Les Travaux et les Jours Anders Edström & C.W. Winter / 2022

Le quotidien d’une agricultrice, Tayoko Shiojiri, dans un village des montagnes de la région de Kyoto…

Quelques spoilers.
 

La meilleure façon de parler des Travaux et les Jours, c’est encore de définir ce qu’il n’est pas. Et le film en a conscience, semble-t-il, puisqu’il débute ses 8h de métrage de la manière la plus ingrate possible, comme refusant d’emblée ce que le public pourrait attendre de lui : plans de paysages trop courts pour être réellement contemplatifs ; numérique mou et fade1, loin de toute séduction visuelle ; personnages jamais présentés, dont le quotidien est longtemps suivi sans le moindre fil narratif ; mouvements raides et raccords de montage trahissant une mise-en-scène fictionnelle ; et surtout ces dialogues profondément inintéressants, peu compréhensibles, souvent dans le brouhaha ou pris en cours de route, sans qu’on arrive à bien en cerner le sujet ou les interlocuteurs (aux visages peu lisibles, voire de dos, ou même dans un coin du cadre, le son de leurs voix noyé dans les bruits – on se demande bien ce qu’un spectateur japonais peut en comprendre sans les sous-titres)…

Bref, la tentation de quitter la salle est grande, durant la première heure, tant ce film semble mettre un point d’honneur à n’offrir aucune accroche, aucun moyen pour le spectateur de le faire sien, d’y déceler un langage autre que l’arbitraire. Et il faut sans doute cela, en effet, pour que le spectateur désapprenne ce qu’il est venu chercher devant un film sur le quotidien de la ruralité. Le premier but d’Anders Edström et de C.W. Winter semble être de déromantiser le film agricole, en ne jouant ni sur les vastes étendues à contempler, ni sur le geste au travail (spectaculairement peu présent pour un docu-fiction de 8h sur de petits fermiers), s’attardant au contraire sur des bouts de paysages croupis, sur des intérieurs banals et modestes, sur les objets en plastique qui traînent, ou sur la petite ville alentours qui n’a rien de pittoresque.

travauxjours2
 

À la place de ces conventions attendues se construit donc un ordre nouveau, inédit et singulier. Le fonctionnement profond du film, sous les atours de la chronique, c’est celui du patchwork : un fonctionnement tissulaire, qui cogne et croise les moments, parsemé d’essais aléatoires (ici une scène de dialogue sous-titrée sans son, là une musique démarrant sans prévenir, là encore un trucage de cinéma fantastique), le tout dans un désordre satisfait. On pense à L’Année dernière à Marienbad de Resnais, qui disait rêver que son film puisse être projeté dans le désordre, sans que le projectionniste soit capable d’en reconnaître la première bobine… Et bien c’est un peu la même impression qui ressort ici (passé le chapitrage global correspondant au passage des saisons) : l’impression que les scènes, les plans, les moments, sont jetés comme des dés au hasard sur la table, qu’ils auraient pu nous arriver dans un autre ordre sans que cela y change grand chose.

C’est donc une collection d’humeurs et d’images qui préside, comme mille petites notes dispersées venant parfaire un accord qui émerge sur le long terme – un chant au long cours d’autant plus efficace que ces images profitent du décrochage régulier de l’attention du spectateur, qui ne peut s’agripper à rien (situations vagues, fuyantes, parcellaires, mélangées – le tout en une continuité de “midis-crépuscules-nuits-aubes-midis…” formant une succession de journées difficiles à décompter, qui empêche de fixer ou de mesurer par étapes le passage du temps). Au point qu’on se demande si le but de cette absence d’architecture n’est pas justement d’encourager à ce que l’esprit du spectateur divague, à regarder le film comme le fond d’écran visuel et sonore de ses pensées, pour que ces images et sons s’inscrivent et s’accumulent en lui inconsciemment, comme une sorte de limon, dessinant une idée abstraite et insaisissable de l’âme de chaque saison, ou de ce qu’est la vie en ces lieux.

Cette absence de structure explique la forme inhabituelle que prennent ces vues de paysages en surnombre, proposées comme autant de pièces de puzzle : des plans trop courts pour jouer la contemplation, trop éclatés pour construire un espace où se repérer, mais souvent plutôt focalisés sur un détail du terrain, ou d’un intérieur a priori anodin. L’image vient pêcher ici un son de gouttes, là un mouvement du vent, ailleurs une lumière trop éblouissante, ici encore la manière bizarre dont l’eau s’est infiltrée dans la terre… Si ces plans successifs et alignés peuvent évoquer les pillow shots d’Ozu (dans le chapitre estival, un dialogue face à un jardin japonais évoque d’ailleurs une scène de Printemps tardif), ces images ont surtout pour originalité de tenir de la photographie, de la pensée d’un travail photographique (qui est d’ailleurs le premier métier d’Anders Edström) : c’est-à-dire un instantané, un cadrage mystérieux qui ne met pas forcément l’action au premier plan, qui propose une image statique, dans un format presque carré, dont le déchiffrage visuel demande un certain temps. Même si c’est discrètement, chaque plan fonctionne ainsi comme une photo en ce qu’il semble d’abord poser une question, être porteur d’un intérêt qui lui est propre (ne serait-ce que la mise en valeur d’une lumière, d’une texture, d’une température à suggérer), au lieu de se penser comme le jalon d’une description générale de l’environnement.

