Notules # 21

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Piscine Jacques Deray France 1969
Camille Claudel Bruno Nuytten France 1988
La Légion saute sur Kolwezi Raoul Coutard France 1980
Calcutta Louis Malle France 1969
L’Animal Claude Zidi France 1977
Stavisky Alain Resnais France 1974
Les Bonnes femmes Claude Chabrol France 1960
L’Œil du malin Claude Chabrol France 1962
La Ligne de démarcation Claude Chabrol France 1966
Un jeune poète Damien Manivel France 2014
Le Cochon de Gaza Sylvain Estibal France 2011
Au pays noir Ferdinand Zecca France 1905
Le Chemineau Albert Capellani France 1905

Germinal Albert Capellani / 1913

Étienne Lantier s’est fait renvoyer de son travail pour avoir donné une gifle à son employeur. Chômeur, il part dans le Nord de la France à la recherche d’un nouvel emploi, et arrive bientôt aux mines de Montsou…

Quelques spoilers.
 

Je ne me sens pas vraiment apte à juger de l’adaptation elle-même (ses parti-pris, ce qui peut la distinguer particulièrement…), n’ayant pas lu le livre, ni vu les œuvres qui en ont été tirées.

Je peux par contre juger du résultat, qui confirme tout ce qui fait la particularité de Capellani : un cinéma paradoxal, qui reprend la rigueur et l’artificialité du théâtre, et qui le mélange à un naturalisme forcené. Les tableaux fermement composés du réalisateur, ses manières très droites, viennent ici se marier à une esthétique brute, aux aspirations presque documentaires – c’est particulièrement frappant lors du passage à la foire, où les personnages et leur récit traversent, comme si de rien n’était, une foule de “figurants” occupés à regarder droit dans l’objectif, comme n’importe quels badauds intrigués par les caméras du cinéma premier…

Pas de frisson d’horreur, donc, comme sut parfois en produire le naturalisme littéraire, mais un captage déromantisé des extérieurs et de décors froidement réalistes – la mine de charbon, à l’image, n’est ainsi pas l’enfer noir qu’on pouvait imaginer, mais plutôt cet édifice droit, rectiligne, indifférent et dépeuplé, en plein air et en plein jour, au milieu duquel les corps en révolte s’agitent en toute lisibilité. S’il faut trouver une poétique au film, elle serait plutôt à chercher dans l’excès inverse : dans la vision de terre nues et vides (avec leur usine pâle qui trône quelque part au fond de l’image), jusqu’à ce final lonesome cowboy au beau milieu des champs.

La force narrative du film pâtit de ces parti-pris : le souffle romanesque qui traversait et déformait Le Chevalier de Maison-Rouge a disparu au profit d’une succession plus sage de moments factuels et dépassionnés, que seuls les excellents acteurs parviennent à faire vivre. Ce film, plus que tout autre, souligne combien Capellani excelle dans les chorégraphies de groupe : un homme qui réfléchit à l’avant-plan pendant que la foule s’excite derrière lui, la confrontation de deux prétendants autour desquels volète une femme apeurée, une assemblée d’ouvriers aux gestes patauds pénétrant timidement l’impeccable salon bourgeois… La configuration des corps, leurs rapports de force, permettent à eux seuls de raconter les différentes étapes de chaque scène (évitant par là-même l’usage de cartons de dialogues, les intertitres se contentant de présenter les situations – ce qui n’est d’ailleurs pas sans causer des problèmes d’identification aux personnages). Capellani, de par ce talent chorégraphique, devient tout puissant dès que la situation vire au chaos : les fils coupés de l’ascenseur, la panique dans la mine, l’image infernale et quasi-biblique de l’échelle dont les damnés tombent, la révolte finale… Autant de moments où la droiture de la forme vient tenir le désordre en respect.

