Silent Voice Reka Valerik / 2020

Les premiers mois en Belgique de Khavaj, jeune espoir du MMA ayant fui la Tchétchénie après qu’on y ait découvert son homosexualité, et promis de le tuer…

Légers spoilers.
 

« Faire d’un problème une vertu » répétait Tavernier qui, échouant à faire se rencontrer ses deux héros dans le scénario de Laissez-passer, avait fini par faire de l’impossibilité de cette rencontre un motif répété, volontaire et central de son film. Documentaire modeste et saisissant, Silent Voice est lui aussi un film qui fait d’une contrainte une force, et d’un empêchement son principe : celui d’un film sans visage. Le laissant hors-champ pour préserver la sécurité de son protagoniste, le film se fait tout entier œuvre sur une gorge, une nuque, tout un dos de douleur, sur une masse comme vidée (sans émotions faciales, sans voix), qui en s’interdisant de nous faire face, comme constamment en refus, nous fait viscéralement vivre le blocage qui se joue dans la gorge même du réfugié. Un refus formel au diapason de celui, très concret, que le personnage oppose à sa mère coupable, qui s’épuise dans l’absence téléphonique de réponses à ses angoisses… Du fait même de toutes ces contraintes, Silent Voice est aussi un film de nuit, comme si le monde entier s’était éteint, survivant désormais dans la pénombre (celle des réseaux, dignes de la résistance, qui trimballent l’homme de planque en planque ; ou celle du planétarium, au noir spatial, seul endroit protecteur où le réfugié se sent bien). Les quelques éclairs de lumière, numériques et criards, apparaissent alors comme les fantômes d’un monde écroulé, d’un bonheur factice qui semble n’avoir peut-être pas existé, comme une légende lointaine… Le film gêne parfois en laissant apparaître des moments qui ne peuvent avoir existé sans un certain degré de mise en scène, en ce qu’ils prétendent une intimité que contredit la présence même d’une caméra. Mais c’est bien la seule maladresse qui traîne sur ce documentaire pour le reste absolument impeccable, cohérent, sans coquetterie ni fausse note, qui vient se ranger dans le club très privé des films qui semblent se finir trop vite.

 

Il boemo Petr Václav / 2022

1764. Dans une Venise libertine, le musicien et compositeur Josef Myslivecek, surnommé « Il Boemo », parvient à percer grâce à sa liaison avec une femme de la cour. Dès lors sa renommée grandit…

Légers spoilers.
 

Il boemo, tout en suivant les étapes balisées d’un biopic d’ascension et de chute, est intéressant en ce qu’il parvient à trouver un équilibre entre l’écueil d’une vision romantique du XVIIIe siècle, et la facilité qu’on aurait à le peindre avec puritanisme, comme une époque uniquement décadente et cynique. Le film, sans se refuser les plaisirs de la reconstitution costumée, opte plutôt pour des intérieurs nus à la lumière froide, comme si on jetait sur ce passé un regard neutre et documentaire. Même sens de l’équilibre pour certains personnages, comme ce roi qui se voit redonner une chance de montrer les nuances de son caractère, après un premier portrait assez grossier… Néanmoins, on peine à trouver du sens à cet enchaînement biographique sous forme de chronique ; la mise en scène à l’épaule, si elle désacralise efficacement le passé, empêche aussi les prises de positions du découpage, n’aidant pas à réveiller notre attention. Une scène seule y parvient, c’est celle de la rencontre avec Mozart : soudain, Vaclav doit mettre en scène le mystère, c’est-à-dire le génie. Le regard réaliste du film (jusqu’à ce jeu un peu bonhomme de l’enfant) se cogne alors à une altérité qui le challenge et le stimule.

 

Border Line Alejandro Rojas & Juan Sebastián Vásquez / 2022

Projetant de démarrer une nouvelle vie aux États-Unis, Diego et Elena quittent Barcelone pour New-York. Mais à leur arrivée à l’aéroport, la Police des Frontières les interpelle pour les soumettre à un interrogatoire…

 

Impeccable petit thriller minimaliste, dont la force d’oppression fait en soi propos politique, Border Line est un film efficace, sans défaut, petit café serré d’1h17. Et c’est un peu sa limite : on a du mal à en retirer autre chose qu’une expérience de tension au présent. À l’image de la pique ironique fermant le film, l’ensemble a des difficultés à accoucher autre chose de son dispositif qu’un simple effet d’efficacité immédiate. Dans un genre voisin, Reality était parfois plus maladroit, mais parvenait à créer un vertige dépassant le moment de la séance.