travauxjours3
 

De cet entrelacs d’images, les personnages et leurs lignes narratives ne semblent pas très pressés d’émerger. Il faut attendre la fin de la deuxième partie (le segment printanier) pour que la maladie de celui qu’on vient alors seulement d’identifier comme un mari (et non un frère, ou un fils) offre au film une ligne directrice basique : celle de la dégradation de sa santé, qui épouse la symbolique du passage des saisons. Le mari alité nourrit alors une sorte de rythme affaissé qui conforte le film dans son tempo, au gré d’une convalescence floue (à quel moment a-t-il été opéré ? Va-t-il l’être ? A-t-il un anévrisme comme entendu d’abord, ou un problème de reins comme évoqué plus tard ?). Au rythme de la maladie, le film ne se transforme qu’à pas lents, évoluant seulement par le caractère changeant qu’il confère à chaque saison : maison emplie par les jeunes invitées étrangères en été, puis qui se vide progressivement de ses visiteurs, du mari parti à l’hôpital, puis enfin des sons de la nature qui se raréfient et s’appauvrissent une fois l’automne venu – jusqu’à cet intermède noir qui n’est plus que silence, après tant d’autres entractes joyeusement sonores.

Ce mari malade, néanmoins, est aussi associé à ce que le film a de plus désarçonnant, à savoir ses percées de fictions claires (rendues saillantes par de multiples raccords mouvement trop parfaits pour relever d’une captation documentaire). Si le film est rempli de signes renvoyant au cinéma du réel (cadres lointains ou en retrait, sans coupes, plans de lieux sans personnages, décor et gestes quotidiens qu’on imagine mal simulés pour l’occasion, dialogues hasardeux ou aléatoires comme captés en cours de route…), les cinéastes s’amusent aussi parfois à insister, dans le montage ou par la mise en scène, sur le contrepied fictionnel – jusqu’à ce moment absurde d’un coup de téléphone entre Japon et Suède, où la caméra est alternativement du côté d’un pays puis de l’autre, tout au long de la même conversation, exhibant crânement la facticité du moment pour qui voudrait encore y croire. C’est comme si, régulièrement, le film nous mettait une claque pour nous rappeler que l’on n’est pas en train de regarder un doc (démarche notamment attestée par l’emploi du reconnaissable Ryo Kase parmi les acteurs), mais que le spectateur, conditionné par cette grammaire visuelle si rattachée au documentaire, le ré-oubliait à chaque fois rapidement.

Je suis assez circonspect sur l’intérêt de cette démarche hybride entre docu et fiction, qui produit plus de gêne et d’hésitations que d’ambiguïté, et qui fournit au film son moment le plus pénible : son final, qui paraît franchement de trop. S’y accumulent alors ce que le film a eu de plus gênant : le doute fictionnel porté à un certain degré de malaise (re-création du processus intime de funérailles, dont on imagine pourtant qu’il a déjà été vécu par les personnes à l’écran), mais aussi par l’arrivée soudaine dans le film d’une stricte linéarité (le suivi pas à pas de la cérémonie et de ses suites), alors que jusqu’ici la fiction avait eu la qualité de traverser le patchwork aléatoire comme un fil rouge discret.

travauxjours5
 

Les Travaux et les Jours restera donc plutôt en mémoire pour son dépliement de vues documentaires et de moment curieux, dont il parvient à extraire autant d’humeurs sensibles. C’est d’autant plus visible lors du segment d’été, surtout abordé par ses nuits et crépuscules, ou par ses intérieurs, mais rarement par ses brillants jours écrasés de lumière : tout au long du film, l’esthétique investit plus volontiers ces moments entre chien et loup, jouant à déployer une splendeur visuelle inattendue dans le cadre limité d’un numérique low-fi, se tenant souvent à la limite du visible – on en vient à admirer la manière dont le film trouve sa splendeur formelle dans la simple vibration numérique d’une vague lueur de lune.

