Spoilers.
Sur Les Misérables, on pourrait poser un diagnostic qui fut celui de bien des films cette décennie : celui d’une incontestable force de frappe (ampleur formelle, ambitions palpables, idées de cinéma partout), mais laissant une impression désagréable de confusion, d’une absence d’approche réfléchie, de cohérence, ou de geste précis. Combien de fois, ces dernières années, le spectateur est-il sorti de salles sans être très au clair sur ce à quoi il venait d’agréer, en aimant un film ? Sans trop comprendre ce qu’on lui avait exactement raconté ? Décennie bouillabaisse… Comparez seulement ça à Do the right thing, autre film de tension urbaine de 30 ans son aîné, si droit dans ses bottes idéologiques et si fermement complexe.
N’est politique que ce qui dérange les lignes. À y regarder de plus près, Les Misérables ne risque pas de déranger grand monde, tant Ladj Ly semble déterminé, au long d’une visite très didactique de la cité sous tous ses aspects, à constamment faire la part des choses : un flic cowboy et un flic gêné par la violence, des adultes qui font leur beurre sur le chaos mais qui assurent aussi la paix sociale… Jusqu’à son plan final, le film n’a d’autre horizon que le constat de la cocotte-minute. En d’autres termes, il ne se mouille pas pour un sou, résolvant son tableau embarrassé des cités en se réfugiant dans les bras d’une vision hautement romantique de la situation, à base d’enfants martyrs (la scène au lion) ou vengeurs (la figure défigurée de Sala, qui dans les dernières scènes devient une sorte de cassandre iconique).
Ces visions, ce final en forme de prophétie lyrique de colère et de feu, ne manquent certes pas de panache, mais sont une manière comme une autre de fuir la complexité de la situation : cette jeunesse commodément résumée à l’enfance, victime de tous les adultes, c’est certes très joli, mais ça la sort très artificiellement de la vie de la cité à laquelle elle participe pleinement… En reposant sur des postulats aussi simplets, l’imagerie flamboyante censée donner un élan politique à la révolte se dégonfle aussi vite après la séance qu’elle n’impressionne sur le moment.
C’est ainsi que le film apparaît dans son ensemble curieusement apolitique, presque tiède sous ses accents révolutionnaires et ses effets de frappe. C’est seulement par poches éparpillées que le spectateur se voit un peu bousculé : dans cette ouverture au son grondeur par exemple, qui oblige à regarder ces jeunes supporters, cette masse potentiellement dangereuse dont l’exultation pourrait tout autant coller à quelque prise de la Bastille, comme les nouvelles figures du peuple ; ou bien dans la jouissance bizarre que provoque le je-m’en-foutisme cynique du commissaire Balibar, et des institutions à travers elle ; ou encore dans la position particulière de l’enfant au drone, ambigu relais de notre regard voyeur sur les lieux… Pour le reste, le succès du film en salles est-il si surprenant ? Du gosse de cité martyr au spectateur bobo indigné, du policier faisant ce qu’il peut d’une situation infecte jusqu’au mal nécessaire des frères musulmans (d’ailleurs curieusement exemptés de la vengeance collective des enfants), tout le monde sortira de la salle sans le moindre gramme de culpabilité au ventre ; tout le monde ira dormir tranquille… N’est politique que ce qui dérange les lignes.
