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Notes sur les films vus #16 #16

Parce que je pensais enfin liquider les films de La Rochelle, et que j’ai à peine réussi à en caser deux dans tout ce foutoir. On est pas sortis de l’auberge…

 

Plaire, aimer et courir vite

Christophe Honoré / 2018

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1990. Arthur, vingt ans, est étudiant à Rennes. Sa vie bascule le jour où il rencontre Jacques, un écrivain parisien à qui il reste peu de temps…

Les films d’Honoré ont toujours oscillé entre l’irritant et le charmant, entre la raideur référentielle et la spontanéité. Il en va de même pour sa filmographie en dents de scie – et c’est un plaisir de le voir revenir à une tentative de cinéma plus ample, plus romanesque, auquel s’essayaient déjà Dans Paris et Les Chansons d’amour. Tous les poncifs attendus sont pourtant là : dialogues poseurs aux citations satisfaites, personnages égoïstes, réflexes de classe détestables (le scandale sur le choix de l’hôtel), postures crâneuses (et hop, à trois dans un lit)… Rien n’y fait, la grâce du film emporte totalement le morceau. Cette histoire d’amour impossible, qu’on attendrait fiévreuse, est curieusement très peu vécue directement : elle fonctionne plutôt comme le fil rouge d’une superbe polyphonie de lieux, d’amours passagers, de tons, de lumières et de couleurs. Le récit libre et disparate, imprévisible, et la mise en scène pleine d’instinctivité (furetant sans cesse de nouveaux angles d’attaque, se réinventant constamment), enchaînent passages déprimés et comiques, moments de cul et scènes familiales, jours d’été purs et nuits sombres, retrouvant par cette dispersion ludique un sentiment joyeux du vivant. La deuxième partie recentrée sur le couple et la maladie, en se faisant plus monocorde, laisse ressortir de manière plus saillante les tares du cinéma d’Honoré : il faut alors toute la chaleur des seconds rôles (Podalydès, Letourneur) pour que le film conserve sa note singulière et tendre. Une semi-réussite, donc, mais il est d’ores et déjà évident que ce film alerte aux milles facettes, étrange et vivifiant, est le plus réussi de son cinéaste.

 
 

Le Rayon vert

Éric Rohmer / 1986

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Delphine voit son projet de vacances s’écrouler lorsque l’amie avec qui elle devait partir se décommande. Elle cherche en vain une alternative qui la satisfasse…

Quelques spoilers. Je crois que j’ai un rapport assez pervers au cinéma d’Éric Rohmer, au sens où j’apprécie chez lui des choses probablement très éloignées de ce pour quoi ses films ont été conçus. J’apprécie de voir des gens discuter pendant 1h30, mais sans jamais m’intéresser à ce qu’ils disent. J’apprécie l’indifférence relative d’une mise en scène calme et sans éclats, bien plus que ce qu’elle me désigne. J’aime les formes naïves, presque archaïques, de la fable morale, tout en me fichant éperdument de ce qu’elle énonce. Et j’avoue une certaine fascination pour la disponibilité des films : cette façon dont ils se font le réceptacle consentant de toute la vulgarité et la superficialité de leur époque, qui s’y dépose avec facilité, comme un limon que les ethnologues du futur viendront sonder… Bref, si le cinéma de Rohmer me repose et me plaît, c’est d’abord à son corps défendant. Or Le Rayon vert, pour une fois, m’a fait effet au-delà du simple plaisir de sa manière. Bien des choses hantent longtemps après la vision : la dignité douloureuse du personnage refusant de se compromettre, ces allers-retours de plus en plus absurdes, ou ces crises de larmes qui percent régulièrement la surface du film, trahissant la dépression qui s’étend sous le soleil des vacances… Dans les dernières scènes, Rohmer a réussi à nous rendre le petit jeu de la drague proprement révulsant. J’ai souvent été gêné par le fait que les projets “spéciaux” de cette filmographie (L’Anglaise et le duc, Perceval le gallois) m’aient toujours davantage plu que le film Rohmerien typique ; et Le Rayon vert, de par ses improvisations captées et son absence de dialogues écrits, ou par ses distances prises avec la bourgeoisie, ne déroge pas à la règle. Mais ce film différent pourrait bien, paradoxalement, être celui enfin capable de m’ouvrir les portes de ce cinéma.

