La Petite Lise Jean Grémillon / 1930

Libéré du bagne où il était condamné pour le meurtre de sa femme, Victor Berthier revient chez lui, à Paris, où vit sa fille…

Légers spoilers.
 

La Petite Lise rejoue le cas de Daïnah la métisse : celui d’un film dominé par sa fulgurante première partie, qui ne ressemble à rien d’autre dans le cinéma d’alors – un mélange inédit et pourtant cohérent de regard documentaire, d’un goût chansonnier appuyé, et de visions nocturnes plus hallucinées. Le film, par la suite, laisse place à un récit plus traditionnel, et en cela partiellement décevant. Mais même si les rênes d’un scénario, de ses intrigues, et de sa fatalité symbolique domestiquent alors le film vers quelque chose d’un peu moins surprenant, le regard réaliste de Grémillon, marié à la précision de fer de sa mise en scène (les jeux suggestifs de hors-champ, le travail sonore à la fois invisible et brillant), entretiennent une tension nerveuse continuelle, qui semble comme écarteler le visage de la jeune actrice principale. Lise est constamment prise en étau par la valse des façons dont on va juger sa moralité, perdue dans les nuances de gris confondant la figure de femme et de petite-fille-à-papa (au point que je n’ai pas su, dans un premier temps, si Berthier venait retrouver à Paris sa fille ou une jeune épouse), et coincée au milieu de personnalités foncièrement ambiguës (l’amant intéressé, le père féminicide risquant à chaque seconde de reproduire le destin). Bref, le film a beaucoup à offrir, beaucoup de choses en tout cas qui le singularisent totalement dans le cinéma français du début des années 30, encore à l’aube du réalisme poétique et de ses vagues-à-l’âme plus confortables. Grémillon en offre ici une version plus tranchante et tragique, qui relie toutes les tendances traversant le cinéma national d’alors (la chanson, la fatalité, le monde prolétaire), pour aboutir à un résultat au goût singulier qui constitue, avec Remorques, l’un des sommets de sa carrière.

 

Goutte d’or Clément Cogitore / 2022

Ramsès tient un cabinet de voyance à la Goutte d’or à Paris. Habile manipulateur, il a mis sur pied un solide commerce de la consolation. L’arrivée d’enfants venus des rues de Tanger vient perturber l’équilibre de son commerce…

Quelques spoilers.
 

On reproche ci-et-là à Goutte d’or son manque de scénario, mais je ne suis pas sûr que ce soit cela qui manque au film de Clément Cogitore : le sel de son style, par essence suggestif et allusif, et qui s’épanouit sur le terreau d’un réalisme hallucinatoire, a besoin de ces trous et de ces ellipses. En témoigne d’ailleurs la plus belle idée du film, la scène de récupération du corps : on met un temps à remarquer qu’il y a eu saute, on pense avoir raté une bobine ou avoir été trop distrait, pour progressivement réaliser que notre confusion est aussi celle du personnage, et que cette ellipse est un élément central du récit, son point de basculement dans le doute fantastique – de la même façon que l’air musical joué par un complice pour les clients pigeons vient se confondre, un temps, avec la musique du film chargée de cueillir nos sentiments et notre immersion. En ce sens, je trouve Goutte d’or plus intéressant dans le réalisme magique hésitant de sa deuxième partie, que dans les démonstrations de la première (impeccable certes, mais aussi un peu sage, un peu didactique – d’autant qu’on devine que le monde ici décrit, malgré tous les oripeaux d’une fiction réaliste et documentée, exagère largement la subtilité des combines des arnaqueurs de Barbès). Il persiste plus généralement une petite impression de fraude (à l’image de celles que commet le personnage, possible autoportrait du cinéaste) : le sentiment d’un film qui surjoue un arrière-fond grandiose à un matériau de tournage faible, ou encore l’impression d’un récit inachevé, pas assez travaillé, dont l’hallucination serait l’excuse. C’est tout le danger du style de Clément Cogitore, constamment sur le fil : il a besoin de vide et de manques pour exciter notre imagination, sans pour autant donner l’impression au spectateur qu’il remplit les trous d’un travail narratif bâclé, en comblant moins des vides que des lacunes.

 

Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan Martin Bourboulon / 2023

D’Artagnan, jeune Gascon fougueux, arrive à Paris et tente par tous les moyens de s’engager comme mousquetaire…

Légers spoilers.
 

