Notules # 19

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’impératrice Yang Kwei-Fei Kenji Mizoguchi Japon 1955
Une affaire de famille Hirokazu Kore-eda Japon 2018
Boat People Ann Hui Hong-Kong 1982
L’Ombre enchanteresse Li Han-hsiang Hong-Kong 1960
Char Adhyay Kumar Shahani Inde 1997
Le Serviteur de Kali Adoor Gopalakrishnan Inde 2002
Retribution Kiyoshi Kurosawa Japon 2007
Woman Revenger Ouyang Chun Taïwan 1982
Ben is back Peter Hedges USA 2018
Appolo 11 Todd Douglas Miller USA 2019
The Lighthouse Robert Eggers USA 2019
Les Veuves Steve McQueen Royaume-Uni / USA 2018
Stuber Michael Dowse USA 2019
Le Retour Andreï Zviaguintsev Russie 2003
Terje Vigen Victor Sjöström Suède 1917
L’Assassinat du Père Noël Christian-Jaque France 1941
L’Argent de la vieille Luigi Comencini Italie 1972
Riz Amer Giuseppe De Santis Italie 1949
Le Conformiste Bernardo Bertolucci Italie 1970

Pour Sama Waad al-Kateab, Edward Watts / 2019

Waad al-Kateab, une jeune femme syrienne, vit à Alep lorsque la guerre éclate en 2011. Sous les bombardements, la vie continue : la cinéaste filme au quotidien les pertes, les espoirs et la solidarité du peuple d’Alep, ainsi que le travail de son mari, médecin à la tête du dernier hôpital encore debout…

Quelques spoilers.
 

Si l’on est loin de la catastrophe que fut Eau argentée – Syrie autoportrait, le célébré Pour Sama repose, a minima, sur le même type de problèmes.

Le film a une matière première incroyable, que ce soit par sa force de témoignage (le siège d’Alep et son dernier hôpital vus de l’intérieur), ou par les moments spectaculaires qu’on y capte (bombardement vécu en direct depuis le bâtiment touché, sauvetage de bébé prématuré, passage de frontière à pied au milieu de la nuit…). La caméra est comme poussée par une pulsion survivaliste visant à tout enregistrer sans faire de tri ni se poser de question, à filmer jusqu’au plus horrible sans discriminer.

La question est de savoir quelle position adopter vis-à-vis de ces images, notamment par l’inévitable charge militante qu’elles portent en elles – ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont pas “raison”, mais qu’elles restent les images d’un des camps, fut-il celui des victimes, se mettant lui-même en scène à travers la sélection qu’il en fait (d’autant plus dans le sens où ces images, qui relevaient à l’origine d’un travail de journaliste, étaient d’abord tournées avec pour visée d’alerter le monde).

La juste manière d’approcher ce matériau explosif, le film la choisit sans trop d’hésitations : ce sera celle de l’émotion. On le remarque notamment par cette structure et ce montage admirablement bien troussés, d’une efficacité toute anglo-saxonne (c’est-à-dire impensée), accompagnés d’une musique sans ambigüité sur l’émotion qu’elle entend tirer de chaque moment. Et il y a là un problème, une gêne profonde, à voir que toutes ces images, déjà bouleversantes en soi, ne sont pas montées de manière à porter une idée (un regard qui dirait un rapport singulier aux évènements, qui viserait à ne pas faire d’elles leur propre fin), mais simplement maniées dans le but, à chaque fois, de tirer l’efficacité maximale de leur accumulation, d’en extraire le maximum d’impact et d’émotion – d’en faire, très vulgairement, des images-chocs.

Double jeu dangereux pour un film qui semble de fait utiliser la situation, et d’un spectateur qui se sent utilisé lui-même, le montage semblant uniquement occupé à chercher sur lui le bon bouton sur lequel appuyer.

Un exemple typique de cet acharnement est celui des enfants : ils parcourent le film tel un fil rouge, comme contre-point terriblement vitaliste au déchaînement de mort alentours, et comme une raison de résister ; mais ces enfants sont aussi autant d’images de celui que la réalisatrice porte en elle puis élève, et qui par leurs blessures renvoient constamment la cinéaste à la peur de ce qui pourrait arriver à sa propre progéniture (et au choix difficile qu’elle a fait de rester à Alep malgré tout). Il y aurait sans doute une façon, par le travail postérieur au tournage, de faire de cette spirale d’enfants morts et blessés arrivant à l’hôpital un chemin parlant d’abord de cette angoisse naissante. Or on ne voit qu’un défilé d’horreur choisissant les gamins parce que c’est le summum du crève-cœur, parce que c’est l’émotion et l’indignation à l’impact le plus assuré, dans une répétition qui ne crée rien d’autre qu’un effet de sidération.