Cette capacité à extraire du beau d’une matière foncièrement sobre, et de confronter la fresque documentaire à une certaine humilité (sensible jusque dans le choix des tous derniers plans, aussi anodins qu’interchangeables), c’est sans doute le sésame qui confère à ce long film une vraie singularité. En cherchant des correspondances dans le cinéma japonais, on se dit qu’une comparaison parlante pourrait être celle de Naruse, du moins si on le met en regard des trois autres grands géants du cinéma classique national. Quand j’étais jeune en effet, j’avais été très étonné (après avoir découvert l’épure magistrale d’Ozu, la dramaturgie flamboyante de Kurosawa, ou encore la sophistication froide de Mizoguchi) par mon premier contact avec le cinéma de Mikio Naruse, dont j’attendais une proposition aussi ample que celle de ses confrères. Quelle surprise avais-je eu alors de découvrir un cinéaste sobre et peu friand d’absolu, avec une manière presque ingrate, toute en creux, créant son effet via une forme pragmatique et décontractée (montage régulier et discret, pas de cadres insistants ou de recherche de grands moments), trouvant seulement de l’or en décantant calmement un sentiment sur la longueur.

Ainsi en est-il des Travaux et les Jours, malgré son autoritaire durée : banal, modeste ou pénible à première vue, il finit par se vivre comme une proposition bizarrement riche, foisonnante par l’expérience qu’il offre d’une imprégnation en un lieu et dans le temps, parvenant (certes régulièrement au prix de l’ennui) à peindre un portrait de la campagne détaché de son habituelle épure zen et éthérée, ou de son folklore passéiste, ou encore de sa dimension politique (les conditions de travail), pour n’offrir qu’un tableau diffracté, quoique cohérent, des milles humeurs, couleurs, intimités, et sensations de cet endroit.

 
Les Travaux et les Jours (de Tayoko Shiojiri dans le bassin de Shiotani) pour le titre complet, The Works And Days (Of Tayoko Shiojiri In The Shiotani Basin) en VO.

 
 

Notes

1 • Difficile de savoir d’où vient l’impression de médiocrité technique de l’image (malgré les beautés et nuances que parvient à en tirer le travail de chef-opérateur), l’ensemble étant surtout marqué par un manque de piqué et par des noirs fades. Le matériel est sans doute partiellement en cause : la caméra (Blackmagic Cinema Camera 2.5) est récente mais plutôt amatrice, et les lentilles (16mm & 25mm Zeiss Super Speed for Super 16) sont professionnelles mais anciennes (merci à Mathieu pour ces indications !).

 

Matrix Resurrections Lana Wachowski / 2021

Thomas A. Anderson mène une vie d’apparence normale à San Francisco. Il est le créateur d’une trilogie de jeux vidéo à succès : Matrix

Quelques spoilers.
 

Matrix Resurrections est un drôle de semi-échec, ou de semi-réussite si l’on préfère. Comme le confesse un dialogue du film, cette suite n’a été faite que parce qu’on y a forcé sa réalisatrice : le retour de Lana Wachowski (sans Lili, donc) aux affaires sur sa saga phare laisse un sentiment bizarrement schizophrène en bouche.

D’un côté, l’ambition de la saga n’a pas disparu, aussi perfectible soit ce nouvel opus : en insérant les contraintes de production de son film au sein-même du récit, en allant jusqu’à projeter le film originel au sein du nouveau, Wachowski produit quelque chose comme l’empereur de cette vague méta qui marque la production Hollywoodienne depuis plus de dix ans. Mieux, elle en donne une version singulière au goût inédit, la réalisatrice semblant opposer à toute cette tempête réflexive une étrange fatigue, au travers du jeu usé, épuisé, et fragile de Keanu Reeves, ou de celui plus défait et douloureux de Carie Anne Moss. Leurs visages vieillis, à eux seuls (filmés avec autant de tendresse que les comédiens de Twin Peaks The Return), imposent de regarder tout ce cirque méta avec une certaine distance.

Ce qui a totalement disparu du film originel, par contre, c’est la manière : plus rien n’a survécu de la précision du regard des premiers Matrix, de l’opéra symétrique, du vertige informatique, de l’obsession du contrôle. Voir la scène d’ouverture du premier film rejouée ici est assez douloureux, en ce qu’elle semble presque remakée par d’autres réals, qui la pasticheraient sous une forme toc pour la sortie au rabais de quelque direct-to-video. Sur le plan de la mise en scène, il ne reste en fait dans Matrix Resurrections que les héritages de ce que furent les tentatives ultérieures des Wachowski : un côté kitsch, grossier, voire vulgaire (Speed Racer, Jupiter Ascending), l’ambition baroque (Cloud Atlas), l’exploitation de ressorts émotionnels basiques au lyrisme outré (Sense8), et une mise en scène de l’action devenue assez brouillonne (les bonnes idées – le bullet time inversé, les changements de gravité – sont mal exploitées, ou pourries d’effets). Ce mélange foutraque, dont les atours n’ont parfois pas grand chose à envier aux productions TV cheap, aboutit à un résultat à la fois moins cérébral, et en même temps attendrissant dans sa sincérité : fonder tout ce digest SF sur le premier degré naïf d’une histoire d’amour toute ronde donne au film une énergie simple, quand bien même elle a du mal à se départir d’un côté foncièrement niaiseux (l’épilogue, les coups de coude féministes lourdingues).

