Prisoners Denis Villeneuve / 2013

Dans une petite ville pavillonnaire de Pennsylvanie, deux fillettes de huit ans disparaissent…

Spoilers.
 

Prisoners est le premier film américain de Villeneuve qui ne me semble pas opter pour la pseudo-personnalité de ce style frigide et glacé qui caractérise aujourd’hui sa carrière. C’est plutôt la rigueur et la solidité du cinéaste canadien qui prédominent ici, notamment celles de sa direction d’acteurs (grande surprise de découvrir Hugh Jackman livrer une prestation viriliste-angoissée passionnante, face auquel Gyllenhaal paraît presque falot). Patient, très efficace à tenir son spectateur, le film prend le temps de déployer une épaisseur humaine qui manque habituellement au cinéma de Villeneuve, permettant de pardonner tous les sauts de foi que demande ce scénario bourré d’invraisemblances (et qu’excusent en partie la très courte durée de l’enquête, tout comme le ludisme du jeu de pistes). Au final, Villeneuve signe tout simplement ici son meilleur film, sublimé par la discrète et toujours géniale photo de Roger Deakins – la course de voiture pour la survie de l’enfant à travers la nuit, comme si tout le film se réveillait halluciné, soudain démuni et paniqué face à l’espoir qui renaît, s’impose comme le sommet de sa filmographie.

 

La Conspiration du Caire Tarik Saleh / 2022

Un étudiant crédule se retrouve piégé dans un conflit de pouvoir politico-religieux à l’intérieur de l’université Al-Azhar du Caire…

Quelques spoilers.
 

Ce film, par lequel je découvre Tarik Saleh, semble ne faire qu’assurer le service minimum (certes déjà honorable) de l’internationale des auteurs cannois : réalisme de la forme, jeu d’acteur au cordeau, récit signifiant aux implications fortes. La mise en scène, pour le reste, laisse tout de même un léger sentiment de survol (dur de trouver une scène qui ne se résume pas à trois plans et quelques dizaines de secondes), donnant la désagréable impression que le film feuillette son récit plus qu’il ne l’incarne en profondeur (heureusement que la musique, aussi simple et attendue soit-elle, aide un peu à nous ancrer émotionnellement dans ce drame). Sans l’imagerie séduisante des lieux pour donner le change (ces costumes semblables et ce décor sublime, quoique bizarrement peu exploité au-delà de sa dimension carcérale), le film serait dangereusement flottant. Il est sauvé par un timide filet mélodramatique : celui d’un héros apeuré, fragile, malmené, pris au milieu d’un double nid de crabes.

 

Walad min al Janna litt en VO.

EO Jerzy Skolimowski / 2022

Après la faillite du cirque où il se représentait avec sa dresseuse, un âne gris nommé trouve le chemin de l’exode…

Quelques spoilers.
 

L’âne d’EO surprend à moins être un martyr qu’un témoin : le monde, par le truchement de son regard animal, apparaît surtout étrange, comme constamment renvoyé à son absurdité. Si le travail sonore parvient à nous immerger dans l’expérience sensorielle du baudet (et que le montage sait très bien interroger ses émotions), l’animal est donc d’abord le prétexte à un enchaînement de visions conceptuelles, comme un regard alien posé sur notre monde, en un alignement de plans splendides et bizarres, quoiqu’assez impatients (qui témoignent, avec cette musique insistante et trop forte, d’un relatif manque de confiance de Skolimowski dans son projet). Ces images, dont l’ultra-netteté et la fibre visuelle Malick flirtent parfois avec l’imagerie publicitaire, disent aussi le risque de vacuité d’un projet qui doit trouver le juste équilibre entre des vues disjointes et fragmentées (qui doivent exister pour elles-mêmes, dans tout leur mystère), et la nécessité tout de même de les unifier d’une façon qui évite le catalogue de trouvailles, afin que le geste artistique ne soit pas vécu comme arbitraire (la fin, pourtant forte, souffre par exemple d’arriver dans le film sans montée en puissance préalable, ni sentiment d’évidence). On s’amusera sinon, petit détail, de voir Huppert transformer en trois minutes tout le film en Isabelle-Huppert-movie (grande bourgeoisie décadente, dialogue froid entrecoupé d’éclairs de violence, soupçon de l’inceste – tout y est). Une sorte de superpouvoir, sans doute.