Le tout étant mâtiné d’effets poétiques vaguement déplacés (reflet des lampes dans le sang par terre, voix-off inutilement emphatique), on ressort du film doublement mitigé : à la fois peu ému à force d’avoir senti que c’est tout ce que le film attendait de nous, essayant de nous traire au rendement maximum de nos affects pour s’assurer de notre indignation ; et vaguement gênés par la manière dont ces images auront été maniées. Reste, par-delà les problèmes du film, un document saisissant sur le massacre d’Alep, et sur le cadre psychologique dans lequel ses habitants l’on traversé.

For Sama en VO.

Les Misérables Ladj Ly / 2019

Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Il découvre rapidement les tensions entre les différents groupes du quartier…

Spoilers.
 

Sur Les Misérables, on pourrait poser un diagnostic qui fut celui de bien des films cette décennie : celui d’une incontestable force de frappe (ampleur formelle, ambitions palpables, idées de cinéma partout), mais laissant une impression désagréable de confusion, d’une absence d’approche réfléchie, de cohérence, ou de geste précis. Combien de fois, ces dernières années, le spectateur est-il sorti de salles sans être très au clair sur ce à quoi il venait d’agréer, en aimant un film ? Sans trop comprendre ce qu’on lui avait exactement raconté ? Décennie bouillabaisse… Comparez seulement ça à Do the right thing, autre film de tension urbaine de 30 ans son aîné, si droit dans ses bottes idéologiques et si fermement complexe.

N’est politique que ce qui dérange les lignes. À y regarder de plus près, Les Misérables ne risque pas de déranger grand monde, tant Ladj Ly semble déterminé, au long d’une visite très didactique de la cité sous tous ses aspects, à constamment faire la part des choses : un flic cowboy et un flic gêné par la violence, des adultes qui font leur beurre sur le chaos mais qui assurent aussi la paix sociale… Jusqu’à son plan final, le film n’a d’autre horizon que le constat de la cocotte-minute. En d’autres termes, il ne se mouille pas pour un sou, résolvant son tableau embarrassé des cités en se réfugiant dans les bras d’une vision hautement romantique de la situation, à base d’enfants martyrs (la scène au lion) ou vengeurs (la figure défigurée de Sala, qui dans les dernières scènes devient une sorte de cassandre iconique).

Ces visions, ce final en forme de prophétie lyrique de colère et de feu, ne manquent certes pas de panache, mais sont une manière comme une autre de fuir la complexité de la situation : cette jeunesse commodément résumée à l’enfance, victime de tous les adultes, c’est certes très joli, mais ça la sort très artificiellement de la vie de la cité à laquelle elle participe pleinement… En reposant sur des postulats aussi simplets, l’imagerie flamboyante censée donner un élan politique à la révolte se dégonfle aussi vite après la séance qu’elle n’impressionne sur le moment.

C’est ainsi que le film apparaît dans son ensemble curieusement apolitique, presque tiède sous ses accents révolutionnaires et ses effets de frappe. C’est seulement par poches éparpillées que le spectateur se voit un peu bousculé : dans cette ouverture au son grondeur par exemple, qui oblige à regarder ces jeunes supporters, cette masse potentiellement dangereuse dont l’exultation pourrait tout autant coller à quelque prise de la Bastille, comme les nouvelles figures du peuple ; ou bien dans la jouissance bizarre que provoque le je-m’en-foutisme cynique du commissaire Balibar, et des institutions à travers elle ; ou encore dans la position particulière de l’enfant au drone, ambigu relais de notre regard voyeur sur les lieux… Pour le reste, le succès du film en salles est-il si surprenant ? Du gosse de cité martyr au spectateur bobo indigné, du policier faisant ce qu’il peut d’une situation infecte jusqu’au mal nécessaire des frères musulmans (d’ailleurs curieusement exemptés de la vengeance collective des enfants), tout le monde sortira de la salle sans le moindre gramme de culpabilité au ventre ; tout le monde ira dormir tranquille… N’est politique que ce qui dérange les lignes.