 
 

Morocco

Josef von Sternberg / 1930

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A Mogador, au Maroc, alors qu’elle est sur le point de se marier à un riche expatrié, une chanteuse de cabaret tombe amoureuse d’un légionnaire. (Cœurs brûlés en VF)

Quelques spoilers. Tous les films du duo Sternberg-Dietrich partagent cette atmosphère de cocon charbonneux, de rêverie un peu sale, de mélancolie défaite. Mais de ceux que j’ai vus, Morocco est de loin le plus vaporeux. Date de sortie oblige, peut-être : le film semble vraiment émerger de la nuit du cinéma muet, dont il a encore le côté somnambule, la dilatation du temps et du récit, les sensations d’un cinéma-bulle endormant les défenses du spectateur. Les passages les plus réussis sont assez logiquement ceux qui accompagnent ce mouvement hagard : c’est-à-dire tous les moments de mythification de Dietrich (le spectacle, la première nuit), ainsi que le sidérant final (sa porte sur le néant, son retour halluciné aux archaïsmes – ou encore sa manière de clore, d’une façon alors inédite à Hollywood me semble-t-il, par le vide et le silence). Entre ces deux sommets, le gros du film frappe tout de même par l’absence d’un réel scénario, laissant les acteurs flotter dans de vagues péripéties qui n’ont pour elles que le charme de l’exotisme Sternbergien (pays de suffocation et de sueur, aux bars poussiéreux et glauques), ainsi que l’apaisement agréable – très précode, en un sens – d’un trio amoureux dénué de jalousie. Morocco n’offre alors pas assez pour convaincre, et dans la bouillie de cet à peu près, les manières travaillées de Dietrich, comme la virilité crâneuse de Cooper, apparaissent très artificiels.

 
 

Mission : Impossible - Fallout

Christopher McQuarrie / 2018

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Suite à l’échec d’une mission, Ethan Hunt et ses agents sont lancés dans une course contre la montre pour empêcher un attentat nucléaire.

Courant discrètement le long des vingt dernières années de cinéma hollywoodien, la saga Mission : impossible, mine de rien, apparaît aujourd’hui comme l’une de ses plus fécondes (nouvelle approche à chaque épisode, changements de ton selon les réalisateurs). Le film de McQuarrie, face aux blockbusters Marvel et Cie, semblent resplendir d’idées et de générosité : quand bien même elle est assez étouffante, l’action n’en finit plus d’explorer d’étonnantes configurations (le saut dans le vide en un superbe crépuscule flouté, le dangereux manège des deux hélicos coincés dans la falaise). Difficile, cela dit, d’investir tout ça de quelconque émotion… Déjà parce que la complexité ludique des missions a laissé place à un empilement de retournements de situations aléatoires, qui dramatisent moins l’action qu’ils ne la colorent d’une touche foraine. Et ensuite parce que l’égo hallucinant de l’entreprise Tom Cruise (« pendant qu’il veillait sur elle, il ne pouvait veiller sur le monde ») empêche toute prise au sérieux de l’affaire. Curieusement, ce ridicule ne dépareille pas avec le ton résolument amusé et vieille école qu’a désormais adopté la série (35 mm, cascades non simulées, héros las devant les situations absurdes qui lui tombent dessus) : la comédie semble être devenue le crédo de la saga (toutes les scènes d’actions, au fond, sont des situations de comédie, et ce dès le premier combat dans les toilettes). D’une manière ou d’une autre, le film est gagnant : de l’hypertrophie spectaculaire au confort du rire, le divertissement est total.

 
 

L’Île au trésor

Guillaume Brac / 2018

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Un été sur une île de loisirs en région parisienne.

