Le Royaume de Naya Oleh Malamuzh & Oleksandra Ruban / 2023

Par-delà les hautes Montagnes Noires se cache un royaume peuplé de créatures fantastiques. Depuis des siècles, elles protègent du monde des hommes une source de vie éternelle aux pouvoirs infinis…

Quelques spoilers.
 

En voyant, en 2023, sortir un dessin animé ukrainien industriel cartonnant dans les salles du pays, il est difficile de s’empêcher de passer le film au scanner politique. Mais rien ne donne vraiment prise ici aux grilles de lectures d’un pays en guerre, le scénario paraissant même assez hors-sujet avec l’actualité (réconciliation entre royaume ennemis, un message “pas tous pourris” placé au cœur du film : tout cela semble peu conciliable avec un discours de défense nationale, à moins d’y lire seulement les signes d’un pays coupé en deux). Par contre, ce qui ressort de cet objet ultra-standard du film d’animation 3D européen, c’est un repli nationaliste kitsch, aux relents bien connus à l’Est : simples et pures jeunes filles des campagnes contre méchantes urbaines trop maquillées, second couteau machiavélique efféminé (dont le diabolique projet est d’habiller les hommes avec des froufrous, scandale !), exaltation du caractère ancestral des forêts nationales, célébration d’un passé de traditions (costumes, musiques, village sorti d’une carte postale…). C’est rance, et ce serait gênant si tout cela n’était avant tout terriblement académique, comme sorti d’usine.

 

Mavka, lisova pisnya en VO.

La Femme de Tchaïkovski Kirill Serebrennikov / 2023

Russie, 19ème siècle. Antonina Miliukova, jeune femme aisée et brillante, épouse le compositeur Piotr Tchaïkovski. Mais l’amour qu’elle lui porte tourne à l’obsession…

Légers spoilers.
 

On craint d’abord que ce projet s’endorme dans l’académisme de la reconstitution d’époque, mais c’est l’écueil inverse qui frappe le film : celui d’être un exercice de style assez vain. Comme dans Leto, il est difficile de ne pas sortir de la salle avec une tenace impression de surface, comme si la mise en scène était moins concentrée sur ce qu’elle racontait, que soucieuse d’en offrir un tableau virtuose. Passé ce que les premières minutes de film rendent immédiatement limpide (une érotomane tarée épouse un lâche égotique), le film n’a ensuite rien de plus à exprimer, sinon la banalité d’une longue glissade vers la folie (qui aboutit à cette danse finale assez ridicule). Ne reste que la virtuosité de ces plan-séquences gorgés d’ellipses mystérieuses, dont on ne comprend pas vraiment le sens (retranscrire un vécu aliéné du temps ?), et quelques vagues subversions de passage, peut-être destinées au pouvoir russe (l’omniprésence d’hommes à poil).

 

Zhena Chaikovskogo en VO.

Les Noces de l’ours Konstantin Eggert & Vladimir Gardine / 1926

Lituanie, XIXe siècle. Alors qu’elle chasse aux abords de l’ancien château du comte Mikhail Shemet, une comtesse est attaquée par un ours. Elle perd la raison. Son fils Kazimir, né après l’agression, présente un comportement étrange…

Quelques spoilers.
 

Derrière ce titre de film oublié (pourtant un grand succès public à sa sortie) se cache l’un des rares avatars du cinéma d’horreur muet (et, plus rare encore, du cinéma d’horreur soviétique). Sur des principes tenant à la fois de Dracula (le château maudit, la morsure), du récit de Frankenstein (la monstre à honnir, la chasse aux torches), ou encore des Mains d’Orlac qui venait tout juste de sortir en salles (horreur interne à contrôler, jeune couple menacé par sa propre sexualité), le film déploie une série de moments forts, parfois visuellement superbes – notamment ce plan saisissant d’une découverte terrifiée après l’ellipse d’une nuit de noces, image fulgurante qui mériterait d’emblée d’entrer au panthéon des grands moments du cinéma muet.