 

Atlantique Mati Diop / 2019

Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers d’un chantier, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, qui laisse derrière lui celle qu’il aime, Ada, promise à un autre homme…

Légers spoilers.
 

Atlantique est de ces films dont la force repose tout entière sur une proposition, comme on le dirait d’une recette aux ingrédients très justement trouvés, à l’alchimie évidente. Et qu’on pourrait résumer ainsi : les disparus en mer, question éminemment politique, reprend à l’écran de par sa reformulation fantastique (voire horrifique) tout son poids traumatique et intolérable.

Mati Diop, c’est ce qui frappe immédiatement, sait trouver le langage d’une irréalité propre au nouveau siècle. C’est la peinture d’un Dakar sale et pragmatique, un Dakar de labeur, parfois égaré dans le fantastique de ses volutes de pollution grises, donnant l’impression d’une cité toute moderne endormie par quelque opium. Ou c’est encore l’immensité opaque d’un océan métallique face aux lumières artificielles des nightclubs, phosphorescentes comme l’écume en plein nuit… La manière dont tant de migrants ont fantasmé l’occident qu’ils désirent rejoindre, occident à jamais marqué par les vies sans nombre qui se sont perdues pour son mirage, accouche ici d’un Sénégal à la poésie macabre, nouvelle, où la familiarité du quotidien prend un tour froid et terrifiant, dans une Afrique à la fois déromantisée (triviale, réaliste, libérale) et hantée de croyances archaïques.

On n’a pas souvent eu l’impression si saisissante de découvrir l’Afrique (son quotidien, sa jeunesse, sa réalité, ses rêves, ses soucis) au cinéma ; il semble paradoxalement, par certains échos qui nous arrivent (et qu’il m’est difficile de vérifier), que le tableau qui en est fait par Mati Diop (mariage forcés, jeunesse pauvre traînant en boîte…) est totalement décalé, à côté de la plaque, par rapport à la réalité de la vie ordinaire des jeunes de Dakar. Mais ce paradoxe, au final, semble presque anecdotique : ce qui est rare et précieux ici, c’est le renouveau du regard occidental posé sur l’Afrique. À quand remonte la dernière fois que le cinéma européen a inventé une manière de regarder ce continent ? Le dernier nom qui vienne en tête est celui de Claire Denis (pour qui Mati Diop, d’ailleurs, a travaillé), c’est dire la rareté d’un regard neuf.

Voilà pour les qualités d’Atlantique, qui sait particulièrement bien mettre en scène le soulèvement progressif de son cauchemar ; le film peine, cependant, à y donner suite. Une fois le flirt fantastique passé, les explications sont ramenées sur le devant de la scène (la discussion avec la horde au bar, l’enquête qui se précise…), et à quelques exceptions près (la course contre le soleil), le film perd peu à peu de son pouvoir de fascination, enchaînant les scènes faibles qui devraient faire climax (voir, par exemple, la très paresseuse nuit d’amour, ou la phase finale arrivant artificiellement au bout d’un récit qui n’en a pas du tout préparé l’avènement). L’incapacité du film à résoudre l’énigme posée par sa forme-même, si l’on peut dire, laisse l’impression mitigée d’un concept qu’on n’a pas su pleinement réaliser.

On retiendra, en attendant confirmation pour Mati Diop, l’extraordinaire acuité de la photographie de Claire Mathon, qui aligne les fulgurances (l’écœurement de la chambre nuptiale à la lumière trop blanche, les océans aux reflets de fer, les chantiers pris dans la brume…) – et qui s’impose cette année, en seulement deux films, comme l’une des meilleures chef-opérateurs/rices en activité.

 

Germinal Albert Capellani / 1913

Étienne Lantier s’est fait renvoyer de son travail pour avoir donné une gifle à son employeur. Chômeur, il part dans le Nord de la France à la recherche d’un nouvel emploi, et arrive bientôt aux mines de Montsou…

Quelques spoilers.
 

Je ne me sens pas vraiment apte à juger de l’adaptation elle-même (ses parti-pris, ce qui peut la distinguer particulièrement…), n’ayant pas lu le livre, ni vu les œuvres qui en ont été tirées.