C’est en tout cas sur ce plan émotionnel que le film finit par convaincre, quand il délaisse à mi-parcours ses entrechats méta pour laisser place à un récit plus traditionnel centré sur le couple, qui normalise autant le film qu’il permet un peu d’implication affective au spectateur. C’est aussi par ce biais (revendiquer la romance, contre l’effort collectif acharné de tout un univers SF pour la faire taire) que Lana Wachowski retrouve enfin du poil de la bête dans sa scène d’action finale, comme reprenant soudain le leadership du film d’action US, en s’appropriant avec brio une marotte de l’époque (le film de zombie), dont elle offre une dégénérescence royale et ébouriffante. Pour quelques minutes, Matrix retrouve alors ses habits d’empereur.

L’ensemble laisse tout de même au final en bouche un goût assez petit, quoique teinté du parfum de liberté d’une cinéaste qui a envoyé valser les spécificités contrites de son univers et de ses délices formels, pour simplement profiter de ses acteurs et de leurs personnages bien-aimés… À tout prendre, ce n’était pas la façon la moins inintéressante, ni la moins personnelle, de rater le grand retour d’une saga.

Du sang et des larmes Peter Berg / 2013

Le 28 juin 2005, un commando de quatre Navy Seals prend part à l’opération “Red Wing”, qui a pour but de localiser et éliminer le leader taliban Ahmad Shah…

Quelques spoilers.
 

On est forcément un peu curieux de découvrir ce film américain, annoncé comme le plus outrageusement patriotique de la décennie.

Sur ce plan, Du sang et des larmes ne déçoit pas : c’est un film d’horreur qui s’ignore. Ce n’est pas seulement le côté réac qui joue ici à plein (virilisme étouffant d’une camaraderie militaire beauf, surhommes sélectionnés dès l’ouverture douteuse façon 300), ni encore l’idiotie politique de l’ensemble (tout focaliser sur l’opposition entre gentils afghans et méchants talibans, pour ne surtout jamais questionner la présence américaine sur place), ni même le côté joyeusement vomitif de la dramaturgie (sérieusement se demander à mi-mot, tout au long du film, si l’on a vraiment bien fait de respecter la convention de Genève).

Non, c’est surtout tout l’impensé du film de propagande qui ici fascine, laissant çà et là percer l’inconscient national. Comme par exemple ce moment de pure terreur, où un soldat paniqué demande en substance à un autre, comme pour se rassurer face aux talibans diablement efficaces : « ils courent plus vite que nous ? Ils ne peuvent pas être plus rapides que nous, hein ? ». L’inconscient au travail, c’est aussi cette dimension proprement SM du chant patriote, de ces images de torture porn servant d’ouverture jusqu’à ces interminables scènes de chute à la violence outrée, insistant délicieusement sur la douleur et ses sons, dans un festival de blessures atroces et de visages balafrés aux plaies béantes.

Enfin, il faut bien constater qu’une vision aussi niaise et manichéenne du monde permet une certaine efficacité cinématographique. Surprenante au sein d’un film d’apparence si générique, la longue séquence de traque en forêt, qui rejoue le western aux indiens invisibles (l’ennemi phobique en ses terres, indissociable de la nature son alliée), autant qu’elle tient du film de zombies (innombrables tireurs qui semblent se renouveler sans fin, qui sortent de partout, et qu’il faut dégommer avec acharnement), est un vrai bon moment de cinéma.

Ce long passage phobique, curieusement, m’a rappelé un autre film patriotique, qui lui aussi racontait un calvaire en forêt devenue piège létal, rythmé par la mort des membres de l’équipe et par des tentatives de contact radio : La Lettre inachevée, de Kalatozov. Il n’est pas question de comparer les deux cinéastes sur le plan de la virtuosité, et il n’y a pas de guerre dans le film russe de 1960 (juste une mission à effectuer pour la patrie), mais on y retrouve le même sentiment de catastrophe, de parcours doloriste et sans issue, le même acharnement sadique d’une nature qui semble soudain dévoiler son visage hostile et carnassier. Dans les deux cas, c’est ce délire de passion douloureuse qui sauve in extremis le film propagandiste de l’insignifiance.

Lone Survivor en VO.