Le dernier quart du film, fait d’affrontements et de catastrophes (ainsi que d’images traumatiques qui ne sont sans rappeler L’Usurier de Griffith), offre ainsi un beau terrain de jeu au cinéaste. Mais il est difficile d’investir le moment de quelconque émotion : la violence ici ne dénoue rien, la vision politique de Capellani restant passablement niaise (les cartons insistant sur le dépassement des clivages ouvriers/patrons, qui se « comprennent enfin » en vue de « temps meilleurs »)… Malgré les moyens déchaînés dans ce final, la puissance reste relativement absente d’un film qui n’accepte jamais, au fond, que le récit qu’il adapte puisse travailler sa vision du monde en profondeur.

 

Albert Capellani

Albert Capellani Premiers courts-métrages

Drame passionnel (1906)
Mortelle Idylle (1906)
Pauvre mère (1906)
La Fille du sonneur (1906)
La Femme du lutteur (1906)
L’Âge du cœur (1906)
Aladdin et la lampe merveilleuse (1906)

 

L’univers de ces petits films est finalement très proche de celui du muet danois : ce sont des cauchemars bourgeois, quand bien même l’ancrage social est parfois populaire. C’est-à-dire des films de maintien (sobres, élégants, épurés), tendus par l’angoisse de l’adultère, et ruminant un horizon fantasmatique de vie bohème (spectacles itinérants, relations passionnées avec de mauvais garçons). Monde hautement civilisé et propre sur lui, surtout, que viennent percer d’abrupts éclairs de macabre, ou de vertigineuses déchéances sociales aux relents sadiques. Monde moral, enfin, les films se montrant particulièrement déterministes : de leur situation initiale ne peut découler que l’inévitable catastrophe, comme en témoignent les intertitres hautement programmatiques (pour exemple, les deux premiers cartons de L’âge du cœur, enchaînés à quelques secondes d’intervalle à peine : « UNION MAL ASSORTIE » / « INÉVITABLE TRAHISON »).

Cette sécheresse n’est pas un accident, elle résonne dans la forme-même des films. Au-delà des célèbres panoramiques (qui en coûtent, effectivement : lents et douloureux mouvements, parfois traînés par un personnage tout au bord du cadre), Capellani surprend par ses ellipses, laissant le spectateur se débrouiller pour relier les points. Car rien n’aidera celui-ci à se guider : on enchaîne de la même manière le passage de la chambre au salon, et le saut d’une saison. L’évènement majeur du récit pourra se jouer dans les toutes dernières secondes du plan, ou même du film, qui se coupe alors aussitôt le méfait commis, tel un coffre qu’on refermerait sur les doigts du spectateur trop curieux. Difficile même parfois de saisir du premier coup d’œil ce qui dans le plan importe, ce qui y raconte quelque chose… Dans ces années caractérisées par la sur-lisibilité, où le tableau prend habituellement tout son temps pour déplier la totalité de chaque situation, cette aridité étonne. Ces remarques étant évidemment à prendre avec des pincettes : le cinéma premier reste une période difficile à aborder sans marcher sur des œufs (l’esthétique nous en est tellement étrangère qu’il est difficile de départager ce qui tient de la saillie ou de la norme, d’un parti-pris ou d’une maladresse : notre regard anachronique a vite fait de projeter des choses qui ne sont pas là).

Un petit mot sur Aladin, qui diffère des autres courts par le sujet, mais aussi par une narration plus régulée, peut-être justement parce qu’il s’agit là d’une adaptation littéraire (serait-ce pour cela que Capellani les multiplia par la suite : par besoin ?). Malgré son exotisme oriental, le film emprunte clairement son imagerie aux diableries d’époque (le génie de la lampe écopant d’un corps cornu et difforme qui ne trompe pas). Mais bizarrement, la manière ne suit pas : le sérieux du cinéma de Capellani perdure, et tous ces tours de magie visuels se retrouvent dénués de la moindre trace d’excitation, de baroque, ou du plaisir (fût-il brouillon) dont ils suintent chez les forains et chez Méliès. Exécutés dans un souci de seule perfection technique, ces effets (pourtant splendides) glissent sur l’œil. Dans le muet danois (pour revenir à lui), le mélange de scénarios pulsionnels improbables et d’une forme rationnelle créait pourtant des étincelles ; ce n’est pas le cas ici, peut-être parce que l’on devine un cinéaste non pas fantasmer sous le bel habit, mais seulement consentir, le temps d’un film, à s’abaisser aux divertissements d’un certain public, à une forme qu’il méprise et qui l’ennuie.