 

La llegada en VO, Upon Entry à l’international.

La Fausse livre d’or Yórgos Tzavéllas / 1955

Quatre histoires suivant le parcours d’une fausse pièce d’une livre en or…

Légers spoilers.
 

Curieuse impression, lorsqu’on explore le passé des différentes cinématographies, de reconnaître d’un coup d’œil de quel bois est fait un classique : de celui du cinéma à proprement parler (d’un regard et d’une mise en scène qui transcendent les normes de leur époque, quand bien même ils peuvent s’inscrire dans des mouvements esthétiques plus larges) ; ou alors du monde des “objets culturels”, au sens de films qui sont d’abord les doudoux nationaux et nostalgiques d’une génération, avant d’être des œuvres de cinéma (comme purent l’être, en France, certains films de Fernandel). Des fictions qui respirent immédiatement quelque chose de leur temps, de l’ordre d’une docilité aux modes et à l’esprit de leur époque…

La Fausse livre d’or, anthologie de quatre courts-métrages discrètement reliés par un fil narratif et par le thème commun du rapport à l’argent, s’impose d’emblée comme tenant de la deuxième catégorie : une comédie réglée, dont la mise en scène s’agite plus qu’elle ne regarde, avec son avis déjà arrêté sur le monde – ne cherchant pas plus de mystère dans ce qu’elle filme que ce qu’énonce déjà la voix-off, qui explicite tout ce qu’il y a à pré-penser du récit.

Néanmoins, dans ce cadre limité qui est le sien, le film est un champion toutes catégories, et on comprend aisément son succès en salles. Sa réussite tient à un investissement complet (récit dense à rebondissements, technique irréprochable, bons acteurs) et à un ludisme fréquent (les taches de couleurs, la salle du crime à vider par morceaux dans les égouts, les différentes versions de la séance de pose…). Finir le film sur un récit non pas lacrymal mais doux-amer, avec les personnages les plus intelligents de cette ronde narrative, aide grandement à en garder une bonne impression.

Bref, si l’on ne regarde pas de trop près les ressorts de son scénario (remarques misogyne à la kilotonne, riche proprio qui se paie littéralement l’affection d’une gamine…), cet “objet culturel national” est une plutôt bonne pioche, à défaut d’être du grand cinéma.

Η κάλπικη λίρα / I kalpiki lira en VO,
The Counterfeit Coin à l’international.

Soudain seuls Thomas Bidegain / 2023

Ben et Laura ont décidé de faire le tour du monde en bateau. Ils font un détour par une île sauvage, près des côtes antarctiques ; mais en pleine exploration, une tempête s’abat sur eux et leur bateau disparaît…

Spoilers.
 

Soudain Seuls se construit sur une brillante idée de pitch : celle de confronter le quotidien du couple au survival, le genre jouant comme révélateur Bergmanien des sales petites vérités crues – mais aussi, d’un même geste, comme le terreau Hollywoodien d’un récit de remariage.

Malheureusement, c’est peine perdue. Sur une mise en scène en zapping, qui survole tout sans rien exprimer, le film nous présente deux personnages immédiatement amers et détestables, un concentré de tout ce que le drame psychologique français a de plus intenable : impossible de s’identifier à leur drame (voire de ne pas secrètement désirer les voir crever sur leur île).

On entend souvent les cinéastes de blockbusters américains nous dire que leur films catastrophe ne parlent au fond que d’histoires intimes, de réconciliations d’un fils avec papa, etc. Et bien le cinéma français, c’est cela : qu’il s’essaie à toute forme d’altérité, jusqu’à celle du cinéma de genre, et il ne saura que la coloniser avec son couple de cinéma d’auteur français typique, macérant entre dépression et remarques passives-agressives, sur un ton gris à se flinguer. On a juste remplacé les moulures des appartements parisiens par les décors (gris, eux aussi) de l’île polaire ; mais sous le costume, c’est toujours la même came.

Tout est-il alors à jeter ? Pas tout à fait. Le film s’essaie à plusieurs ruptures, qui rejettent quelque peu les dés. La première est un rebondissement où se disputent la beauferie et la misanthropie cynique : la jeune femme urbaine, chialant à l’idée de devoir tuer pour sa propre bouffe, voit son Jules terminer des manchots au hachoir, ce qui réveille la flamme et résulte en une scène de sexe passionnée. Sous ses petits airs, la bourgeoise avait besoin d’un mâle, un vrai, semble nous dire le film (qui ne semble même pas ironiser cette situation : il la laisse simplement passer, comme une sorte d’évidence).