Le Dernier duel Ridley Scott / 2021

En 1386, en Normandie, le chevalier Jean de Carrouges, de retour d’un voyage à Paris, retrouve son épouse, Marguerite de Thibouville. Celle-ci accuse l’écuyer Jacques le Gris, vieil ami du chevalier, de l’avoir violée…

Spoilers.
 

Le Dernier duel, promesse d’un film hollywoodien au scénario recherché (autant dire un animal rare, ces temps-ci), a du mal à tenir sa haute réputation.

La faute d’abord à l’absence d’un regard : celui de Ridley Scott, cinéaste pourtant ici ridiculement à son aise, circulant sans résistance aucune dans cet univers surproduit et sur-documenté (costumes, figurants, décors : rien de cette profusion ne semble jamais lourde à l’écran, la caméra s’y ballade naturellement comme elle sortirait au marché). Et c’est bien là le problème : plus sa mise en scène glisse, moins Ridley Scott semble capable de donner le moindre poids à ce qu’il filme. Les plans et situations s’enchaînent à la volée, efficaces mais sans rien élire ni réellement regarder, sans savoir mettre l’accent sur quelque situation que ce soit – le film, de fait, n’exprime pas grand-chose.

Reste donc le concept du scénario seul, dont le principe façon Rashōmon cache en fait un tour de passe-passe plus superficiel. Les règles du jeu sont hautement malléables, le film délivrant ses différentes versions du récit en jouant uniquement du hors-champ, ou de scènes qu’on coupe artificiellement trop tôt (pas une question de point de vue, donc), sans que cela ne creuse réellement les personnages (celui de Matt Damon, par exemple, restera cet homme buté et infantile d’un bout à l’autre du film). Dans la troisième partie (celle de Marguerite), Scott se met soudain à rejouer les scènes autrement, amenant tardivement et sans réellement l’assumer la question du point de vue, se montrant alors bien maladroit, voire douteux : que nous apprend par exemple réellement cette scène de viol “rejouée”, passé l’effet de style ? Le viol serait un “vrai viol” parce que le personnage y crie et pleure davantage ?

Le plus grand échec du film enfin, révélateur de sa docilité à l’époque, est son choix d’élire autoritairement où se trouve la vérité (« The Truth », qui persiste à l’image quand le reste de l’intertitre présentant le chapitre féminin disparaît) : le film se sabote alors lui-même et ses principes, paniqué à l’idée de ne pas être assez explicite sur ses positions féministes, pourtant déjà lourdement soulignées. Tout l’échec de son concept, toute sa stérilité, sont résumés dans cet intertitre, qui veut d’abord s’assurer d’être du bon côté (celui des réseaux sociaux), plutôt que de se risquer à créer de la profondeur et de l’ambigüité.

Au final, seul le combat clôturant le film, parce qu’il est extérieur à ce jeu des récits subjectifs, respire un peu de ne plus avoir à user de ces détours pour raconter son histoire. L’ambivalence alors revient en catimini dans la mise en scène (dans les intentions de chacun, dans leurs réactions, dans ce qui meut les gestes) – et le film, par quelques images intelligentes (comme cette curieuse apparition de Notre-Dame annonçant une sorte d’ère nouvelle), peut enfin se mettre à raconter des choses, plutôt qu’à constamment surveiller ses arrières comme un premier de la classe.

The Last Duel en VO.

 

Bruno Reidal Vincent Le Port / 2021

Le 1er septembre 1905, Bruno Reidal, jeune paysan séminariste cantalien de 17 ans, s’accuse du meurtre de Francois Raulhac, 12 ans. En prison, pour tenter de comprendre son geste, le professeur Alexandre Lacassagne et deux autres médecins lui font raconter sa vie.

Légers spoilers.
 

L’une de mes grandes terreurs, depuis bien 15 ans, est de me retrouver à devoir visionner le film (ou n’importe quelle création) d’un pote ou même d’une simple connaissance, et de devoir ensuite lui donner mon avis dessus – un cauchemar. C’est donc avec une lâcheté savante que j’ai évité une à une les sorties en salles de la plupart des films réalisés par des personnes que j’ai connues de près ou de loin (quand bien même fût-ce par l’intermédiaire d’un écran d’ordinateur). Ce texte est donc d’abord celui d’un soulagement : Bruno Reidal est un excellent film, inespéré même pour un premier long – certes un brin fragile ou maladroit ça-et-là, manquant sans doute un peu d’ampleur et de risques dans sa structure assez attendue. Mais il ne fait que de bons choix.

