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Civilization Thomas Ince, Reginald Barker, Raymond B. West / 1916

Le Kaiser déclare la guerre, et nomme le comte Ferdinand commandant d’un de ses sous-marins. Ne pouvant supporter d’entrer en conflit avec les lois divines, ce dernier refuse de tirer sur un paquebot civil…

Légers spoilers.

Le cinéma de Thomas Ince, que je découvre avec ce film, frappe d’abord par sa puissance d’évocation : il suffit de voir le peuple en liesse rythmer, comme par poussées de fièvre, la lente hésitation du roi devant son traité de guerre, pour en prendre la mesure. Et de fait, si Civilization est parfaitement à l’aise dans le tableau des assemblées, des foules, et des institutions, il semble rechigner à s’ancrer à des péripéties politiques trop précises (de celles qui prêteraient le flanc à l’analyse), entretenant face aux évènements un flou de fable ou de légende : on reconnaît sans mal l’affaire du Lusitania auquel le scénario réfère, ou encore la figure du Kaiser, mais les intertitres pour le désigner se contentent du mot « roi », les belligérants sont non-identifiés, et l’évolution du conflit reste bien vague.

La guerre, dans le film, nous arrive plutôt comme hallucinée. Elle a déjà pour particularité d’être anachronique : ce ne sont pas les tranchées qu’Ince dépeint à l’écran, mais une guerre « à l’ancienne » (au sol et à découvert) qui aurait pris des proportions apocalyptiques. Les combats qu’on y mène, noyés dans le chaos et la brume, débordent sur les villages qu’ils traversent comme des raz-de-marée, filant entre les doigts du montage par des ellipses en cascade. La scène du sous-marin est un bon exemple de cette façon dont le conflit militaire s’incarne en une narration catastrophiste, pulsionnelle, dangereuse : la séquence débute par une révolte un peu ridicule, qui semble facilement maîtrisable, mais dérape soudain en meurtre, en inondation, puis trop vite en amas de cadavres – comme si nous étions nous-mêmes là, enfermés, d’abord goguenards, puis pas assez rapides pour fuir le piège que la scène referme sur nous.

Passée la sublime première partie, l’affaire devient plus compliquée : la grande instabilité formelle du film, à l’opposé de l’équilibre Griffithien, est autant bénéfique pour filmer le chaos que problématique quant il s’agit de s’accrocher aux personnes. Thomas Ince, en réduisant ses héros à de simples figures véhiculaires de sa piété insistante, n’arrange pas les choses… Approcher la guerre dans une optique de comparaison aux écritures bibliques, comme si c’était là le seul mètre étalon valable pour prendre la mesure d’un conflit mondial, nous apparaît certes aujourd’hui comme quelque chose d’original, de quelque peu exotique, une singularité qui joue en faveur du film. Mais malgré tous les efforts qu’on peut faire pour combler la distance qui nous sépare de l’Amérique dévote des années 10, il est difficile de nous lier à ces personnages pantins qui se comportent en purs fanatiques, chargés à eux seuls de cristalliser les enjeux religieux du récit. Toute la seconde partie en souffre (difficile alors d’accrocher au récit, voire de garder les yeux ouverts) : il faut que le film en revienne à ses visions baroques et hallucinées (la visite du champ de bataille aux côtés du Christ) pour qu’Ince et ses comparses parviennent, à nouveau, à nous transmettre la démesure de leur fièvre divine.
 

Réactions sur “Civilization Thomas Ince, Reginald Barker, Raymond B. West / 1916

  1. C’est rajouté à ma pile !
    (ça me fait penser que concernant tes recommandations, il est temps que j’aille en bibli emprunter du Jasset)

  2. Je suis désolé, je t’ai donné de faux espoirs : je ne sais pas ce que j’ai fumé, mais je pensais avoir vu du Jasset dans un des coffrets cinéma premier de Gaumont (ce qui n’a aucun sens, vu qu’il n’y bossait pas).

    Effectivement, rien sur Jasset en DVD à ce que je vois, à part un court dans ce DVD compil de la cinémathèque belge : http://www.cinematek.be/index.php?node=30.&dvd_id=54&category=7

    Je vois que ce sont d’ailleurs eux qui ont publié « Bandits en automobile » sur youtube…

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