Je peux par contre juger du résultat, qui confirme tout ce qui fait la particularité de Capellani : un cinéma paradoxal, qui reprend la rigueur et l’artificialité du théâtre, et qui le mélange à un naturalisme forcené. Les tableaux fermement composés du réalisateur, ses manières très droites, viennent ici se marier à une esthétique brute, aux aspirations presque documentaires – c’est particulièrement frappant lors du passage à la foire, où les personnages et leur récit traversent, comme si de rien n’était, une foule de “figurants” occupés à regarder droit dans l’objectif, comme n’importe quels badauds intrigués par les caméras du cinéma premier…

Pas de frisson d’horreur, donc, comme sut parfois en produire le naturalisme littéraire, mais un captage déromantisé des extérieurs et de décors froidement réalistes – la mine de charbon, à l’image, n’est ainsi pas l’enfer noir qu’on pouvait imaginer, mais plutôt cet édifice droit, rectiligne, indifférent et dépeuplé, en plein air et en plein jour, au milieu duquel les corps en révolte s’agitent en toute lisibilité. S’il faut trouver une poétique au film, elle serait plutôt à chercher dans l’excès inverse : dans la vision de terre nues et vides (avec leur usine pâle qui trône quelque part au fond de l’image), jusqu’à ce final lonesome cowboy au beau milieu des champs.

La force narrative du film pâtit de ces parti-pris : le souffle romanesque qui traversait et déformait Le Chevalier de Maison-Rouge a disparu au profit d’une succession plus sage de moments factuels et dépassionnés, que seuls les excellents acteurs parviennent à faire vivre. Ce film, plus que tout autre, souligne combien Capellani excelle dans les chorégraphies de groupe : un homme qui réfléchit à l’avant-plan pendant que la foule s’excite derrière lui, la confrontation de deux prétendants autour desquels volète une femme apeurée, une assemblée d’ouvriers aux gestes patauds pénétrant timidement l’impeccable salon bourgeois… La configuration des corps, leurs rapports de force, permettent à eux seuls de raconter les différentes étapes de chaque scène (évitant par là-même l’usage de cartons de dialogues, les intertitres se contentant de présenter les situations – ce qui n’est d’ailleurs pas sans causer des problèmes d’identification aux personnages). Capellani, de par ce talent chorégraphique, devient tout puissant dès que la situation vire au chaos : les fils coupés de l’ascenseur, la panique dans la mine, l’image infernale et quasi-biblique de l’échelle dont les damnés tombent, la révolte finale… Autant de moments où la droiture de la forme vient tenir le désordre en respect.

Le dernier quart du film, fait d’affrontements et de catastrophes (ainsi que d’images traumatiques qui ne sont sans rappeler L’Usurier de Griffith), offre ainsi un beau terrain de jeu au cinéaste. Mais il est difficile d’investir le moment de quelconque émotion : la violence ici ne dénoue rien, la vision politique de Capellani restant passablement niaise (les cartons insistant sur le dépassement des clivages ouvriers/patrons, qui se « comprennent enfin » en vue de « temps meilleurs »)… Malgré les moyens déchaînés dans ce final, la puissance reste relativement absente d’un film qui n’accepte jamais, au fond, que le récit qu’il adapte puisse travailler sa vision du monde en profondeur.

 

Notes sur les films vus #18

Phantom Thread • Paul Thomas Anderson (2018)
Haut les cœurs ! • Sólveig Anspach (1999)
Gentleman Jim • Raoul Walsh (1942)
Douleur et gloire • Pedro Almodóvar (2019)
Le Retour d’un aventurier • Moustapha Alassane (1966)
Alita : Battle Angel • Robert Rodriguez (2019)
Leto • Kirill Serebrennikov (2019)

Notules # 18

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’Appel du courlis Henry Barakat Égypte 1959
La Citadelle Mohammed Chouikh Algérie 1989
En attendant le bonheur Abderrahmane Sissako Mauritanie 2002
Buud Yam Gaston Kaboré Burkina Faso 1997
Les Parents terribles Jean Cocteau France 1948
Le Testament d’Orphée Jean Cocteau France 1960
Le Sang d’un poète Jean Cocteau France 1930
John Wick Parabellum Chad Stahelski USA 2019
Les Indestructibles 2 Brad Bird (Pixar) USA 2018
Alex, le destin d’un roi Joe Cornish Royaume-Uni 2019
After Jenny Gage USA 2019
Tout en haut du monde Rémi Chayé France 2015
La Jeune fille sans mains Sébastien Laudenbach France 2016
Dilili à Paris Michel Ocelot France 2018
Asterix – Le secret de la potion magique Louis Clichy & Alexandre Astier France 2018