On se pince de l’écrire, mais cette énorme machine de guerre Pathé, conçue avec tout le calcul du monde, se révèle être cet oiseau rare : un film populaire français crédible. Au-delà du soin friqué de la reconstitution, cela tient principalement à deux choses. D’une, une mise en scène qui va au-delà de l’académisme attendu : concernée, humble et artisane, indexée sur les préoccupations des personnages, et même étonnamment exigeante dans les scènes de batailles. Et de deux, un casting qui jusqu’au moindre second rôle va chercher des comédiens venus du cinéma d’auteur ou du théâtre (coucou Dominique Valadié) ; même Civil, acteur inégal, trouve dans ce rôle de jeune premier crâneur un habit sur mesure à ses fragilités de jeu. Seule la lumière ici, pot de peinture brunâtre (une scène de bal exceptée), semble répondre au cahier des charges académique redouté… Le souci, car il y en a un, est que tout cet attirail n’a pas grand-chose d’autres à dire (sur l’aristocratie, sur l’amitié, sur quoique ce soit) qui dépasse les lapalissades associées au roman dans la culture populaire : pas de trouble, pas de ressentis ambigus ou complexes à touiller (sinon éventuellement ce curieux portrait d’un Louis XIII à la fois faible et autoritaire), rien en tout cas qu’on ne puisse facilement résumer à coups de bons mots. Malgré l’incarnation colorée des mousquetaires (dépressif Athos, sexué Porthos…), leur réunion ici n’a d’autres visées que d’exprimer une camaraderie virile à punchlines, d’autant plus superficielle qu’ils passent le plus clair du film séparés. Une fois l’affaire du collier de la Reine clos, le film perd ses deux acteurs et personnages les plus intéressants, et se retrouve avec des enjeux plus fragiles et moins travaillés (où a-t-on senti le poids de Richelieu, ou la tension d’une guerre de religion traversant la France ?), pour finir sur un cliffhanger trahissant la faiblesse d’une romance dont on se fiche. Bref, l’ensemble se dégonfle peu à peu, mais a ses mérites, et offre un modèle impeccable qu’on aimerait être le minimum syndical du film populaire français.

 

Chien de la casse Jean-Baptiste Durand / 2023

Dog et Mirales, amis d’enfance, vivent dans un petit village du sud de la France et passent la majeure partie de leurs journées à traîner dans les rues…

 

Chien de la casse, histoire d’une amitié toxique qui se délite, ne raconte pas forcément grand-chose – on sent d’ailleurs que la vague couleur mafieuse ajoutée à ce récit de village tranquille sert un peu artificiellement à en doper les péripéties. Mais le film sait donner une vraie ampleur à son petit drame intime : le sens inné du cinémascope (plus frappant encore ici, dans ces plans se résumant à trois têtes et quelques rues), ou la cartographie d’un village seulement boussolé par l’air d’un piano et par ses horizons de western, nous emmènent bien loin des clichés de la ruralité française, enfin sortie de sa peinture glauque (cinéma d’auteur parisien) ou folklorique (comédies populaires nationales). Toutes les planètes semblent ici s’aligner par miracle : la justesse d’acteurs touchants, les trajets de personnages tous moins univoques et prévisibles qu’ils ne le semblent au premier abord, la douceur de la lumière, et même la beauté de la musique (ce qui est assez rare dans un film français pour être signalé)… Bref, passé le goût discutable de cette camaraderie virile qui se reconstruit sur le rejet d’une femme, c’est un sans-faute.

 

Sur l’Adamant Nicolas Philibert / 2023

L’Adamant est un Centre de Jour unique en son genre : bâtiment flottant édifié sur la Seine, en plein cœur de Paris, il accueille des adultes souffrant de troubles psychiques…

 

Sur l’Adamant est un projet des plus classiques, dans lequel Nicolas Philibert redéplie un savoir-faire documentaire sous sa forme la plus pépère et sécurisée : lieu qui s’ouvre et s’installe au matin, plans de coupes des alentours pour entrecouper des bouts d’interviews, observation patiente et petits moments signifiants… Si ce système parvient sans mal à créer de la confiance et de l’immersion (se calquant sur le tempo du bateau lui-même : calme, régulier, au rythme du soleil perçant à travers ces volets qui se reconfigurent doucement), il n’en tire presque rien qui vaille le coup d’œil. Le montage saute sur chaque petite phrase pouvant sembler évocatrice, sur chaque petit début de divagation, sans en tirer de moments réellement forts ou singuliers, du moins rien qui puisse justifier l’existence d’une scène – hormis pour une gueulante finale, qui n’a pas été placée à cet endroit pour rien. Le carton de fin au volontarisme poético-politique (d’autant plus facile pour un film qui a bien pris soin de ne pas filmer les hors-champs de son bateau-utopie) achève de donner des airs de gros chaussons à ce documentaire qui, dans l’ensemble, aura surtout marqué par son ennui.