Ce plan angoissé résume le meilleur de qui meut le film : l’histoire collective d’un déni, ce moment où le personnage sort d’une fable qu’il s’était laissé raconter, d’un monde romantique idéalisé qui n’existe pas, et qui lui promettait la fin de ses pulsions. Il y a quelque chose de très fort dans la manière dont le récit, puis ses personnages (y compris la grande sœur réfractaire : « son amour le sauvera »), et finalement le spectateur avec eux, arrivent progressivement à se convaincre de la possibilité de contrer la fatalité toute écrite d’une sexualité pulsionnelle, au fur et à mesure que le film chante l’amour du couple. On peut tourner autour du pot tant qu’on veut, semble nous dire le film : un mariage c’est aussi le moment d’une défloration. La crainte grandissante de ce moment qui arrive, c’est ce que Les Noces de l’ours réussit le mieux : la mise en scène d’une montée de fièvre redoutée (voir ce moment étrange de la mariée ne pouvant résister à la danse, comme aux sirènes d’une sorte de transe, entourée de l’image bizarrement archaïque d’hommes végétaux qui l’encerclent, parmi ces gitans clairvoyants qui furent si souvent l’exotisme inquiet du cinéma muet).

Il est si dommage, alors, que ce film soit saccagé par un montage anarchique et brouillon (pourtant souvent fondé sur une grammaire classique et traditionnelle, bien loin des expérimentations soviétiques d’alors). Un découpage sans patience, qui rend de nombreuses scènes précipitées et confuses (la plupart des plans sont trop courts), sans qu’on sache trop si cela tient à la dégradation de la copie, ou à un montage mal maîtrisé1. C’est d’autant plus dommageable durant le premier tiers du film, qui accumule les personnages et lignes narratives en mitraillette sans nous donner le temps de les assimiler correctement. Des passages potentiellement superbes, comme le prologue dans la neige, s’en trouvent grandement altérés.

De quoi ruiner le potentiel d’un film qui par ailleurs, dans le contexte soviétique d’alors, a une qualité rare : l’ambiguïté et la nuance de ses personnages. Si ce récit plongé dans le passé semble offrir tout ce qu’il faut aux nécessités du devoir de propagande (histoire d’une noblesse maudite et meurtrière aux lignées dégénérées…), le film se refuse bizarrement à investir ce manichéisme. Le grand méchant (excellemment campé par Eggert lui-même) a beau être condamné par le récit, il est notre premier support d’identification : ses doutes, ses tourments, ses pulsions même, seront notre premier point d’accroche – et sa chute est tragique. Sa promise, mélange de candeur comique et d’une bravoure pleine d’initiative, et d’un comportement jouisseur sans honte autant que sincèrement amoureux, se révèle à mille lieux des clichés attendus du cinéma soviétique (où les femmes se départageaient trop souvent en travailleuses asexuées et décadentes vénales). Au milieu du chaos du montage, impropre à nous immerger correctement dans les péripéties, ce couple et ses nuances reste encore ce qui nous tient le mieux à flots.

Medvezhya svadba en VO.

 
 

Notes

1 • Ce n’est pas la première fois, d’ailleurs, que je rencontre cela dans un film muet (des plans de visage d’à peine une demi-seconde coincés entre deux intertitres qui en durent cinq, par exemple), sans jamais être capable de savoir s’il s’agit là d’un dommage du temps ou d’un choix de montage.
 

Élégie de la traversée Alexandre Sokourov / 2001

Un homme, poussé par une force qui le dépasse, embarque seul pour un voyage…

Légers spoilers.
 

Petit film moins connu dans la carrière de Sokourov, mais précédé d’une grande réputation, Élégie de la traversée s’avère effectivement être l’un de ses meilleurs. Rien n’y surprend vraiment, pourtant, tant son cinéma s’y retrouve résumé à la limite de la caricature : litanies marmonnées, teintes verdâtres, images anamorphosées ou peu lisibles, bouillasse de sons épars et de musiques lointaines, détour par l’art… L’utilisation de la vidéo, et la présence de quelques effets spéciaux gauches, tendent d’autant plus à faire ressortir l’artificialité de ces manières déjà connues, comme si le film confirmait qu’elles sont indifféremment tartinées sur tout nouveau projet du cinéaste.

