Les Enfants de la mer Ayumu Watanabe / 2019

Ruka, jeune lycéenne passionnée de handball, se fait exclure de son équipe le premier jour des vacances. Furieuse, elle décide de rendre visite à son père à l’aquarium où il travaille…

Légers spoilers.
 

Les Enfants de la mer fait d’abord un peu peur, et ce dès l’ouverture : mise en scène nerveuse, montage agité et fragmenté tout en à-côtés fureteurs, orgie d’informations visuelles (plans saturés d’objets dessinés à petit traits, profondeur de champ rendant tout net)… Cette profusion étouffante nous empêche un premier temps de bien rentrer dans le récit, qui restera pour le reste un peu trop ésotérique pour nous atteindre. On reconnaît en fait ici la liberté narrative et visuelle des studios 4°C, dont les autres propositions furent parfois fatigantes. Déjà parce que leur inventivité graphique a une dimension performative (celle d’une fête visuelle, qu’on retrouve encore ici dans le long segment abstrait façon Tree of Life qui sert de climax), plus que réellement efficiente sur le plan dramatique. Et ensuite parce que sous ces originalités, les normes de l’animation japonaise ne sont que mollement remises en cause : on retrouvera ainsi dans ce film le sempiternel été adolescent et ses grands cieux aux nuages immenses ; ou encore ces hauts garçons inquiétants et fielleux aux traits de poissons, qui ne sont que les descendants des méchants fous et efféminés qui ont peuplé tant de séries animées japonaises…

L’arrivée de l’eau, cependant (et c’est peut-être le but), remet une partie de cet ensemble sur rails : dès lors, les envies de baroque du film s’incarneront dans le mouvement, dans l’élan slalomé, dans la fluidité des métamorphoses et des transformations – et non dans une étouffante accumulation. Mieux encore, cette fuite en avant aquatique est d’abord sensorielle, essayant de retoucher en nous une logique “d’avant la narration”, qui cadre plutôt bien avec l’idée de ces gamins amphibies dont l’instinctivité, les sens en éveil, dépassent la rationalité de l’intellect humain – tout autant qu’elles en sont le secret archaïsme, une façon ancienne et plus riche d’appréhender le monde. On a ainsi par exemple souvent l’impression dans l’animation, ou dans le montage, que les mouvements des personnages précèdent leurs décisions et leur pensée (voir par exemple ce moment où la jeune fille se rend compte seulement après-coup qu’elle a plongé à la mer). Le film réussit plutôt bien ce projet de nous parler “autrement”, malgré des béquilles inutiles qui en parasitent l’effet (kitsch des monologues philosophiques, quelques visions new-age).

Une autre chose encore aide le film : c’est la vraie tendresse qu’il a pour le personnage enfantin d’Umi, totalement réussi (bien que là encore, cette figure d’innocence juvénile et solaire soit un cliché de l’animation japonaise). Il injecte au récit une humanité radieuse qui fait qu’on partage constamment le souci et les inquiétudes de l’héroïne à son égard, transcendant un peu l’impression d’être devant un pur objet d’expérimentations visuelles. On reste toutefois loin, sur ce point, de l’émotion et de la réussite éclatante d’Amer Béton – les studios 4°C n’ont toujours pas fait mieux.

Kaijū no Kodomo en VO.

 

• Attention, si vous voyez le film, sachez qu’une partie non négligeable du final a lieu post-générique.
 

An Elephant Sitting Still Hu Bo / 2018

Un matin, une simple altercation entre deux adolescents dans un lycée dégénère, et va souder les destins de quatre individus brisés par la violence sociale. Une obsession commune les unit : fuir vers la ville de Manzhouli avant la nuit.

Légers spoilers.
 

Évidemment, il a fallu que l’un des seuls cinéastes motivants à être apparus dans ce champ de ruines que sont les années 2010 soit aussi celui à s’être donné la mort après son premier film…

An Elephant Sitting Still tient toutes ses promesses et plus encore. Ce qui n’en fait évidemment pas un film sans défauts, les maladresse d’un premier long parasitant ça-et-là : engueulades parfois artificielles et systématisme dans la gestion des confrontations, musique insistante, jeux de mise en scène un peu forcés (le hors-champ du chien, notamment, est trop théorique pour permettre notre croyance), symbolisme maousse et plan final qui en dit long… On peut également trouver paradoxal qu’un tel concentré de cinéma doive tant à l’héritage des séries télévisées, dont il reprend le chassé-croisé de personnages et de lignes narratives, ainsi que la forme glissante et le goût de la fluidité (ce qui fait d’ailleurs que les 4h passent comme un charme).