 

Flee Jonas Poher Rasmussen / 2021

Pour la première fois, Amin, 36 ans, un jeune réfugié afghan homosexuel, accepte de raconter son histoire…

 

Flee confirme, après Valse avec Bachir, combien l’animation sied idéalement au documentaire : tour à tour, le dessin permet une forme de pudeur, mais aussi de sortir la crise des réfugiés de ses diverses imageries clichées, en nous immergeant plus facilement dans l’intimité de cette famille (lorsque les quelques images de JT apparaissent par bribes, il est d’ailleurs frappant de voir combien elles ré-ancrent violemment le pays et ses habitants dans un monde « étranger »). L’animation permet également, à l’occasion, d’exprimer davantage (les souvenirs traumatiques traduits en images mentales plus abstraites et monochromes), les variations du dessin permettant de glisser imperceptiblement d’un régime à l’autre… Par son dispositif particulier (accouchement d’une histoire tue, pacte documentaire fait presque dans le dos du conjoint), le film sait traverser les diverses couches historiques ou politiques de son sujet pour toucher à l’intime, et se rendre émouvant. Certes, rien ici n’est exactement surprenant, ni révolutionnaire (seules quelques rares idées sortent du lot : l’origine exacte des visions d’ouverture, le suspense final avec le grand frère…), mais le dispositif est parfait, et le film sans faute aucune.

 

Kompromat Jérôme Salle / 2022

Russie, 2017. Mathieu Roussel est arrêté et incarcéré. Expatrié français, il est victime d’un “kompromat”, de faux documents compromettants utilisés par les services secrets russes pour nuire à un ennemi de l’Etat…

Quelques spoilers.
 

Kompromat est un film embarrassant. Ce n’est pas tant par son exécution, somme toutes passable (même Lellouche, en dehors de ses traditionnels coups de gueules sanguins, livre ici une partition plutôt sobre et mesurée), mais pour son principe même. Nul doute que tout ce qui est décrit ici (faux dossiers, corruption généralisée, justice fantoche, prisons atroces…) existe à des degrés divers en Russie. Mais il est impossible de regarder ce film sans se demander quel sens cela a eu, pour des français, d’aller faire un film sur combien “la Russie c’est horrible” : l’enfer là-bas, ça ne peut être, rhétoriquement, qu’une manière de chanter combien c’est mieux ici (il suffit de voir le ciel littéralement s’éclaircir à la frontière européenne). Comment le projet, alors, peut-il sonner autrement que comme une entreprise de propagande, fut-elle involontaire ? Il suffit d’un exemple : le calvaire dont souffre le héros en prison dès que ses collègues de cellule apprennent qu’il est incarcéré pour pédophilie. Comme si cela, cette chasse vomitive aux “pointeurs”, n’était pas une spécialité toute aussi réelle des prisons françaises, dans lesquelles on promet au héros une détention plus confortable… Bref, le film se place constamment dans ce genre de position intenable, même si Jérôme Salle essaie de donner le change, en sauvant un maximum de personnages russes du tableau noir qu’il dresse du pays (eux aussi subissent, semble nous dire le film), ou encore en peignant une diplomatie française à la froide logique reptilienne (Louis-Do de Lencquesaing n’est pas casté pour rien). Mais ce n’est pas assez pour gommer l’absurdité du projet : quelle logique à un film tout entier conçu pour condamner un pays qui n’est pas le nôtre ? Les cinéastes russes, avec courage, s’occupent déjà de peindre l’oppression de leur régime inqualifiable, et pour d’autres raisons que de divertir le grand public français.

 

One way Andrew Baird / 2022

À la suite d’un braquage qui a mal tourné, Freddy s’enfuit avec un sac rempli d’argent et de cocaïne. Gravement blessé, son boss et ses sbires à ses trousses, il monte dans un bus…

Quelques spoilers.
 

Après des années à chroniquer en notules des direct-to-video dont il n’y avait rien d’autre à évaluer que le degré de ridicule, quelle surprise de tomber enfin sur une production fauchée certes limitée, et très normée sur bien des points, mais qui fonctionne néanmoins comme une vraie série B : comme un petit film qui a « quelque chose à proposer », qui file une idée forte, remportant ci-et-là quelques victoires sur le cadre limité qui est le sien. Sorti simultanément en salles et sur le net aux USA, le film garde les stigmates du direct-to-video tel qu’il existe depuis vingt ans : découpage imprécis et sur-montage, effets kitschs, détours hasardeux du scénario. Mais il propose pour le reste une belle idée de huis-clos devant se résoudre dans l’espace et le temps limité d’un trajet de car, alors que s’écoule peu à peu la conscience et les capacités du héros qui perd son sang. Même si la mise en scène est trop imprécise pour correctement l’exploiter, on sent le potentiel de ce qu’aurait pu être, formellement, le délitement progressif et hallucinogène des perceptions du personnage, Andrew Baird parvenant à esquisser une imagerie d’autoroutes sombres aux lampadaires blafards défilant à travers les vitres sales, et d’une Amérique dépressive de débrouille et d’échoués. Les inattendues touches de fragilité (les deux enfants abusés, celui qui l’a été et celle qui va l’être) créent une empathie pour les personnages à laquelle ce genre de productions ne s’essaie habituellement même pas, comme une touche de mélodrame qui vivote au milieu du film de genre cradingue. Il reste de multiples rendez-vous manqués, notamment cette promesse de trouver la bonne combinaison entre tous les passagers du car pour résoudre le récit : en l’état, chauffeur compris, le film les abandonne et ne les reverra jamais. Mais parmi tous ces défauts et maladresses, et malgré les évidentes limites de l’ensemble, il y a là un petit film motivant, comme devrait l’être n’importe quelle production qui a à la fois ce faible budget et la liberté qui va avec.