Le point fort du documentaire de Guillaume Brac réside justement dans ce qui fait son incapacité à être pitché : dans le fait de moins faire le portrait d’un lieu, que de réunir des moments a priori sans lien (moments de contrebande, de flirt, d’apprentissage, de communauté, de confessions) qui dessinent tous ensemble une certaine idée de la jeunesse, de ses 400 coups et son appétit de vivre, de son goût pour l’aventure – dans cet endroit préservé où tous, des directeurs blasés aux petits resquilleurs, semblent jouer à chat ensemble, comme participant au même jeu grandeur nature. Cette façon dont chaque scène vient préciser, définir, et tracer les contours de l’objet secret du film, comme une pièce de plus apportée à l’enquête que ferait le doc sur son propre pitch, permet à Brac de transcender l’académisme Wisemanien consistant à simplement lister les différents aspects d’un territoire (ce que son film fait, pourtant, très concrètement). Bref, le concept est beau, et les moments choisis souvent très réussis (étranges, comiques, malins). Le problème est que le film ne tient un peu que sur ça : sur la qualité de ses rushes, et leur capacité à nous divertir, bien plus que sur un mouvement d’ensemble, une émotion qui se construirait sur la durée. C’est fragile. Quand les scènes se font moins inspirées, il apparaît vite un film aux réflexes prudents, assez convenu et prévisible dans sa manière : L’Île au trésor reste un beau documentaire, mais dont on perçoit trop souvent les limites.

 
 

Le Policier

Nadav Lapid / 2011

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Yaron, policier d’élite, fait partie d’une brigade antiterroriste. Non loin, en ville, Nathanaël a fondé un groupuscule prônant la lutte des classes… (Ha-shoter en VO)

Quelques spoilers. La première préoccupation du film est de montrer deux groupes chacun enfermés dans leur monde et leur bulle, totalement autistes l’un à l’autre (voir la naïveté terrible du « Policiers, vous n’êtes pas nos ennemis ! »), mais qui semblent pourtant se rejoindre par quelques correspondance secrètes, presque ésotériques (érotisation parallèle des corps, un individu malade dans chaque groupe, la suspension étrange du face à face final). On retrouve ici une particularité qui faisait déjà la singularité de L’Institutrice, le film suivant (et autrement plus réussi) de Lapid : cette manière dont une mise en scène ravissante (ellipses élégantes, assemblages étonnants) semble désigner tout ce qu’elle filme comme une énigme, comme un rébus à résoudre, alors que ce qu’on nous montre, ou nous dit (les démonstrations de virilité beauf des policiers, par exemple) produit un discours unilatéral et manichéen. Le contraste entre cette manière subtile et un propos appuyé, platounet, déconcerte toujours autant. De ce premier long qui fit sensation, on préfèrera donc retenir le réalisme de la prise d’otage : son désordre, son imprécision, son ennui, sa dérisoire issue – en somme, son incapacité à épouser le romantisme de l’iconographie révolutionnaire. Mais là encore, a-t-on envie de dire, que faut-il en comprendre ? La musique finale mélancolique, par exemple, appuie-t-elle le dérisoire de leur lutte ? Ou au contraire la tragédie de leur cause ? Oscillant entre ambiguïté et imprécision, le cinéma de Lapid reste bien opaque, et ce n’est pas toujours pour le mieux.

 
 

Les Grands ducs

Patrice Leconte / 1996

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Trois vieux comédiens fauchés cachetonnent pour survivre. Ils vont reprendre au pied levé trois petits rôles d’une comédie de boulevard, la veille du départ d’une tournée théâtrale.

Une blague cinéphile récurrente, ces dernières années, imaginait Les Anges-gardiens et la filmographie de Jean-Marie Poiré réhabilités par les cinémathèques du futur : loués pour leur montage frénétique, et leurs audaces rythmiques incomprises en leur temps… En découvrant Les grands ducs, de Patrice Leconte, on se dit que s’il n’y a pas grand chose à aimer dans la comédie française des années 90, il y a d’évidence quelque chose à y étudier – quelque chose qui, avec le recul, apparaît en tout cas singulier. Le je-m’en-foutisme scénaristique du ciné populaire des années 70 semble y avoir totalement dégénéré : toutes les dimensions paresseuses de la comédie française (l’outrance comme seul diapason, les numéros d’acteurs en roue libre, la beauferie satisfaite, la vitesse et l’aléatoire palliant à toute structure comique) atteignent ici un stade terminal, incandescent. Comme chez Poiré, Leconte absorbe tout ce bordel à coup de grands angles, dans un montage hystérique où chaque réplique avale la précédente, avec une frénésie lubrique, embarrassée, pathétique (le prologue aux changements de théâtres successifs, à ce titre, ressemble presque à un manuel d’utilisation du film qui va suivre). Il n’y a pas grand chose à y aimer, mais force est de constater que cet acharnement finit par produire un certain sentiment d’hypnose (sans doute aidé par la profusion impressionnante de bons acteurs à l’écran). Et qu’à tout prendre, ce bazar sans éclat vaut toujours mieux que le calibrage industriel et endormi des comédies française actuelles.