Mais le talent de Hu Bo est justement d’en faire autre chose. Ses longs plan-séquences invisibles, loin de toute démonstration de force, s’accrochent toujours à un personnage et restent fermement à ses côtés, plongeant le reste du monde dans un aquarium de flou1, comme si chacun s’était renfermé en lui-même en serrant les dents, pour se rendre absent à ce monde qui dégoûte et épuise. C’est un film de pénombre aussi, où l’on désire la lumière, mais où celle-ci éblouit dès qu’elle pénètre le cadre, poussant le spectateur et la caméra à se reconfiner, dans un mouvement en boucle. La structure du film fonctionne au diapason : c’est une véritable ville-monde que dessine Hu Bo, une ville réseau et labyrinthique sans limites, et dont il semble pourtant impossible de sortir, à la façon d’un piège sournois. L’histoire semble ainsi parfois se dérouler dans les limbes, que les personnages, en déni, ne voudraient pas voir pour ce qu’elles sont (« toute la vie est ainsi », répète-t-on souvent aux jeunes gens qui veulent espérer autre chose pour l’avenir que le quotidien amer qui est le leur).

Cet enfer sur Terre, il ne nous est pas inconnu : c’est toujours cette Chine contemporaine que la sixième génération s’entête à peindre comme un désastre, comme un terrain vague sociétal, un monde d’après la catastrophe. La nouveauté de ce film, c’est que cet enfer, qui n’a pourtant jamais été aussi noir à l’écran, se retrouve ici confronté à des personnages qui sont autre chose que des fantômes ou des mélancolies ambulantes et iconiques : ils ont encore en eux une sorte d’élan vital, ils sont intelligents, ont besoin d’échapper à ce statu quo, et ils espèrent rêver à un futur incertain, même au milieu de la nuit noire. En cela, ce film tragique semble siffler la fin de la récré avec une certaine autorité, et mettre un terme au marasme un peu complaisant qu’est devenu le cinéma d’auteur chinois depuis le début des années 2000 : il est temps d’essayer, semble-t-on nous dire. Injonction tragiquement paradoxale (celle d’une œuvre tournée vers l’avenir démentie par le suicide de son créateur), mais qui en un sens transforme d’autant plus le film en une sorte d’ordre impérieux, comme une promesse que le cinéma chinois entier aurait fait à son lit de mort, et qu’il va désormais falloir tenir.

Dà xiàng xídì’érzuò en VO.

 
 

Notes

1 • Dans ce flou, on peut aussi d’ailleurs voir un regard tourné vers un autre Elephant, celui de Gus Van Sant, qui suivait de la même façon ses personnages dans un labyrinthe : ce film de Hu Bo pourrait bien être le premier enfant majeur, à 15 ans d’intervalle, de la palme d’or de 2003.
 

Goshu le violoncelliste Isao Takahata / 1981

Goshu est un violoncelliste maladroit et timide, souvent réprimandé par le chef d’orchestre. Alors qu’il décide de s’entraîner sérieusement en vue d’un grand concert, il reçoit la visite nocturne de plusieurs animaux…

 

Un immense merci à Castorp pour avoir porté mon attention sur ce film, que je prenais pour un opus mineur de la filmographie de Takahata, seulement destiné aux tous petits (à la manière de Kiki la petite sorcière dans l’œuvre de Miyazaki), et d’autant moins attirant que l’ensemble reste visiblement marqué par les stigmates d’une production pré-Ghibli (le graphisme des visages, notamment, est tout droit sorti des séries de l’époque).

