Le Diable probablement Robert Bresson / 1977

Un garçon d’une vingtaine d’années est découvert, mort, dans une allée du cimetière du Père-Lachaise. Il a deux balles dans la tête.

Légers spoilers.

Le cinéma de Bresson, qui était vif, précis, et ciselé comme un scalpel dans son âge d’or, subit avec l’arrivée des années 60-70 (et de la couleur ?) une sorte d’amollissement difficile à interpréter. La pureté de la forme apparaît soudain plus éteinte. L’époque se donne davantage à voir à travers les films, même si jamais ceux-ci n’y capitulent : plus elle s’y affiche, plus elle y dégoûte.

Le Diable probablement parvient un moment à retrouver le tranchant du Bresson ancien (bien plus que L’Argent, film pourtant autrement plus ample), mais c’est au prix d’un jusqu’au-boutisme terminal – un peu comme un drogué retrouverait, par un shoot magistral le menant à l’overdose, les sensations qu’il avait jadis ressenti à sa première dose.

Cet excès, c’est celui d’une condamnation définitive des temps présents, qui se refuse désormais à sauver quoique ce soit – aucune grâce, aucun espoir1. Ce rejet du monde donne au film ses habits de nuit, de l’ouverture au bateau mouche (tel un monstre des enfers glissant tranquillement dans le noir) au final qui consacre le vide (pas de carton de fin, pas de bruit, même pas de grands mots puisqu’on coupe le sifflet au personnage : juste du noir et du silence, et une absence définitive de sens). C’est assez logiquement que le Paris filmé se partage entre ses églises vides, et ses quais nocturnes aux quelques hommes réunis, comme autant de survivants post-apocalyptiques autour d’un feu.

Cette vision d’un monde aveugle à sa propre perte, qu’accompagnent un montage et une narration en désordre, comme pour peindre un kaléidoscope de la fin des temps, n’est pas sans évoquer le futur Post Tenebras Lux de Reygadas (qui lui emprunte d’ailleurs sa séquence d’arbres déracinés), ou encore le Godard dépité des décennies à suivre (le passage à l’église avec l’orgue, où les mots et sons fusent aléatoirement, semble tout droit sorti d’un de ses films). À ce stade, la radicalité de Bresson séduit.

Mais progressivement le film se fait moins chaotique, et au fur et à mesure qu’il se recentre autour des personnages et du récit qu’ils dessinent, apparaît autre chose (qu’on ne remarque pas tout de suite, parce que ce n’est pas ce qui intéresse Bresson) : c’est l’identité de ces corps apathiques, tous droits sortis des films de la Nouvelle vague, puis du cinéma moderne qui en fut le prolongement. C’est-à-dire des enfants de bourgeois, excessivement lettrés, qui méprisent leurs parents mais qui sont bien contents d’utiliser leurs apparts et leurs moyens. Qui dégueulent un monde dont ils font pleinement partie. Et qui se retrouvent eux aussi, contre la volonté du cinéaste peut-être, à pleinement participer au tableau d’horreur qu’il fait de l’époque.

Je ne sais pas quoi en comprendre ou en déduire, sinon qu’il faut peut-être ici voir une raison à la déliquescence de la manière de Bresson : j’arrivais à m’émouvoir des états d’âmes du petit prêtre, de l’illuminée, ou du voleur ; la marche vers le cimetière du jeune bourge intello, ici, est interminable.

 
 

Notes

1 • Cela s’incarne bien sûr par ce jeune personnage qui refuse jusqu’à la lutte, qu’il juge elle aussi compromise ; mais l’anathème de Bresson s’explicite plus clairement par ces scènes étranges de visionnage de rushes en appartement, où l’on commente des images de nature dévastée. Ces passages sont particulièrement déstabilisants : ils sont à la fois ridicules, avec leur voix qui égrène la litanie de catastrophes sur un ton sentencieux (on dirait une vidéo youtube, avec ce côté grossièrement velléitaire, et cette recherche de l’effet choc à coups de bébés phoques), et en même temps ils sont glaçants de par leur caractère prophétique (tout ce qu’on y décrit s’est réalisé – y compris la forme permettant de dénoncer ces problèmes, et qui est devenue une norme).

Réactions sur “Le Diable probablement Robert Bresson / 1977

  1. Personnellement, je n’ai jamais vu de film de Bresson, alors j’aimerais essayer celui-ci, car j’aime ce que tu as écris dans ta critique du film. Ce sera un changement par rapport à ce que je suis habituée à visionner aussi.