 

Feu Follet João Pedro Rodrigues / 2022

Sur son lit de mort, Alfredo, roi sans couronne, est ramené à de lointains souvenirs de jeunesse et à l’époque où il rêvait de devenir pompier…

Quelques spoilers.
 

Le mot “fantaisie”, quand il vient s’apposer au cinéma d’auteur, équivaut à un trigger warning. On sait d’emblée qu’il est autant un programme qu’une sorte d’excuse – un film est “fantaisiste” faute d’être réellement drôle, “fantaisiste” faute d’être réellement consistant ou rigoureux, “fantaisiste” faute d’être réellement fort. Et vous le sentez déjà venir, le film d’auteur porno-arty qui se résume à un concept ou un collage (ici : pompiers, fantasmes gay et comédie musicale), aux chorégraphies mollement mises en scène et aux musiques un peu moches, le tout mâtiné de petites diatribes “politiques” supposément audacieuses (montrer la famille royale dire des trucs racistes et anti-républicains – youhou…). Le tableau que j’en fais ici semble dessiner les contours d’un film extrêmement irritant, mais il n’est pas déplaisant en soi : il a le bon goût d’être court (presque trop en fait – le séjour en caserne et son histoire d’amour, censés être le cœur du drame, se résument à quelques scènes à peine…), ce qui le protège d’un autre écueil, celui de diluer ses inventions dans un océan de vide et d’ennui. Feu follet au contraire est plutôt dense, et on s’amuse donc vaguement des trouvailles, on prend la friandise Wes Anderson érotique pour l’objet raisonnablement divertissant qu’il est, tout en imaginant tout ce que le film aurait pu faire s’il avait un peu plus honnêtement investi cette histoire d’amour et sa tension post-coloniale (assez effleurée passée une scène de dialogue en camion), ce qui lui aurait par là-même peut-être évité d’en reproduire les réflexes (on ne pourra s’empêcher de remarquer que l’acteur noir, maté comme une gravure de magazine, est le seul des deux comédiens principaux à finir totalement à poil). Ce petit exercice de style distant et ironique, pas déplaisant mais limité, aura donc surtout réussi à tromper l’ennui des festivaliers cannois entre deux drames gris – raison, sans doute, du délire de la presse.

 

Fogo-fátuo en VO.

Trois mille ans à t’attendre George Miller / 2022

Alithea Binnie, une narratologue britannique venue donner une conférence en Turquie, rencontre un génie qui lui propose d’exaucer trois vœux en échange de sa liberté. Mais Alithea est bien trop érudite pour ignorer que, dans les contes, les histoires de vœux se terminent mal…

Légers spoilers.
 

Trois mille ans à t’attendre est un divertissement plaisant, d’autant plus sympathique que le projet témoigne d’une visible ambition. Le résultat glisse cependant quelque peu sur l’œil du spectateur, échouant dans ses deux grandes aspirations… La première, manifeste, est d’être un mille-feuilles d’histoires et de récits façon Mille et une nuits (contes emboîtés, personnages eux-mêmes narrateurs, structure qui se re-déplie sans cesse sans laisser deviner quand viendra sa fin) : si l’écriture ne manque pas d’idées, les contes relatés sont trop rapides pour qu’on ait le temps de les investir (et travaillent trop discrètement leurs liens au passé de l’héroïne pour correctement résonner avec). L’échange dans la chambre d’hôtel moderne, satisfaisant et savamment dialogué (le film n’a aucun mal à tenir avec deux acteurs en peignoir dans un décor vide), se ratatine dès lors qu’advient le nœud central du récit, à savoir le premier vœu de Swinton. Un vœu qu’on peine à rattacher à la logique et aux enjeux du récit, qui semble impropre à en résoudre quoique ce soit – sinon en trahissant à rebours son héroïne, dont le célibat assumé et supposément heureux n’aurait en fait été que souffrance (même si l’on pourrait objecter que la romance qui en résulte, délire solitaire se repliant sans cesse sur le foyer, témoigne d’une fantaisie qui n’existe nulle part ailleurs dans la tête de son personnage). L’autre grande aspiration du film, tout aussi visible, est celle d’être un grand imagier. Sur ce point, le résultat laisse dubitatif : si l’on peut partager le goût des transitions et transformations sans fin, ou encore accepter le jeu de cette esthétique baroque loukoum (quand bien même un ensemble plus suggestif, dégueulant moins directement son faste et ses couleurs, aurait plus aisément touché le merveilleux du doigt), il est difficile de suivre plus loin le film dans son orgie de CGI souvent hideux, ou dans l’académisme de son exotisme oriental.

 

Three Thousand Years of Longing en VO.