Le film est en fait moins “mineur” que “minimal”, condensant grosso-modo son récit à un décor et un personnage principal, et à quatre scènes de rencontres. Et c’est justement là tout ce qui fait sa bizarrerie : entre le jeune Goshu et la nature alentours, entre sa vie intime et la musique, point d’intermédiaire – ni relations humaines, ni quotidien parasite (le film se passe dans les années 20, mais l’isolement du personnage est tel qu’on pourrait ne pas s’en apercevoir). Goshu est un corps adolescent encore marqué par la timidité, les colères, ou les inquiétudes de son âge, ainsi que par les rêveries de l’enfance (ces dialogues imaginaires avec les animaux). Or ces traits juvéniles se cognent étrangement à l’autonomie qui est la sienne (qui ne peut être que celle d’un adulte), comme à cette solitude totale et rituelle, qu’on prêterait plutôt à une vie de vieille personne isolée cultivant son jardin (c’est son cas), et dont les jours seraient seulement réglés sur le rythme de la ruralité alentours – une ruralité somnambule, légèrement mentale, qui se confond aux coups de pinceaux qui la figurent, achevant de dessiner les contours d’une vie et d’un esprit introvertis.

Ce film, qui n’a jamais amené Takahata si près de Frédéric Back et de son Homme qui plantait des arbres (voisinage plus sensible encore ici par la courte durée, et par la forme suggestive toute en aquarelles), s’offre comme un récit très libre sous la surface programmatique du conte, plongeant son spectateur dans un flot de vagues sensorielles régulières, callées sur la pulsation des levers et couchers de soleil, et sur l’abstraction d’un récit uniquement raconté via les aléas de la sixième symphonie de Beethoven. Car c’est là aussi l’une des singularités du film : être à la fois un objet cérébral et intellectuel (offrant à la musique classique une oreille patiente et instruite), et ce dessin animé simplissime avec animaux pouvant convenir aux enfants de cinq ans. De même pour l’abstraction de cette cabane au milieu de nulle part, qui est tout autant un décor candide d’animation jeunesse qu’une scène beckettienne à la nudité terminale.

Bref, une superbe surprise, qui va se loger directement aux sommets de la filmographie de Takahata.

Serohiki no Goshu en VO.

J’ai pas sommeil Claire Denis / 1994

Une adaptation libre de l’affaire Thierry Paulin, autour d’un chassé-croisé de personnages à Paris…

Quelques spoilers.
 

J’ai pas sommeil, comme tous les films de Claire Denis face au genre (ici, très lointainement, le thriller policier), prend la forme d’un effleurement. Un effleurement double : celui du milieu qu’on décrit déjà, qui est aux marges (clubs de nuits, émigrés sans emploi, travail au noir, communauté slave ou antillaise…), évoluant comme légèrement à la bordure du monde (le titre somnambule, et les déambulations nocturnes du récit, vont d’autant plus en ce sens). Mais l’effleurement est aussi celui de la manière du film, qui dès son introduction mystérieuse, et plus encore ensuite par son éclatement de personnages, semble enchaîner les moments comme autant d’humeurs, sans trop se préoccuper de faire récit, sans jamais tout à fait faire scène (voir par exemple les moments entre la jeune Lituanienne et Line Renaud, qui semblent tous mi-improvisés).

De cet ensemble d’une grande douceur (qui est aussi celle, au son, d’un concert de langues), les meurtres émergent sans poser question, presque doux eux aussi (les étranglements silencieux ressemblent à des embrassades). Le tout sans que le film n’offre un début de piste qui ferait qu’on soit tentés de regarder le quotidien de ce jeune homme (qui lui aussi n’est que douceur : visage tendre et regard un peu paumé) comme un exposé social, comme un individu dans lequel il faudrait chercher les indices, les causes du méfait. Plus généralement, Claire Denis restera la cinéaste capable de filmer tous ces gens sans aucune arrière-pensée, sans y voir un instant des échantillons sociaux (et disons le franchement, la seule réalisatrice en France à filmer des acteurs noirs sans se rendre compte qu’ils le sont).

Le naturel et l’allant-de-soi de son regard nous contaminent, et il aurait presque été plus fort que le film se termine sur cette marche à deux (le jeune homme maudit, la voiture de policiers), dans ce flottement mélancolique, sans chercher à boucler cette enquête qui ne l’intéresse pas. L’ensemble a aussi pour défaut d’être un peu daté : dans son naturalisme copyright 90’ (disputes de couples relous comprises), dans ses moments symboliques et petits messages qui pointent ci-et-là dans les dialogues. Le cinéma de Claire Denis tient par ailleurs toujours à un geste très fragile, qui ne prend pas toujours (effleurement, là encore : la chanson chantée au club gay, par exemple, est un moment assez bancal). Mais l’impression qu’il en reste est celle d’une douceur triste et enveloppante, et d’un film criminel tout entier comme une berceuse.
 