  2. Hello Alissa !

    Attention, Bresson c’est vraiment pas simple quand on est pas habitué à des cinémas plus difficiles, et “Le Diable probablement” est l’un des films les moins accessibles de sa filmographie…

    Du coup, si tu veux essayer un Bresson, je te conseillerais plutôt “Un condamné à mort s’est échappé” (1956). C’est plus facile que le reste, et c’est de loin son plus beau.

    Sois prévenue : peu de paroles chez Bresson, les acteurs ont un jeu très sobre, qui peut sembler inexpressif, le film prend du temps pour chaque geste. Mais ça vaut vraiment le coup d’essayer, c’est un très beau cinéma !

  3. Je trouve tes critiques assez injustes.
    Je ne comprends pas bien pourquoi les jeunes enfants de bourgeois ne pourraient pas incarner des témoins du déclin du monde. D’un certain point de vue, je trouve que c’est même assez intéressant pour cristalliser tout ça. Être l’héritier d’un monde, ne signifie pas en faire pleinement partie. Et je pense que tu as focalisé sur les apparts en les voyant avec le prisme du logement à Paris au XXIe siècle, mais pour l’époque, ça me parait un décor parfaitement anodin. Par ailleurs tu sembles ne pas faire de différence entre les riches industriels et les bourgeois intellectuels, alors qu’ils peuvent parfaitement être en désaccord idéologique et philosophique.
    Par ailleurs, j’ai l’impression que de rapprocher le jeu d’acteur d’un style Nouvelle Vague témoigne aussi d’une tendance flemmarde à catégoriser grossièrement, mais il me semble que c’est presque un contre-sens, parce que la Nouvelle Vague se veut justement jouer avec les paramètres de la mise en scène de manière non pas automatiquement réaliste, mais théoriquement réfléchie, et expérimentalement éprouvée. Et donc singulière à chaque film. Et là on dirait presque que tu décris un Bresson qui suit simplement un phénomène de mode. Tu n’en évalues pas sérieusement la pertinence, et l’effet.
    Bon, en tout cas, quand t’es dedans, la marche vers le cimetière est vraiment ouf, j’ai pas pensé un instant qu’on puisse la vivre comme une séquence “interminable”.
    Bref, je pense que t’es passé à côté de ce film.

  4. Ô chère Raph aimée : c’est la guerre !

    Bon très franchement le film est tellement vague et parcellaire dans mes souvenirs (preuve qu’il est tellement OUBLIABLE, ha !) que je vais pas vraiment pouvoir te répondre de manière constructive, et que mon retour va sûrement te sembler mesquin…

    Sur le coup des jeunes nouvelle vague, je ne suis pas d’accord : la figure du jeune bourge apathique qui traîne son ennui et son vide de sens, au-delà de savoir si ça correspond aux réalités de l’époque (c’était la caricature qu’en faisaient les magazines sur le “phénomène jeune” dans les années 50), c’est une figure construite de film en film par les réals de la nouvelle vague (“qu’est-ce que je peux faaiire ? J’sais pas quoi faaaaire”). Il y a là un phénomène de mode qui dépasse largement les singularités de chaque film – mais c’est plus généralement un problème que j’ai avec les films nouvelle vague, qui sous l’apparence d’une grande diversité de styles, de narrations et de visions, ne font souvent que radoter une même série de codes (esthétique de la rupture ou de la soustraction, errances, joie intermittente et nihiliste, mal-être au monde se terminant par une forme de trip, de destruction ou d’auto-destruction quelconque), qui font que sous une apparence de grande biodiversité cinématographique, j’ai souvent l’impression de voir 100 fois le même film (et je parle là de codes qui dépassent largement les frontières françaises, je retrouve ça jusque dans Touki Bouki). Cela étant dit avec nombre d’exceptions que j’aime d’amour, bien sûr, ou de films qui m’intéressent malgré cela, mais le canon de la période, le film par défaut si l’on veut, m’est peu ragoûtant pour ces raisons. Et fait que j’ai, sur ce film de Bresson, parfois l’impression de voir “La Maman et la putain au pays de l’écologie”.

    Pour les apparts, je ne saurais dire s’ils sont anodins à l’époque – comme ça, par défaut, je ne vois pas pourquoi ils le seraient, mais c’est vrai que je ne fais là que copier-coller une impression contemporaine. L’idée de cette figure du jeune bourge bohème héritier d’un monde qu’il rejette comme figure maudite idéale pour contempler la catastrophe, c’est pas faux, tu as raison ; disons en tout cas alors que cette spécificité n’est pas assez réfléchie et conscientisée dans le film pour que ça puisse me toucher.

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