Mais Élégie de la traversée a pour lui un double-argument décisif : sa faible durée (c’est un moyen-métrage), et la diversité que lui impose le vagabondage qui est son sujet, condensant les trouvailles de Sokourov, les compressant d’une manière qui les fait enfin dialoguer entre elles (plutôt que de les laisser s’étendre dans un océan contemplatif de vide un peu complaisant). Tout ici vise à retrouver une sorte de langage du rêve, sautant d’un lieu à l’autre sans avoir trop compris comment, traversant indifféremment les paysages réels et ceux des tableaux comme une même continuité, la caméra se baladant au sein des toiles comme on y entamerait un grand voyage à pied. Tout en ciblant un sentiment très russe de mélancolie tragique (le “voyage” dont on fait ici l’élégie est surtout synonyme d’errance), le cinéaste parvient à ne jamais lâcher le fil de cette narration onirique si particulière, cette manière somnambule de toujours dériver comme “aux côtés” de son sujet, retouchant à ce vague à l’âme des voyageurs fuyant une sorte de vide intérieur, absents d’eux-mêmes comme des lieux qu’ils traversent, jusqu’à progressivement s’éteindre (l’enterrement progressif dans le musée, dans un certain statisme).

La présence visible et massive des bidouillages de post-production ne suffit pas à obstruer ces intuitions frappantes de la mise en scène. Mis à part quelques moments brisant la transe en focalisant soudain trop l’attention du spectateur, comme le sortant du flux de la rêverie (le dialogue au café, l’arrêt sur les noms de peintres), et malgré le côté parfois facile et chiqué de l’arsenal formel déployé pour aider à cette sensation d’onirisme et de torpeur, c’est une vraie réussite.

Elegiya Dorogi (Элегия дороги) en VO.

Les Tziganes Karel Anton / 1921

Giacomo, gondolier vénitien, est amoureux d’Angelina. Un jour, la belle est emmenée par un riche étranger, le comte tchèque Valdemar Lomecký. Mais l’impitoyable homme se lasse d’elle et la rejette…

Quelques spoilers.
 

On a un peu du mal à voir ce que Les Tziganes a exactement à voir avec le monde tzigane (sinon pour justifier un récit de passions, peut-être ?), cette culture n’étant ici que l’arrière-plan d’une histoire de gondolier parti rechercher une femme lui ayant préféré un autre. Le film de Karel Anton se montre extrêmement instable dans sa première partie : découpage elliptique alternant images symboliques surlignées et histoire racontée par à-coups, avec moins de temps d’image que d’intertitres (intertitres aux velléités politiques par ailleurs maousses), pendant que les filtres colorés changent au sein même des scènes… S’installant plus posément dans sa deuxième partie (qui change de décor en quittant la ville), le film nous offre une histoire outrée mais justement intéressante parce qu’elle produit des images outrées, primales, plutôt bien mises en valeur (la mère devenue monstre fou dans sa grotte, le miroir entre jeunes et ancêtres, l’ogre violeur en son château qu’il faut fuir…). On finit par lâcher sur la fin, tant s’y enchaînent des rebondissements à faire pâlir une télénovela, mais ce jusqu’au-boutisme permet de produire quelques moments un peu fous (l’homme qui maudit sa femme sur le gibet). Le plan final épuré permet de clore ce bouillon instable sur une note plus calme et mystérieuse.

 

Cikáni en VO.

Paradis blanc Karel Lamač / 1924

Nina est exploitée par un aubergiste mauvais et avare. Un jour, celui-ci apprend qu’Ivan Holar, contre qui il avait témoigné devant le juge, s’est évadé de prison ; il craint sa vengeance…

 

Un des films de la rétrospective tchèque qui a eu lieu cet automne à la fondation Pathé Seydoux. Situé dans une plaine enneigée offrant une forte imagerie à ses petites péripéties de conte, Le Paradis blanc séduit par sa forme ample et généreuse, par son entrain, ou encore par son tact lors de certaines scènes (la fin, tout en pudeur). Cette histoire d’un homme évadé de prison pour aller soigner sa mère se retrouve cela dit gênée par plusieurs vulgarités : des personnages sans ambiguïté, une orgie de cartons inutiles, un rythme trop accéléré, et un jeu d’acteur inégal (l’actrice bourrée de simagrées comiques, le réalisateur se filmant amoureusement lui-même). Ces maladresses font écho à un scénario de feuilleton pour journal populaire, qui accumule les facilités et rebondissement maousses (le médicament !) comme excuse pour croiser tous ses personnages, ce qui fait qu’il est un peu difficile de prendre tout cela au sérieux (le film l’assume d’ailleurs partiellement, gardant jusqu’au bout un caractère comique). L’ensemble aurait surtout gagné à se construire autour de l’unité de temps et de lieu de la nuit de noël, car beaucoup de ses efforts semblent uniquement dédiés à faire comprendre ses trop nombreuses péripéties, au détriment de l’expressivité.