Soul Pete Docter & Kemp Powers / 2020

Passionné de jazz et professeur de musique dans un collège, Joe Gardner a enfin l’opportunité de réaliser son rêve : jouer dans le meilleur club de New York. Mais un malencontreux faux pas le précipite dans le “Grand Avant” – un endroit fantastique où les nouvelles âmes acquièrent leur personnalité, leur caractère et leur spécificité avant d’être envoyées sur Terre..

Quelques spoilers.
 

En préambule, et comme à chaque fois qu’on doit parler d’un Pixar, il faut d’abord en passer par ces formalités d’usage : souligner combien la matière du film, son incarnation, son perfectionnisme, sont un délice de tous les instants. Rien que l’animation 2D mono-ligne des Terry est un plaisir des yeux, qu’on pourrait observer des heures durant ; de même pour l’humour pince-sans-rire qui leur est associé, mélange un peu flippant de voix souriante et de cynisme corporate. On pourrait tout autant célébrer le jeu de Tina Fey, le ludisme ingénieux des transpositions trouvées à des concepts pas toujours simples, ou encore l’excellence de la captation sonore du piano (un délice pour l’oreille, qui donne à lui seul envie d’avoir un instrument entre les mains).

Passées ces habituelles politesses, et écartées ces qualités qui sont autant de diversions, on peut alors se confronter au film. Et constater, avec dépit, que Soul continue de se cogner aux limites à présent connues du studio, et que les dernières années ont rendues de plus en plus lisibles. Suite spirituelle de Vice Versa, Soul en reprend dès son premier acte les mêmes automatismes gênants, consistant à réduire les ambiguïtés de la vie à des schématismes (des personnalités sous forme de parcs d’attraction avant, sous forme de diagramme façon The Sims ici). Il y a quelque chose d’assez roublard à donner mollement le change de ces visions mignonnes par une surcouche d’ironie (tout ce qui fait appel aux années 80 et à leur culture d’entreprise), quand la peinture même que fait Pixar de l’âme humaine prend les formes les plus standardisées du management US (on n’est pas loin des sigles MBTI). À l’autre bout du récit, alors que son final approche, c’est un même écueil qui nous attend : celui du développement personnel et de ses mantras à vivre au jour le jour.

Entre ces deux redoutables programmes, le film a bien peu de place pour « jazzer » comme il le dit lui-même, c’est-à-dire pour nous surprendre et se surprendre un peu. À la limite, plutôt que l’afro-américanisme dont le studio fait sa publicité pour se façonner un bouclier woke, c’est via l’identité de genre que Soul s’ouvre quelques portes inattendues, par le naturel avec lequel un esprit et ses manières viennent tout naturellement habiter un corps autre, créant d’inattendus mariages et croisements qui surprennent à fonctionner avec tant de naturel – une dimension à laquelle Pixar a peut-être été aveugle (l’échange de corps semble surtout pour les réals être un levier comique un peu ronflant), et que le studio a en tout cas le bon goût de ne jamais surligner ou désigner. Car c’est pour le reste le dernier problème de ce film : son terrassant didactisme, qui décompose et explicite un propos bien propret, comme on ferait un TEDx au spectateur sur le sens de la vie. On est loin, bien loin du jazz…

En rejetant un œil à Vice Versa (film qui, pourtant, ne m’avait pas vraiment convaincu), on s’aperçoit que l’univers candide n’y avait de prix que parce qu’il dialoguait avec une violence extrême (une dépression enfantine représentée sans détours), et que sa résolution avait la force d’être un climax d’une totale abstraction : il y avait encore là une part de risque et de mystère. Et c’est surtout cela que Pixar perd à une vitesse hallucinante, au fur et à mesure qu’il optimise ses récits pour en faire des armes atomiques du divertissement. Pete Docter, le joker tranquille ayant traversé toutes les tempêtes de l’histoire du studio, est à présent devenu son pilier et sa norme. Et c’est bien là le souci : quand on a plus de joker en main pour slalomer entre les problèmes, il n’y a plus d’autre choix que de se confronter à la qualité de son jeu de cartes… À croire naïvement qu’ils n’ont besoin de se révolutionner que sur le plan des représentations et des minorités, les studios Pixar semblent condamnés à décevoir sur tout le reste.

