien plus que ses 1h20.

Habfürdő en VO.
Bubble Bath à l’international.

La Victime Basil Dearden / 1961

Grand avocat londonien et père de famille, Melville Farr est sur le point d’embrasser une carrière de juge. Lorsque “Boy” Barrett, son ancien amant victime de chantage, l’appelle à l’aide, Farr refuse de l’aider, craignant pour sa carrière…

Quelques spoilers.
 

Un film pionnier sur l’homosexualité, pile à l’époque où le cinéma anglo-saxon rentrait dans sa phase édifiante et psychologisante, pleine de torts à redresser et de sujets de société à surligner ? Il y avait tout pour faire de The Victim un film aussi utile (et il le fut) qu’indigeste, objet social ayant simplement emprunté les habits du cinéma. Et de fait, le film est indéniablement bavard et explicite (jusqu’à son titre, qui enfonce le clou pour le spectateur sourd et aveugle qui aurait mal compris), venant pointer toutes les dix minutes au débat de société en exposant une à une toutes les clés du “sujet”, tout en ménageant docilement les sensibilités (« je sais que je suis anormal, je n’ai jamais cherché à corrompre les normaux »)…

Pourtant, le film est passionnant. Parce que s’il relève certes d’une fibre pathétique, voire lyrique (la figure du jeune sacrifié, que la caméra fait tout pour fragiliser en gamin martyr et terrorisé – jusqu’à sa photo compromettante où il n’est même pas montré entrain de baiser, mais de pleurer !), les rouages dramatiques sont ceux du thriller. Et ce dès l’ouverture, qui prend soin de placer d’emblée le récit sur les rails de la course et de la fuite, du mystère à résoudre, du réseau.

Curieusement, ce film défendant les homosexuels utilise donc pour ce faire les leviers-mêmes de l’homophobie : comme le dit un antagoniste, « ils sont partout » (au point, presque comique, où les personnages masculins du film qui s’avèrent ne pas être homosexuels se comptent sur les doigt d’une main). Le récit est brillant dans la manière dont il tisse cette grande toile d’araignée, on se croirait dans Les Envahisseurs : cette présence « d’eux partout parmi nous », société parallèle, chaque visage de bon voisin cachant une possible victime (c’est le tour de passe-passe du film : on ne découvre pas un homosexuel, on découvre une victime de chantage), broyée par une société de la peur, par une menace omnisciente et invisible (car littéralement aveugle, jolie idée du script).

Si le film a plus de difficultés dans son dernier mouvement, qui n’a plus que la dignité de son héros allant au front pour contrer l’avalanche de pathétique et de discours didactiques, il relève au final assez remarquablement le défi du “film-à-message”. Et brille encore davantage avec le recul des ans, le projet gagnant au vertige méta de sa conception, où un acteur (Dirk Bogarde) dans le placard risque sa carrière pour jouer un personnage dans le placard risquant sa carrière – et l’affichant à la vue de tous, aux yeux d’un public tout entier qui voit cet aveu à l’écran sans le comprendre, quand bien même on le lui dit explicitement et dans les yeux.

The Victim en VO.

Orfeu Negro Marcel Camus / 1959

À la veille du carnaval de Rio, Eurydice arrive de la campagne pour retrouver sa cousine Sérafina. Elle fait alors la rencontre d’Orphée, conducteur de tramway…

 

L’impression première que donne Orfeu Negro, c’est celle d’être un film daté. C’est paradoxal pour ce projet qui, par son casting entièrement noir, ou par le fait d’être entièrement tourné en portugais, semble s’affirmer comme une altérité dans le cinéma français d’alors, comme un film en avance sur son temps, et sur le ton colonial qui pouvait encore y être de mise.

Mais Marcel Camus n’est pas un cinéaste assez affirmé, et le film, par ses automatismes et académismes (dès cet effet visuel passablement vieilli brisant l’écran en ouverture), s’avère très perméable à son époque. Et notamment à un certain “exotisme de gauche” ici criant, qui peint les favelas comme un paradis terrestre où tout le monde chante, danse, et sourit constamment sans raison, tel un peuple d’enfants – le Brésil devenant une sorte de projection aux utopies occidentales, folklore coloré comme un collier de fleurs, troquant le mauvais pour le bon sauvage, martelant une vision aussi manichéenne que son équivalent raciste.

Le film, pourtant, transcende régulièrement ce parti-pris peu ragoûtant, par son jusqu’au-boutisme et l’abstraction qui en découle : quels qu’en soient les ressorts douteux, cette vision du Brésil fonctionne aussi comme un dispositif formel radical (on pourrait dire, en somme, que c’est un film tout bougé-dansé, tout comme ceux de Demy seront tout parlés-chantés). Abstraction renforcée par le choix d’adapter un mythe, dont les traductions dans le Brésil moderne ne sont pas sans fulgurances. La manière dont les personnages dansent, toujours, même lorsqu’ils s’engueulent ou se battent, même quand il se caressent (la marche pieds sur pieds), donne l’impression que les humains sont pris d’une transe constante, que la vie même est une transe, une sorte de chanson de geste littérale qui ne s’immobilise qu’à la mort – ce qui confère à toutes ces péripéties une autre portée.

L’explosion de formes et de couleurs, enfin (notamment dans les passages plus macabres) séduit comme le ferait tout musical, et quelques échappées ou petits moments de flottement emportent réellement le morceau (Orphée et Eurydice assis face au ciel, pris dans une torpeur douce). On peut espérer que c’est d’abord cela, la rêverie colorée et sa musique continuelle, qui ont marqué toute une génération, plus que l’exotisme discutable les ayant permis à l’écran.
 