On est tentés, évidemment, de tracer une filiation avec la neutralisation dédramatisée dont a pu faire preuve un film comme Moi, Pierre rivière (sur un sujet semblable, et déjà avec les accents du coin), ou plus généralement avec le cinéma de Bresson. Bruno Reidal s’y assimile en partie, par son refus de l’effet ou de l’évènementiel, ou par la précision froide de sa reconstitution anti-spectaculaire, mais globalement je trouve qu’il relève d’une autre démarche. Une démarche contraire, même : ses manières rentrées, pareilles à celle de Reidal, ou ce calme bienvenu parvenant à déjouer la plupart des effets de suspense morbide, travaillent plutôt ici à construire un rapport d’identification au personnage. Passée la nature macabre des fantasmes qui le travaillent, Reidal ne nous communique au fond que le très commun de l’adolescence : la sexualité envahissante et honteuse, l’idéalisation des camarades quasi-déifiés, le refuge névrosé dans le travail, la tempête de pensées avec lesquelles il faut se débrouiller seul, le sentiment d’être une anormalité au sein de la communauté.

Il y a ainsi une volonté paradoxale de ne pas faire de Reidal une énigme, un objet de fascination abscons qu’on regarderait comme de derrière une vitre : les raisons de ses pulsions resteront certes inexpliquées, mais le personnage est le premier spectateur de cette incompréhension, qu’il partage avec nous, affolé. L’utilisation des musiques (bien loin du projet Bressonien, là encore) accompagnent le chemin intérieur du garçon plus qu’elles ne le commentent, et les faits relatés ne tiennent pas du récit eunuque qui se couperait froidement de l’expérience du monde : les évènements baignent au contraire dans les aléas du climat, les beaux jeux de lumière et de soleil, nous immergeant avec calme dans le contexte de cette région et des humeurs ayant entouré ce meurtre.

Bref, c’est le beau succès du film que de nous faire partager sans peine les émois de Bruno, son aventure intérieure, sa gêne face aux docteurs qui l’interrogent crûment, le film semblant essayer de lui tenir la main dans son récit plutôt que de reporter ses méfaits avec une neutralité désintéressée, qui serait au fond une forme de surplomb… Sans sentimentalisme ni séduction empathique, et sans sacrifier à la sobriété factuelle de l’ensemble, on aura parfaitement épousé, le temps d’un film, les courbes de cette vie.

 

The French Dispatch Wes Anderson / 2021

Un recueil d’histoires tirées du dernier numéro d’un magazine américain, publié dans une ville française fictive du 20e siècle.

 

L’accueil critique et cinéphile de The French Dispatch, en France, l’a auréolé d’une double réputation schizophrène : vu comme l’énième maison de poupée radotante de Wes Anderson par les uns, et comme un grand film incompris que tout le monde aurait regardé de traviole pour quelques autres.

The French Dispatch n’est à mon sens ni l’un ni l’autre. Il n’est pas exactement une déclinaison endormie du système de son réalisateur : il serait plus juste de dire qu’il s’en présente comme la dégénérescence un peu folle, baroque, incontrôlable, diffractée en multiples histoires, décors, récits, sous-images au sein d’un même écran, couleurs et formats changeant d’un claquement de doigts, comédiens célèbres venus figurer (Moati, Girardot ou Bonnard ont une ligne de dialogue), dans un montage impatient, voire hystérique, qui n’en peut plus d’ouvrir de nouveaux tiroirs (jusqu’à des extrêmes assez laids, comme ces passages en BD). Par ailleurs, s’il célèbre le folklore français (dans l’ordre : l’art, mai 68 et la cuisine), ce n’est pas en pur touriste, mais par le biais plus intéressant de ses aspects les moins glorieux (marchandisation et toute puissance de l’artiste criminel pour le premier, narcissisme du combat révolutionnaire parisien pour le second, état policier discutable et brutal pour le dernier).

Reste malgré tout la question de ce que ce système Anderson produit – il faudrait des heures pour décortiquer le regard exact que le film pose sur ces institutions françaises et leurs impasses, mais en l’état, les moments d’épiphanie qui pourraient attester d’un point de vue clair à leur propos manquent un peu à l’appel, l’ensemble restant particulièrement sécurisé (voir par exemple la sexualité : Seydoux nue mais glacée comme une statue, l’homosexualité de Wright laissée à l’état de question théorique et euphémisée, etc.). Humainement, le film est maigre : il lui manque une idée qui transcende la virtuosité, qui l’utilise ou la remette en question (le final, à ce titre, est assez révélateur : il n’a d’autre but que de souligner l’agitation joyeuse et saturée du journal comme fin en soi).