 
 

• Soul, depuis sa sortie, a été attaqué pour son supposé racisme dissimulé. J’en discute un peu dans cette note.
 

Jallikattu Lijo Jose Pellissery / 2019

Dans un village indien, un buffle promis à l’abattage s’échappe. La population s’organise pour le retrouver avant qu’il ne cause trop de dégâts matériels…

Légers spoilers.
 

Il est difficile d’apprécier les qualités de ce film, car il faut d’abord en passer par la foule de ses défauts. À commencer par cette forme boursouflée, prétentieuse (ce fier générique d’ouverture qui dure trois plombes), et ce style puérilement maniaque (dès le premier montage, qui tient absolument à caller ses cuts sur chaque tic-tac de l’horloge). Tout un film à l’image de son épilogue désastreux, qui explicite et surligne lourdement (par une comparaison inculte et bêtasse, qui plus est) ce que le film exprimait déjà avec évidence…

Le plus gros problème, cela dit, derrière cette forme inutilement nerveuse et stressée (qui donne l’impression que la moitié du film est passée à l’accéléré, Fury Road a fait des émules), c’est la vision humaine qui va au diapason : chaque petit personnage ici est médiocre et haïssable – non pas en tant que potentiel agent de la meute, mais aussi comme individu. On ne sait si le film de Pellissery se veut misanthrope, ou satirique, mais le côté hurleur et grimaçant de ses portraits (jusqu’au duel final grotesque, aux grognements ridicules) ne nous met pas de son côté. En conspuant ses contemporains plus qu’il n’explore les pulsions universelles qui pourraient tout aussi bien le concerner, le film pose un regard plus condescendant qu’horrifié sur la société qui l’entoure.

Voilà pour la carapace de vulgarité qui empêche Jullikattu d’être un grand film ; car pour le reste, il sait produire de majestueux moments, de grandes images, et a de très bonnes intuitions. Évidemment, l’idée est de montrer comment ce prétexte (un buffle évadé) va créer une situation de lynchage, qui permet à chacun de se laisser aller au goût du sang et de la violence (la viande, plus généralement, est omniprésente à l’image), et d’exulter toutes les pulsions que la société réfrène, pour au final causer plus de morts et d’autodestruction que ce que la bête provoque elle-même.

Mais c’est plus que cela que réussit Pellissery : c’est une mise en scène presque rituelle de la transe, qui explose en images grandiloquentes, terrifiantes, outrées (le concert de lampes dans la nuit, la montagne de boue finale), et qui a l’intelligence de faire de l’animal un quasi-hors-champ, en tout cas souvent peu lisible, qui détourne notre regard vers la mêlée, telle une entité taboue du chaos autour de laquelle la société explose. Plus encore, le film parvient à cultiver une phobie viscérale de la foule : chaque plan déborde de trop d’hommes, le village semble victime d’une galopante surpopulation, il sort des corps de tous les côtés de l’image, on cherche l’air. Les nuées hurlantes font des humains des sortes de nuisibles, tempête d’insectes terrifiants et angoissés se cognant bêtement à chaque apparition de l’animal, hystériques comme un peuple d’enfants dangereux. Sur ce plan, le film est indéniablement réussi, et on se demande pourquoi il a fallu le saccager avec des tics tous droits sortis d’Europacorp, qui donnent à ce projet plein de potentiel des habits adolescents.

 
 

• Un petit aparté sur les messages d’avertissement qui, depuis le début des années 2010 et sur obligation légale semble-t-il, s’affichent à l’écran dans les films indiens à chaque fois qu’un personnage fume, boit, ou est violent envers une femme. Si l’on comprend le but de la mesure sur un plan social, ces incrustations très perturbantes (sur fond blanc, même au milieu des scènes de nuit), qui clignotent à l’écran en apparaissant et disparaissant d’un plan à l’autre, commencent à sérieusement perturber l’immersion dans les récits du cinéma indien, et à saccager les films. On se demande, pour tout dire, pourquoi les cinéastes locaux n’ont pas, à l’image des réalisateurs hollywoodiens sous le Code Hays, cherché en masse à contourner cet interdit, à être inventif vis-à-vis de lui, plutôt que de laisser leurs films se faire ainsi défigurer.
 