 

Bílý Ráj en VO.

Erotikon Gustav Machatý / 1929

À la suite d’un violent orage, un étranger se retrouve une nuit entière aux côtés de la fille naïve d’un cheminot. Sans scrupules, il l’abandonne à son sort au petit matin en la laissant enceinte…

Légers spoilers.
 

Dès l’ouverture, qui nous projette dans le récit avec violence (trains, aboiements, tempête : la sexualité arrive en ville), en dépliant un mélange d’humour et de narration muette au jeu d’acteur nuancé, on sent qu’on est un cran au-dessus de la production tchèque que le cycle de la fondation Seydoux avait laissé entrevoir – en tout cas loin de la tentation du serial, ou des contours naïfs de la fiction à rebondissements… C’est que Machatý amène avec lui une part de l’esprit des avant-gardes, sensible dès l’ouverture par ce goût des machines, des expérimentations visuelles, ou par certains tics qui feront aussi quelques années plus tard la signature d’Extase (comme passer par des objets pour construire une scène à résonnance symbolique). Mais tout froid et virtuose soit-il, le film ne semble que rarement au service d’une démonstration de force formelle : Machatý trouve ici un équilibre assez idéal entre ces inventions (qui sont d’ailleurs plus souvent des intuitions, des choses qui ne sont pas associables à un programme – cette main crispée qui dépasse du lit lors de l’accouchement, par exemple) et un vrai premier degré du récit, avec un souci des personnage qui chez lui se manifeste par un goût des gros plans resplendissants, des visages intenses, qui restent le cœur de sa mise en scène, le nœud où tous les enjeux se cristallisent. Ces gros plans sont aussi le moyen de rentrer en adhésion avec l’héroïne, dont les désirs et peurs sont encore une fois au centre du film (cette scène de première fois où l’on est littéralement trimballés avec elle, voyant ce qu’elle voit de la chambre). Erotikon, enfin, surprend par la manière dont, par-delà son titre aguicheur ou ses quelques scènes de plaisir (Extase n’est donc pas le premier orgasme féminin filmé au cinéma), il se consacre en fait à cinq personnages profondément romantiques, jaloux et attachés, et d’abord ferrés à cause de cela. Seul le final, qui semble conclure par une situation un peu simple où tout est moralement à sa place, déçoit quelque peu l’ambition du film.

 

Séduction en (vieille) VF.

Le Fils de la jument blanche Marcell Jankovics / 1961

Le fils d’une jument divine et se prépare à venger les injustices des 77 dragons auxquelles elle a fait face…

Légers spoilers.
 

À partir de cette fable sur la reconquête d’un royaume envahi par les enfers, Marcell Jankovics propose un film d’animation aux airs de performance : une continuelle métamorphose de formes d’une heure et demi, qui ne se contente pas d’expérimentations visuelles par pur plaisir graphique, mais qui parvient par elles à exprimer mille choses à la seconde (l’ouverture muette, à ce titre, est assez sidérante). J’ai eu peur, un premier temps, que le film se noie sous les normes et clichés du cinéma psychédélique (arythmie d’un film s’écoulant sur un unique et même son synthétique, sexualité omniprésente, accents new age…), avec rien d’autre pour lui qu’un style visuel original, et des péripéties bégayées par trois en seule guise de structure. Une autre norme plane sur le film, au risque du ridicule, celle du cinéma soviétique d’alors : masculinité puissante à muscles et à moustaches, camaraderie virile aux relents homoérotiques (épée bite et scènes de fessées), femmes maternelles-nourricières ou sexuées-vénales… Bref, le film risque sans cesse de s’engluer sous la surface d’une certaine formule, mais la transcende à chaque minute par son génie des métamorphoses, par son goût des images primales (le garçon qui boit sa mère jusqu’à la tuer), et par sa grande rigueur formelle. Une très belle découverte.

 

Fehérlófia en VO.