Les Filles d’Olfa Kaouther Ben Hania / 2023

Un jour, les deux aînées d’Olfa, tunisienne et mère de quatre filles, disparaissent. Pour combler leur absence, la réalisatrice convoque des actrices professionnelles..

Légers spoilers.
 

Aux premiers moments du film, le dispositif des Fille d’Olfa, tout élégant qu’il soit, laisse assez dubitatif : créateur de moment cruels et un peu fabriqués que la caméra dévore, il semble n’être que sa propre fin, ne faire spectacle que de lui-même. Néanmoins, ce projet d’exorcisme par la fiction finit par faire ses preuves, en ce qu’il se révèle un formidable moteur à discussions, à échanges, se faisant créateur de distances (reculs ou replongées) avec le passé douloureux, comme on psychanalyserait une famille à ciel ouvert. Il en découle plusieurs moments troublants, comme quand les deux Olfa (la vraie et la fausse), à l’image, réagissent chacune d’une manière différente aux évènements reconstitués devant leurs yeux, comme les deux faces d’une même personne tourmentée (Olfa, ce personnage paradoxal qui s’est rebellée contre le système patriarcal pour mieux le forcer sur ses filles).

Il restera toujours dans l’expérience du film quelque chose des suspicions premières : la caméra comme le montage sont trop avides de capturer ici des larmes, là du conflit ; la musique est trop pressée d’emphaser sur des moments qui appelleraient plus de pudeur (pudeur qu’on retrouvera ici plutôt dans l’élégance feutrée des dispositif visuels) ; et quand les images de JT sensationnalistes, à musique tonitruante et “moments chocs”, s’invitent sur le tard dans la continuité, la facilité avec laquelle elles se fondent dans le montage du film interroge sur la nature des leviers que celui-ci utilise.

Les Filles d’Olfa reste un documentaire passionnant et rempli de grands moments, mais n’arrive ainsi pas tout à fait à se départir d’une petite impression de confusion – à l’image de celle qu’on ressent en voyant mère et fille rire en évoquant des scènes atroces de violence familiale, qu’elles ont vécues d’un bout et de l’autre du bâton. Que l’ensemble finisse sur les lourds sabots de l’émotion familiale et sur le gros plan d’une enfant (quand bien même celle-ci symbolise toutes les questions de reproduction sociale ayant agité le film) nous laisse au sortir de la salle avec un sentiment mitigé en bouche.

 

La Sirène Sepideh Farsi / 2023

1980, dans le sud de l’Iran. Les habitants d’Abadan résistent au siège des Irakiens. Omid, 14 ans, décide de rester sur place chez son grand-père, en attendant le retour de son grand frère du front…

Spoilers.
 

En ouvrant son film sur le départ d’une mère (qui laisse à contrecœur son fils adolescent derrière elle, celui-ci refusant de partir alors que le siège d’Abadan commence), la réalisatrice fait deux choses.

D’une, vider la ville de ses femmes : les deux dernières que le film nous montrera seront retranchées dans une maison fermée, comme des légendes sacrées dépositaires d’un temps ancien (un temps où, entre autres, elles n’avaient pas à porter le voile). L’univers dans lequel évolue le garçon sera donc purement masculin, fait de guerre, de terre rouge, de sang, de motos et de combats de coqs, de promesses de martyr ou de trafics – un univers divers mais étonnamment sec, à l’image de l’amas de béton éventré que devient peu à peu la ville. Même le style graphique en aplats, étouffant et tout d’un bloc, privé de nuances et de certaines couleurs (tout est sur la même note), est au diapason de ce manque.

La deuxième chose que produit ce prologue, en laissant partir la mère, c’est de vider les lieux de son seul adulte responsable : dans Abadan abandonnée, tout le monde semble adolescent. Les gens évoluent anarchiquement, dans une sorte de chaos social heureux, bizarre, où plus rien ne semble tenu, sinon vaguement les lignes de défense de l’armée – et encore, plus pour longtemps.

Ce double-tableau fait la force de ce film animé qui, sans cela, aurait bien du mal à s’arracher aux canons sages qui sont désormais ceux du film d’animation d’auteur européen : charte graphique savante, dialogues articulés et mesurés, goût pour la gentille poésie symbolique, respect documenté et dépassionné pour les cultures décrites… Devant ce style en mélange 2D-3D qu’on reconnaît par cœur (on est pas loin à ce stade de repérer les calques de compositing à l’écran…), on a l’impression d’être arrivés à un point où plus rien ne nous surprendra (sinon quelques coquetteries à base d’éclats de sang répétés, dont on aurait pour le coup pu se passer).

La seconde moitié du film n’arrive plus à tenir cette pression académique. Si le récit se crée alors un bel horizon, une jolie parabole (réunir tous les personnages “non conformes” rencontrés au long de la route chaotique du récit, recomposer par leur intermédiaire les restes d’un temps ancien qui subsistait caché, par traces, dans la ville…), le film quitte alors le réalisme brutal qui donnait du poids à sa poésie pour une posture fabulesque plus facile. L’image d’un bateau, avec une femme libérée pour proue tenant en respect la guerre et ses soldats, partant sur la mer comme l’arche de Noé de cette population bigarrée, est certes une jolie image. Mais c’est une image : elle a perdu sa crédibilité, et donc son poids, résolvant une situation concrète et compliquée par une réponse abstraire et poétique. À moins d’imaginer que tous ces gens sont partis à la mort dans la chute de leur ville, et que leur voyage n’est ici que symbolique, le film rate là une occasion de regarder son sujet en face. Et achève de se normaliser, à petit feu, comme répondant trop sagement aux missions qu’on attend de lui.

The Siren en VO.