 
 

Paranoïa

Steven Soderbergh / 2018

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Une jeune femme, convaincue d’être harcelée, est enfermée contre son gré dans une institution psychiatrique. (Unsane en VO)

Soderbergh, aka la plus grande fraude du cinéma indé US, continue sa litanie de films aléatoires et semi-investis. Un léger savoir-faire auteuriste lui permet toujours de sauver l’honneur et les apparences, au moyen de quelques habilités (acteurs bien dirigés, petites sinuosités du récit) qu’il mâtine d’expérimentations grossières (fish-eyes en cascade, filtres bleus) et d’un concept vendeur (le tournage à l’iphone). Comme tous ses films récents, celui-ci n’a absolument rien à dire – seule sa synchronicité avec le mouvement #metoo, coïncidence heureuse, lui confère un mirage de pertinence. On pourrait objecter que cette vacuité est le credo de n’importe quel film sur la folie. Ce n’est pas un hasard, en effet, si les productions étudiantes en ont fait leur sujet de prédilection : qui s’inquiète d’avoir quelque chose à dire, quand on a rien d’autre à figurer qu’une sensation paranoïaque (qui donne d’ailleurs au film son titre français hautement générique), et qu’on peut l’atteindre avec les moyens les plus grossiers ? Soderbergh nous fait donc un beau film d’étudiant : l’efficacité immédiate de l’effet, aussi dérisoire et convenu soit-il, y prime toujours sur toute autre forme d’ambition, ou de geste long. En somme, s’il était réalisateur de film d’horreur, Soderbergh ferait un film uniquement composé de jumpscares, et n’en aurait rien à foutre… Il suffit de voir la fin, ridicule, pour comprendre à quel point ce cinéma-gadget et jetable, désinvesti, quelconque, n’a d’autre finalité que sa propre existence.

 
 

Notules

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On commence par le patrimoine notre ami, avec quatre films qui me laissent circonspect (ça alors mais quelle surprise).
La Fête et les invités (Jan Němec, 1966) est un film de la Nouvelle vague tchèque, et le deuxième long de son réalisateur. Un groupe de petits bourgeois s’y retrouve acculé en forêt par une bande de gaillards souriants et inquiétants, puis tout ce petit monde se rassure autour d’une grande réception. Je me rends compte que j’ai de plus en plus de mal avec les films satiriques de cette période. Succession attendue de gênes, de phrases de contenance, et de situations absurdes où le ridicule de la bourgeoisie se donne en spectacle… L’injonction à participer au bonheur collectif et proclamé résonne aussi sans doute avec la Tchécoslovaquie soviétique de 1966. Němec ne manque pas de talent, mais quitte à rester en forêt armés de fusils, on préfèrera largement le lyrisme et le mystère des Diamants de la nuit à cette farce, qui en le jumeau pénible.
Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978) me laisse aussi froid que la plupart des films du Nouvel Hollywood, qui ont décidemment tendance à me glisser dessus. J’en vois bien l’achèvement, comme les particularités : le Vietnam s’y départit effectivement de sa dimension spectaculaire, et le récit se coupe de tout ce qui lui est accessoire (le départ, la description du début de la guerre), pour se concentrer sur l’avant et l’après. Passés quelques moments insistants (l’hymne américain final) et un virilisme fatiguant (DeNiro constamment en maîtrise), tout cela est sans doute impeccable et très fin. Je peine néanmoins à ressentir quelconque émotion devant ce parfait ouvrage.