 

Fifi Jeanne Aslan & Paul Saintillan / 2023

Nancy, début de l’été : Sophie, dite Fifi, 15 ans, est coincée dans son HLM dans une ambiance familiale chaotique. Quand son ancienne amie Jade part en vacances, elle prend en douce les clefs de sa jolie maison du centre-ville désertée pour l’été…

Légers spoilers.
 

Fifi pourrait déprimer par la petitesse de ses ambitions, typique d’un certain cinéma d’auteur français (introduction sans panache, fin prévisible qui se contente de peu, aucune ampleur formelle). Pourtant, c’est un film moins évident que le buddy-movie d’été qu’il laissait entrevoir. Les rapports entre Fifi et ce jeune homme, au-delà de leurs différences marquées (sociales ou d’âge), sont à la fois tendus et rafraîchis par l’interdiction de tout rapport de drague. Cela laisse le champ libre à de multiples teintes qui, profitant du meilleur de ces deux comédiens (c’est sans doute le meilleur rôle de Dolmaire), permettent de rendre chacun de leurs échanges intéressants et satisfaisants. Les personnages qui entourent leur duo ne déméritent pas forcément non plus, la famille de Fifi dépassant sa fonctionnalité première de milieu oppressant pour offrir des moments plus tendres et intéressants. Il manque un peu le grand film qu’on pourrait tisser autour d’un tel projet (même si sa modestie à toute épreuve lui confère aussi un goût particulier), mais il y a là du talent, incontestablement, et une voix singulière.

 

C’est mon homme Guillaume Bureau / 2022

Julien Delaunay a disparu sur un champ de bataille de la Grande guerre. Sa femme ne croit pas qu’il soit mort. Et quand la presse publie le portrait d’un homme amnésique, elle est certaine de reconnaître Julien…

Légers spoilers.
 

C’est mon homme est un drame parsemé de petites idées, mais manquant singulièrement de caractère et d’ambition, à l’image de son titre terriblement programmatique – notamment dans la première partie qui, entre le jeu abattu de Karim Leklou et les airs plaintifs de Leïla Bekhti, dégage une grande impression de mollesse. Deux bonnes idées réveillent un peu le film : celle d’un personnage principal interchangeable (on démarre le film avec Bekhti, on poursuit avec Leklou), et le caractère franc et direct du personnage de Louise Bourgoin, dont l’univers de cabaret radicalement opposé apporte un peu de trouble et de tranchant à ce drame psychologique assez plat.

 

Le Tourbillon de la vie Olivier Treiner / 2002

Arrivée au crépuscule de son existence, une octogénaire se remémore certains des choix cruciaux qui ont infléchi un destin qui semblait tout tracé…

Quelques spoilers.
 

Le Tourbillon de la vie, histoire en forme d’arbre des possibles, est un film qui ne semble rentrer dans aucune case : les signes qu’il envoie ne relèvent ni du cinéma d’auteur national (la narration est entraînante, la mise en scène est anonyme), ni du cinéma populaire français (où l’on ne retrouve presque jamais ce degré d’engagement et d’ambition). Les croisements entre les différentes Julia, dont le récit s’amuse à dessiner les possibles avenirs, sont plutôt fluides et virtuoses, dialoguant à travers des scènes jumelles, jouant sans cesse à qui aura tour à tour réussi ou raté sa vie, par des chemins changeants et contradictoires. Si cette course fonctionne, il ne faut pas trop faire attention au détail des segments qui permettent cet entrelacement : les situations elles-mêmes sont des lapalissades univoques, non exemptes de platitudes gênantes (le discours sous la pluie), ou de moments un peu ridicules (le final). Surtout, le film souffre de ne pas avoir autre chose à exprimer que sa propre structure : rien, aucune émotion plus secrète au long cours ne résulte de ce chassé-croisé, au-delà du plaisir ludique immédiat des réalités alternatives, au mieux parées de quelques constats sociologiques (les femmes doivent choisir entre travail et carrière). On “n’apprend rien” de plus, en somme, que le fait que les vies ne sont pas jouées d’avance, et que le bonheur n’est pas toujours là où l’on croit.