Je continue à garder l’impression que le meilleur film d’Anderson (The Grand Budapest Hotel) le fut aussi parce qu’il posait un regard sur son propre système (via les codes aristocratiques, leur rapport problématique au monde réel, et leur impuissance à contrer la barbarie). Anderson interrogeait par là-même ce qui motivait son cinéma et son agitation maniaque, et ce recul y amenait un peu d’air. Ici, que ce soit dans le point de vue posé sur la France, ou dans la dégénérescence spectaculaire de la forme, rien ne vient sérieusement inquiéter le système du cinéaste, qui semble plus confirmé et validé que jamais.

L’ensemble reste évidemment un divertissement de premier choix.

 

Valérian et la Cité des mille planètes Luc Besson / 2017

Valérian et Laureline forment une équipe d’agents spatio-temporels chargés de maintenir l’ordre dans les territoires humains. Mandaté par le Ministre de la Défense, le duo part en mission sur la cité Alpha – une métropole spatiale en constante expansion, où des espèces venues de l’univers tout entier ont convergé au fil des siècles…

Un conflit d’intérêt avec la Cité du cinéma fait que ce texte, écrit en octobre 2017, a longtemps été caché dans les tréfonds de ce blog, façon œuf de Pâques pour les plus curieux… Ce conflit d’intérêt n’étant plus d’actualité, le revoici donc !
18 octobre 2017 à 10h49

 

Le cas de ce film raisonnablement sympathique, mais surtout de sa réception houleuse, sont terriblement symptomatiques de la cinéphilie de l’époque.

Il y a tant de choses qu’on peut détester dans le cinéma de Besson : sa vulgarité au grand angle, son recyclage opportuniste des modes du moment, sa façon de se contenter de clichés (la scène du marché en offre un festival : touriste forcément gros et suant, guide forcément outrancier et efféminé…). Tout est là, mais s’arrêter à ce vernis de surface (dont les productions Europacorp, malheureusement, se contentent bien souvent) a toujours empêché la critique de voir ce qu’était aussi la singularité de Besson cinéaste, la bizarrerie qu’il représente dans l’industrie française – une industrie dont les tentatives mainstream ne font qu’hurler un désir maladif de « faire comme les américains », et une incapacité crasse à y parvenir.

La filmographie de Besson au contraire, jusque dans la puérilité de certains de ses choix, est un cinéma peuplé de réflexes instinctifs, de marottes personnelles (un rapport candide à la SF, une obsession pour l’innocence féminine…), débarrassé de complexes ou de surmoi cinéphile encombrants. Ses films les plus mauvais (sa dernière décennie fut un désastre) relèvent davantage de la facilité, du désinvestissement ou du cynisme, que d’une inaptitude à singer le modèle hollywoodien.

Ces particularités ne garantissent en rien la qualité des films, mais suffisent à recalibrer le goût du blockbuster US, quand bien même Valerian, sur le papier, en reprend tous les canons (déchaînement des moyens au détriment de la suggestion, orgie de SFX, difficulté à se dépatouiller de schémas réacs…). Pour le dire autrement : sous l’apparence d’un film éminemment générique, essentiellement pilleur et compilatoire (de modes, de recettes, d’œuvres ayant cartonné au box-office), Valerian, par certains de ses réflexes, reformule davantage le blockbuster que bien d’autres projets plus soignés et aboutis que lui.

Prenons par exemple la surabondance propre à ce genre de productions : poussée au bout de sa logique, elle devient ici un outil de dépaysement, avec les étrangetés narratives que cela implique (un nouvel environnement et une nouvelle situation toutes les cinq minutes). Le fait d’opter pour un registre merveilleux digne d’un sapin de noël, et de confronter ce merveilleux à deux personnages cyniques, presque « trop » jeunes, à la beauté acide, crée des rapports étranges dont l’intérêt dépasse largement la qualité de leurs échanges dialogués. Les batailles sont étonnamment rares au profit des phases d’exploration, le ton est bien plus enfantin qu’adolescent… Et si le peuple indigène new-age du film est une tarte à la crème, sa transposition en réfugiés, évoluant dans un hangar grisâtre et sordide, est assez surprenante.

Alors forcément, l’indignation d’internet interroge, notamment ce refus suspect de reconnaître au film la moindre de ses quelques trouvailles. On objecte souvent que le scénario est nul : certes, il n’invente pas la poudre, les articulations sont foireuses, les dialogues inaboutis semblent sortir d’une V1. Mais l’ensemble est-il franchement plus tarte que ce que le blockbuster lambda propose, passée la question des finitions ? Qu’attend-t-on exactement : que, comme dans un Marvel, la thématique soit déclinée à coup de punchlines, en mode thèse-antithèse-synthèse ? On a vraiment que ça à foutre ? N’y a-t-il pas quelque chose de plus frais et agréable, dans ce récit où les situations s’enchaînent comme des cubes hétéroclites, inattendus ? Ne peut-on pas s’enthousiasmer de voir un film avoir d’autres priorités que de froncer les sourcils et tout peindre en noir, comme un ado se masturbant sur son auto-proclamée maturité ?