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• Reçu comme un navet par le public de la Rochelle, le méconnu Brainstorm (Douglas Trumbull, 1983) m’a pour le coup laissé bien plus de souvenirs. Peut-être simplement parce que c’est une madeleine de Proust : film typique des semi-séries B des années 80, dont il a la frontalité et la candeur. Le récit tourne autour d’une machine permettant d’enregistrer ce que perçoivent les cinq sens… Le résultat sonne parfois creux, la mise en scène est un peu perdue, mais les possibilités du pitch sont toutes exploitées (et le basculement en cinémascope pour les passages simulés, ma foi, s’avère assez efficace). Le problème du film tient sans doute à son ton indistinct : ni phobique, ni comédie romantique, ni chronique d’un travail passionné – on ne sait pas trop où l’on va (on se payera même une scène à farces façon Maman j’ai raté l’avion). La fin, quand bien même elle transcende le kitsch par la qualité des vues de Trumbull (qui avait déjà fait ses preuves en créant les visions spatiales de 2001), se révèle tout de même dérisoire au vu des enjeux. Bref, un film pas transcendant, mais qui reste très plaisant.
• Un petit pied, enfin, dans l’enfer du ciné français populaire des années 70, avec Les Charlots en délire (Alain Basnier, 1979). Quelque chose me dit que je suis censé aimer les Charlots : qu’il y a dans ce grand n’importe quoi généreux, enchaînant les gags plus vite que La Cité de la peur, une liberté qui devrait attirer ma sympathie. Je reste cependant assommé d’ennui devant ce foisonnement qui ressemble plutôt à de la paresse (essayons n’importe quoi, même le médiocre, le spectateur fera son tri), et où le vent frais d’anarchisme me semble plutôt relever de la bouillie politique (ha ces ouvriers qui passent leur temps à rien foutre, ha ces patrons ridicules). Passé le très bon Gérard Rinaldi, je ne vois rien à en retenir.

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Plus de belles choses à glaner dans les sorties récentes, en commençant par les indépendants.
• Le moyen-métrage Heaven is still far away (2016) est l’occasion de poursuivre la découverte du cinéma de Ryūsuke Hamaguchi, réalisateur de l’excellent Senses. Sur un pitch bien plus caractérisé, et entre quelques tics de cinéma d’auteur pénibles (l’utilisation semi-ironique de musique pop…), on retrouve là tout ce qu’on a pu aimer dans son style : la rigueur d’un découpage à la limite de la raideur (rigidité qu’on retrouve dans les dialogues, chez les acteurs), et surtout cette façon dont les scènes déroulent la situation dans leur entier, débutant anodines pour tranquillement s’enfoncer dans des gouffres d’émotion crue, avec des personnages francs qui disent leur vérité toute blanche… Le film joue moins l’hésitation entre fantastique et folie (comme on ferait l’enquête) qu’il se ravit d’une situation où la question importe peu, et où les deux options peuvent paisiblement coexister. Sans être génial, ce joli court nous confirme que Senses n’était pas un accident.
Dogman est ma première rencontre avec Matteo Garrone, et c’est paraît-il son film le plus abouti. M’attendant à un produit grotesque et complaisant dans la violence, je dois avouer avoir été agréablement surpris : j’ai finalement peu à redire sur ce film impeccable, très joliment photographié, bien joué, solidement réalisé, délivrant parfaitement sa petite parabole sur la violence sociale en Italie… Tout est irréprochable, mais le film ne remue pas grand chose – à l’image de ce final ouvert, si facile et convenu, si exempt de prise de risque. Du bel ouvrage, ce qui n’est déjà pas si mal..

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Under the Silver Lake (David Robert Mitchell), joli et complexe objet, est assurément apte à bien touiller l’époque : ses losers affectivement frustrés, sa culture pop reine, sa soif de théories du complot… Reprenant le flambeau des représentations polars de Los Angeles (du Dahlia Noir à Mulholland Drive – ce mélange de rêves brisés, de glamour, de pulsions et de sordide), Mitchell parvient, notamment dans la première partie plus évocatrice, à peindre nombre de choses avec justesse : l’immaturité amoureuse courant après un idéal, le fétichisme de la culture geek, ou l’intuition déçue des mécanismes industriels qui en tirent les ficelles. Mais le film, trop savant pour son propre bien (en cela, il n’est pas sans évoquer les cinémas crispés de Rian Johnson ou de Richard Kelly), n’imprime pas beaucoup d’émotions en nous ; à force de péripéties tordues et de petits jeux référentiels, il finit par ne plus laisser en bouche que le goût d’un film malin.
L’Empire de la perfection (Julien Faraut) trace une ligne indéniablement singulière, dans l’étude conjuguée du filmage d’un sport (le tennis) et de la psychologie d’un joueur (John McEnroe). Ce documentaire, précis et élégant, a cependant du mal à transcender sa belle parure, agaçant par sa manie de dilater au maximum chaque situation (répétant chaque moment sous 36 angles), ou par sa tendance à sur-dramatiser des moments minimes (musique velléitaire, effets d’annonce et d’épate). Le film aurait mieux tenu sur une forme courte, tant les efforts déployés semblent ici moins approfondir le sujet que le parer de multiples broderies et effets de style. Enfin, comme presque tout biopic ou assimilé, L’empire de la perfection nous demande tout de même de nous intéresser pendant 1h30 à un connard arrogant, et il faut de la patience pour endurer la chose.