Le Chevalier de Maison-Rouge

Le Chevalier de Maison-Rouge Albert Capellani / 1914

Paris, 1793, pendant la Terreur. Le Chevalier de Maison-Rouge fomente un complot pour faire évader la reine Marie-Antoinette. Il reçoit l’aide de Dixmer, son beau-frère, maître-tanneur vu par ses concitoyens comme un ardent révolutionnaire…
 

De loin, Capellani semble être une sorte d’héritier gonflant du déjà très gonflant “Film d’Art”. Les textes croisés sur le net insistent sur l’innovation de son œuvre, sur sa nature de “chaînon manquant français” entre Zecca et Griffith – notamment par ses panoramiques, ses inserts, ou le réalisme de ses tournages en extérieur. Sans remettre en cause la validité de ces visions d’historien, je reste un peu dubitatif sur l’intérêt d’aller apprécier le film sous cet angle-là, tant c’est aller y chercher à la tractopelle quelques miettes dérisoires. On y trouve deux travellings (qui pour le coup font certes vraiment évènement), peut-être 10 inserts à tout casser ? On reste dans un cinéma fondamentalement “en tableaux”, quand bien même ceux-ci sont parfois articulés, et le nier en allant chercher l’identité du film ailleurs, dans un futur cinématographique dont on devinerait les quelques premières traces ça et là, me semble surtout être l’occasion de rater ce qui en fait la saveur.

Car c’est justement le tableau qui fait la force du film : ce qui séduit ici est l’alliage du geste naturaliste et de compositions presque iconiques, qui en prenant forme semblent soudain symboliser ou résumer la situation, comme dans l’instantané schématique d’une fresque. Dans ce récit foncièrement anti-révolutionnaire, c’est par exemple très parlant pour la Reine, figure droite entourée de ses suivantes, qui en se figeant dans une pose ferme, à l’endroit stratégique du tableau, tient en respect le chaos des sans-culottes qui l’assaillent. Ainsi avance le récit, par l’à-coup de compositions auxquelles le réalisme (de jeu, de détail) donne corps : que le roman soit foisonnant ou non, il y a là un art évident du compactage, du condensé en situations fortes – qui font d’ailleurs que le film ne comporte absolument aucun carton de dialogue (je ne sais pas si c’est une mode de l’époque où juste une originalité de Capellani, mais c’est en tout cas très cohérent avec la manière de son film).

Il est agréable de redécouvrir le cinéma en tableaux français sans cette impression de théâtre filmé qui lui colle parfois à la peau au début du siècle – même si ça implique, au fond, de préférer au cinéma forain et populaire, et à sa fragmentation très libre, une normalisation et une forme longue venant faire du pied au public bourgeois, en flattant ses envies de sérieux. Qu’importe, le film est assez irréprochable dans ses deux premiers tiers, quand toute l’intrigue est épurée autour du plan d’évasion à mener à bien. La dispersion qui s’ensuit est moins bien pensée, et les deux derniers chapitres sont plus hésitants : il aurait alors sans doute fallu choisir l’un des duos de personnages, et se focaliser prioritairement dessus pour traverser les évènements de façon plus intime (car la fin, qui veut rattraper le déficit émotionnel si maladroitement qu’elle en semble parodique, en revient aux travers sentencieux du cinéma des théâtreux).

(F) [extrait]