Ce que la critique US ou le public français reprochent au film, ce ne sont pas seulement les tares habituelles du cinéma de Besson (sa grossièreté, par exemple) : c’est aussi ce scandale de ne pas satisfaire les exigences d’un moule érigé en modèle (blockbuster sentencieux, à l’écriture et au ton verrouillés, vaguement ironique et méta, exhibant son travail et ses thématiques comme un premier de la classe), où ce qu’un film a à offrir ne peut plus se juger autrement que selon les normes d’un champ d’action artistique au périmètre bien défini – et dont on se demande bien ce qu’il a de légitime à être devenu le mètre-étalon de l’époque. C’est particulièrement parlant pour le choix de De Hann, qui n’est pas pire acteur qu’un autre, mais qui a simplement le malheur de ne pas être le simili Han Solo attendu par un public de mecs soudain paniqués de ne pas retrouver, à l’image, la virilité de leur petit modèle paternel…

Entendons-nous bien, Valerian n’a rien d’un grand film, et en temps normal rien ne pousserait à faire l’éloge de ce produit inégal, parfois embarrassant, souvent fainéant, où candeur et cynisme se mêlent allègrement. Mais il reste qu’il est par la force des choses, dans un paysage que Marvel et sa horde de cinéastes zombies ont réduit à un champ de ruines, une sorte d’oasis.

 

Seuls les anges ont des ailes Howard Hawks / 1939

En escale à Barranca, petit port bananier d’Amérique du Sud, Bonnie Lee rencontre les pilotes qui assurent le transport du courrier au-dessus de la cordillère des Andes…

Quelques spoilers.
 

Film à la hauteur de sa réputation, Seuls les anges ont des ailes impressionne d’abord par sa grande qualité d’écriture, complexe écheveau où tout s’annonce et se répond, et où aucun personnage, péripétie, ou même objet n’est inutile – comme en atteste la maligne astuce de son final. On y retrouve l’éternelle énergie des films de Hawks, ainsi que cette pente étonnamment suicidaire (également sensible dans His Girl Friday) de personnages absorbés par leur métier comme par une addiction.

Je suis néanmoins un peu surpris d’être gêné, pour une fois, par la place des femmes dans ce cinéma : il y a certes là des schémas Hawksiens bien connus (femme bouleversant un temps la camaraderie virile, qui doit passer certains tests pour être acceptée dans leur communauté…), mais j’avais l’impression que ces motifs étaient jusqu’ici toujours transcendés par la dignité et la force de ces héroïnes, qui jouaient à ping-pong égal avec leur partenaire. Jean Arthur ici, après un prologue pourtant parti pour en faire un personnage principal, perd rapidement cette fierté et cette dignité, n’étant bientôt plus que révérence et humiliation. Plus méprisant encore pour elle, elle passe brusquement de possible héroïne à simple personnage secondaire amusant, un comic-relief entre deux scènes graves. Rita Hayworth, qui ne se débrouille pas mal dans un rôle pourtant pas facile, devra elle aussi en passer par l’étape d’une révérence lacrymale au héros (qu’elle aurait dû écouter dès le début), ainsi que par une dégradation (l’ivresse et son dégrisement brutal). Le personnage de Cary Grant en devient presque déplaisant ou suspect, comme s’il avait besoin de ces marques de vénération, de ces béquilles, pour mériter notre respect.

Un deuxième aspect plus étrange du film, ce sont les scènes de vol. Bien que remarquables (surtout la dernière, crépusculaire, entre nuit et flammes), elles m’ont fait hésiter tout du long entre maquettes et prises de vue réelles : difficile alors de vraiment s’y oublier, ne sachant jamais si la fragilité apparente de ces engins relevait d’un témoignage documentaire saisissant (appareils primitifs menaçant de rompre au moindre coup de vent) ou d’une maladresse de figuration.

Passés ces problèmes, le film a tout de même pour lui d’aller explorer le cinéma de Hawks jusque dans ses dernières profondeurs, tant la camaraderie intense qu’il aime à déployer (énergie de groupe se serrant les coudes, festivités fébriles, amitiés de longue date) semble ici n’être que l’autre visage, le miroir indissociable, d’une macabre et métaphysique solitude (du blessé qui préfère mourir seul au collègue qui vit aux sommets avec son contact radio pour seul simulacre humain, jusqu’à la façon dont les morts sont immédiatement effacés des souvenirs communs, le film flirte souvent avec l’abysse). Coincé dans ce lieu au bout du monde, parfois isolé par la nuit ou un brouillard quelque peu mythologique, ce film d’aventure porte des habits étrangement existentiels.

Only Angels Have Wings en VO.