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Côté cinéma populaire, anglophone comme francophone, rien de bien grand.
Deadpool 2 (David Leitch) confirme que cette franchise reste l’une des plus tolérables du cinéma Marvel. Comme dans le premier épisode, le foisonnement de bons mots et leur relative fraicheur, tout comme les gags lunaires (le gentil taximan psychopathe, la chance comme superpouvoir…), assurent un spectacle moins assommant qu’à l’accoutumée, l’humour désamorçant le gravitas pesant que le studio affectionne. La proximité de cette suite avec l’univers X-Men, seule saga Marvel capable de soulever quelque émotion, aide également beaucoup. Le film reste néanmoins assez mal écrit passé ses dialogues, et s’oublie sitôt vu.
Patser / Gangsta (Adil El Arbi et Bilall Fallah), bien qu’énervant et clinquant, surprend un brin le programme du film de gangster à voix-off crâneuse. Déjà par sa relative ambition formelle qui, si elle consiste en tout un tas d’effets nerveux et grossiers, baigne également dans un univers coloré à la Benoît Debie, qui garde du genre sa vivacité sans se complaire dans le glauque. Ensuite parce qu’on a pour une fois l’impression de voir cette histoire racontée de l’intérieur (tout les passages autour de la cour d’immeuble, par exemple), et non seulement infusée par un imaginaire cinématographique. Pas au point de tromper l’hypocrisie inhérente au genre, malheureusement : la fascination de la caméra pour ce monde de truands et de fric reste intacte.

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• Un homme meurt et lègue un appartement à ses trois filles cachées, qui viennent de milieux totalement différents, et ne se connaissent pas… Le pitch de Demi-soeurs (Saphia Azzeddine et François-Régis Jeanne) semble promis à un développement cousu de fil blanc (battons-nous avant de nous découvrir un attachement), mais le film laisse bizarrement de côté (à une exception près) le défilé de crasses attendu. L’appartement devient plutôt un lieu de compromis, de mains tendues en avant et de pas réticents en arrière, rendant la séance pas désagréable. Ça reste une comédie française typique, c’est-à-dire lisse et plate, qui manque singulièrement d’ampleur (le scénario finit trop tôt, la fin semble ratatinée), et qui expédie par gimmicks ses pistes les plus prometteuses (l’absence du père, la quatrième sœur, la virginité…).
Le Cercle littéraire de Guernesey (Mike Newell) semble confirmer le goût récent de Studio Canal pour les films historiques ternes et proprets. Tout n’est pas raté : parti pour être un feel-good movie incongru en temps de guerre (l’établissement d’un faux club de lecture pour tromper l’occupant), le film explore plutôt la douleur du conflit encore toute proche, par une somme de révélations amères. Mais rien de suffisant pour percer le vernis d’ennui poli – même de Newell, on est en droit d’attendre mieux.
 

Je profite de ces notes pour vous signaler la ressortie prochaine (à la cinémathèque, en salles, en DVD) des films restaurés de Youssef Chahine, et pour goûter au bonheur d’être le premier à vous emmerder avec mes conseils : Le Retour de l’enfant prodigue (1976) et L’Émigré (1994) sont pour moi les deux joyaux de sa superbe filmographie – je ne peux que vous conseiller de vous jeter dessus !

Réactions sur “Notes sur les films vus #16 #16

  1. “Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978) me laisse aussi froid que la plupart des films du Nouvel Hollywood, qui ont décidément tendance à me glisser dessus.”

    OK c’est la rupture.