Les péripéties ultérieures sont par ailleurs plus digestes : si le couple réconcilié n’est pas moins tête-à-claque que sa version amère, le scénario les malmène alors un peu plus franchement (je t’abandonne, tu m’abandonnes), renouant avec les codes plus purs du survival (la blessure, la traversée), jusqu’à aboutir à ce moment assez parlant où, enfin sauvée, madame n’insiste pas tant que cela à la radio, et met quelques jours avant de se décider à aller sauver son mari agonisant.

« J’avais peur » lui dira-t-elle après-coup, mais force est de constater qu’à ce moment le film respirait un peu – et que comme elle, on était bien tous seuls, peu pressés de réunir à nouveau le couple, ce motif infernal du cinéma français.
 

Le Règne animal Thomas Cailley / 2023

Le monde est en proie à une vague de mutations qui transforment peu à peu certains humains en animaux. François, seul en charge de son fils, fait tout pour sauver sa femme, touchée par ce mal mystérieux…

Quelques spoilers.
 

Nous voilà donc devant la 157è tentative de cinéma de genre à la française, comme dans un labo cherchant une énième fois la formule chimique qui ne soit pas instable, qui puisse convaincre le temps d’un film, qui ne s’écroule pas sous le regard charitable du “c’était bien essayé”.

Cailley a peut-être, cette fois, enfin trouvé quelque chose. La science et le doigté du cinéma d’auteur français (fantastique économe et implicite, absence de puritanisme), la grande qualité d’acteurs venus pour beaucoup du cinéma indé, les moyens techniques et financiers mobilisés, tout concourt à faire de cette tentative d’hybridation du cinéma national avec le genre un produit convaincant. La belle note du film se perçoit certes çà et là à travers de mauvais parasites radio (ici des CGI un peu foireux, là une musique trop affectée, un Romain Duris parfois mal dirigé), mais parvient malgré tout à tenir une émotion.

L’exceptionnel Paul Kircher y est pour beaucoup, inventant un étonnant trait d’union gestuel entre l’hébétude molle de l’adolescence et l’instinctivité animale, avec ses grands yeux humides et étonnés comme fil rouge, même si le mélange qu’il opère entre ces deux pôles reste toujours un peu sur le seuil, et sa transformation jamais définitivement actée. Il en va de même pour le film, bloqué comme l’était Les combattants dans un dernier acte d’errance du récit en forêt, comme incapable de percer sa propre carapace.

Cette carapace, c’est celle d’un carcan d’intentions : le surmoi cinéphile du cinéma de genre frappe encore, tant tout ici doit parler, métaphoriser, “servir”, jusqu’à la légère absurdité de ce champ de maïs tout droit sorti d’un film américain, posé là comme un décor de cinéma abstrait. Le film peine, en somme, à se surprendre lui-même par un instinct ou des réflexes un peu plus personnels que ceux de l’impeccable “film de genre d’auteur”, ripoliné et raisonné par on ne sait combien de passages en commissions (c’est particulièrement visible dans la relation père-fils, dont rien de secret n’existe plus au-delà de ce que le propos nécessite). Pour un film sur l’animalité, il en manque ici pas mal, justement : un peu de folie et d’inexplicable, quelque chose qui nous ferait, enfin, basculer dans des sensations plus organiques et instinctives (et dans un monde forestier où le merveilleux n’oublierait pas sa part d’horreur – par exemple celui d’espèces qui, par nature, se mangent).

On peut malgré tout retenir du film, au-delà de ses déflagrations d’émotion brute qui en font tout le prix (la recherche nocturne en voiture, le coming out paniqué, l’échappée finale…), un trait de personnalité réel : celui de partir d’un ensemble horrifique et anxiogène (mutation, contamination façon zombie, paranoïa sociale, mutilations), pour peu à peu transformer ce postulat en énergie positive et solaire, dans un lent basculement du regard du spectateur, qui peu à peu reconsidère le monde et sa façon de le voir. Une métamorphose animale d’abord phobique, puis désirée ; une situation sociale catastrophique, puis salvatrice ; une adolescence anxiogène, puis gonflée de l’immensité des possibles. Cette transformation, elle, a un goût tout à fait singulier, déroge brillamment aux règles attendues, et distingue réellement le film de toutes les tentatives de “genre français” ratées qui lui ont précédé.