Tire encore si tu peux Giulio Questi / 1967

Un cow-boy métis est fusillé par ses complices, qui ont refusé de partager avec lui l’or qu’ils avaient volé. Soigné par deux indiens, il court après sa vengeance…

Quelques spoilers.
 

Ce western italien, qui malgré son titre anglais n’a rien à voir avec la série Django, doit beaucoup aux perspectives tracées par son ouverture. En débutant son film sur un héros sortant littéralement de terre, là où on l’avait un peu trop vite laissé pour mort et inhumé, Giulio Questi permet une relecture entière du genre et de ses codes habituels : la figure du cow-boy solitaire et mutique, cette icône qui traverse tant de westerns, apparaît soudain comme le résultat silencieux d’un homme revenu d’entre les morts. Son invincibilité tranquille, dans les fusillades, devient celle d’un spectre. Son choix de rester dans la ville mortifère se lit comme une sorte de damnation de l’au-delà qu’il doit expier jusqu’au bout…

L’autre idée phare du film est de pousser à bout l’un des traits du western italien : celui d’une conquête de l’ouest où rien ni personne n’est à sauver. Une idée ici formulée sous les traits d’un village reculé, qu’on pourrait associer aux bourgades isolées des films d’horreur de la même époque, dans lesquels des héros égarés rencontrent une communauté de cannibales ou de dégénérés. Ici c’est toute une ville qui, sous le patronage d’un homme d’église pervers, a soif de lynchage et qui court après l’or, telle une armée de zombies. Sur ce plan, le film, qui a choqué le monde à sa sortie par sa violence, fait aujourd’hui un peu petits bras : le tableau d’horreur des lieux se résume pour l’essentiel à une population cynique et grimaçante, et il faut vraiment quelques images fortes et traumatiques (le blessé tué parce qu’on y met les doigts pour récupérer l’or, le scalp, la profanation du cimetière, le métal fondu…) pour rappeler le projet profond que le film s’était initialement donné (à savoir celui de peindre un monde condamné, par l’accouplement du western et du film d’horreur).

Au-delà de ces quelques petits passages inspirés, Tire encore si tu peux bénéficie surtout de ses nombreuses étrangetés, qui le colorent de tonalité nouvelles. L’homosexualité ambiante, par exemple : beaucoup de critiques, à ce sujet, se focalisent sur la congrégation d’hommes en noirs suivant le méchant du film, et sur le jeune adolescent qu’ils vont violer (c’est plus que suggéré) lors d’une scène orgiaque. Mais l’homo-érotisme du film va bien au-delà de cela : il existe aussi dans la manière de présenter cet adolescent justement, que le cinéaste filme comme il filmerait une fille, visage éthéré et cils délicats, rêvant de partir avec le beau cow-boy ; ou par ces nombreux torses nus masculins qui parcourent le film, jusqu’à cette scène de torture en culotte qu’on pourrait croire sortie d’un pinky violence japonais, si le genre s’était d’aventure intéressé aux garçons. Cela se sent encore plus simplement par le désintérêt flagrant du film pour les deux femmes qu’il compte, autour d’un héros d’abord choisi pour sa belle gueule…

On pourrait encore parler, au rayon des bizarreries, de cette femme enfermée, qui du haut de sa tour cloîtrée semble tout droit sortir d’un conte ou d’un film fantastique. Ou encore, autre touche étrange, celle de ces deux indiens, figures bizarres posées au beau milieu des décors du drame, et qui sembleront pourtant longtemps totalement extérieurs aux évènements et aux risques, n’intervenant que comme un chœur narratif qui interroge çà et là le héros sur ses motivations morales. Ils forment une sorte de duo à la douceur fatiguée, qui perdurera jusque dans la mise à mort de l’un d’eux, qui résiste à peine.

Ces multiples manières qu’a le film de faire résonner autrement les sempiternels duels et tueries du genre, font que malgré ses manques flagrants (un scénario à trous régulièrement invraisemblable, des effets de montage poussifs, des personnages peu attachants…), Tire encore si tu peux apparaît bien moins sec que le western spaghetti lambda – ou du moins que l’image que j’en ai, car je dois avouer que c’est un genre que je connais bien mal.

Se sei vivo, spara en VO.
Django Kill… If You Live, Shoot ! en anglais.