  2. Haha, en même temps c’est pas comme si c’était une surprise !
    Je dois compter sur les doigts d’une main les films du Nouvel Hollywood qui m’ont vaguement remué… A ce stade j’ai plus d’illusions, j’entre en salle avec juste l’idée de cocher les cases des chefs-d’œuvre non vus.

  3. Dans la liste des films donnés, je n’ai vu que « Deadpool 2 », mais je pourrais peut-être regarder « Mission: Impossible – Fallout » bientôt, car ce que tu as dit dans ton article ainsi que la photo m’a rendue curieuse.

  4. J’aime la perversité avec laquelle tu abordes Rohmer.

    Même petit plaisir distant devant Fall out.

    Chez Honoré, j’ai aimé cet Arlequin inachevé et ce que je pouvais en dire.

    Je m’étonne que tu cites Dead Pool, c’est un humour qui m’est impossible.

    Under the silver lake apparaît comme un collage pas toujours parfait mais au final assez séduisant.

  5. Hello Benjamin !

    Je suis assez perdu sur “Under the Silver Lake”, tu avais bien mieux réussi à saisir (dans ton texte) ce qui s’y trifouillait. Le récent “Burning” très voisin, laisse peut-être entendre qu’il y a un truc de l’époque qui en entrain de se jouer dans ces récits impuissants et conscients de l’être, qui commencent à composer sur le vide de sens… On est en pleine décadence ! :-)

    Pour Honoré, tu dis “ce que je pouvais en dire”, tu as écrit dessus ? J’ai raté ton texte ?

    Quant à ma perversité concernant Rohmer, je me suis demandé après coup si c’était pas en fait l’approche que tout le monde en avait ! (en fait j’ai un peu de mal à imaginer en quoi ça consistait, “aller voir un Rohmer” à l’époque, ce que ça représentait en terme de classe, ce que le public allait y chercher…)

  6. Pour Honoré, “ce que je pouvais en dire” ne correspond malheureusement à aucun écrit. Mais je m’étais dit simplement que la peinture d’Arlequin inachevée était une jolie métaphore de l’histoire décrite et un peu du film aussi (qui n’a pas tout à fait été celui pensé par son réalisateur à cause du changement d’acteurs).

  7. Non, c’est une belle formule ! Je savais pas pour les acteurs ; je crois que je préfère l’option Deladonchamps à Garrel, ce dernier est trop marqué par d’anciens rôles enjoués (celui de “Dans Paris”, notamment) qui en font une sorte de doublon âgé de Lacoste, le rapport aurait été différent.

  8. Et pour Rohmer, je ne peux que te suggérer de voir un des derniers Blow up sur le site d’Arte, qui concerne Rohmer et son rapport à l’histoire. Cela pourrait devenir une autre bonne raison de se pencher sur la filmo du bonhomme.

    Et, par curiosité, quel est le premier Rohmer que tu as vu ?

    Je reverrais bien le Rayon vert.

  9. C’est noté ! (bien que les Blow Up, j’ai toujours peur de me faire spoiler les meilleures scènes des filmos…)

    Le premier Rohmer ça devait être “Pauline à la plage”, vu en cours, avec d’autres films vus à la même époque, comme “La collectionneuse”, “Triple agent”, ou “Le Genou de Claire”. J’en ai très peu de souvenirs, j’avais rien ressenti, ça m’avait glissé dessus.

    Ceux qui m’ont vraiment marqué/parlé sont venus après : “L’anglaise et le duc”, “Perceval le gallois”. Et j’ai aussi vu d’autres Rohmers plus traditionnels que je n’ai pas adoré mais qui m’ont plu (“La carrière de Suzanne”, “L”arbre, le maire et la médiathèque”…), ce qui me pousse à croire que mon regard a changé entre temps.

    Sinon pour le “Rayon vert”, on est encore dans un cas de ratio large VS carré (open matte), sans savoir quelle est la bonne version.

  10. Finalement, on a peut-être deux visions complètement différentes de Rohmer (enfin pas tout à fait quand même) car les films que tu cites, je ne les ai pas vus (enfin pas tous) et inversement, j’ai dû en voir pas mal que tu n’as (peut-être ) pas encore vus.

    L’anglaise et le duc, c’est le prochain sur ma liste.

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