Asteroid City Wes Anderson / 2023

1955. La minuscule ville d’Asteroid City, perdue en plein désert, accueille cinq enfants surdoués, distingués pour leurs créations scientifiques, afin qu’ils présentent leurs inventions…

Légers spoilers.
 

J’ai l’impression, à présent, d’attendre de chaque nouveau film de Wes Anderson qu’il questionne son propre système, sans quoi son style ne peut être vécu que comme une fabrication en série – un passage à la lessiveuse Polly Pocket de n’importe quelle histoire, sujet, ou genre cinématographique. Dans The Grand Budapest Hotel, les multiples manières du cinéaste étaient revendiquées comme une tradition dandy tenant en respect la barbarie du monde. Dans Moonrise Kingdom, la maniaquerie des règles formelles s’identifiait au règlement scout. Dans The French Dispatch, à un plaisir journalistique à multiplier les histoires, les récits sans fin et à tiroirs… Devant Asteroid City, qui en passe cette fois par la distanciation du théâtre New-Yorkais, c’est plus ou moins encore au programme : le film flirte sciemment avec ses propres coulisses, avec sa fabrication et avec le faux, dans des allers-retours méta interrogeant l’artificialité du style. Mais on en vient à se dire que tous ces écarts visant à justifier la forme du cinéma d’Anderson sont au final assez vains, qu’ils parasitent l’émotion du récit plus qu’ils ne l’approfondissent, qu’ils rognent sur le peu temps laissé à des personnages de plus en plus nombreux, et de plus en plus figurants – comme si ce cinéma ne trouvait plus que la complexification interne comme moyen d’évoluer, en creusant plutôt que d’avancer. À part un beau climax qui trouve une solution surprenante pour faire dialoguer le veuf et sa défunte femme, tous ces écarts se révèlent à peu près inutiles. Et peut-être faut-il, à nous public, à la critique, et à Anderson lui-même, lâcher prise et assumer son regard comme étant simplement sa manière de raconter les histoires – car il le fait bien : il y a quelque chose d’éminemment sympathique dans cette réunion de personnages coincés ensemble par la quarantaine, comme pour une trêve dans leur quotidien, alors que se joue le deuil d’une mère disparue. On aimerait, tout simplement, en profiter un peu plus – or le film, qui mesure la distance entre de multiples solitudes, en imprime comme une de trop entre son récit et le spectateur.

 

The French Dispatch Wes Anderson / 2021

Un recueil d’histoires tirées du dernier numéro d’un magazine américain, publié dans une ville française fictive du 20e siècle.

 

L’accueil critique et cinéphile de The French Dispatch, en France, l’a auréolé d’une double réputation schizophrène : vu comme l’énième maison de poupée radotante de Wes Anderson par les uns, et comme un grand film incompris que tout le monde aurait regardé de traviole pour quelques autres.

The French Dispatch n’est à mon sens ni l’un ni l’autre. Il n’est pas exactement une déclinaison endormie du système de son réalisateur : il serait plus juste de dire qu’il s’en présente comme la dégénérescence un peu folle, baroque, incontrôlable, diffractée en multiples histoires, décors, récits, sous-images au sein d’un même écran, couleurs et formats changeant d’un claquement de doigts, comédiens célèbres venus figurer (Moati, Girardot ou Bonnard ont une ligne de dialogue), dans un montage impatient, voire hystérique, qui n’en peut plus d’ouvrir de nouveaux tiroirs (jusqu’à des extrêmes assez laids, comme ces passages en BD). Par ailleurs, s’il célèbre le folklore français (dans l’ordre : l’art, mai 68 et la cuisine), ce n’est pas en pur touriste, mais par le biais plus intéressant de ses aspects les moins glorieux (marchandisation et toute puissance de l’artiste criminel pour le premier, narcissisme du combat révolutionnaire parisien pour le second, état policier discutable et brutal pour le dernier).

Reste malgré tout la question de ce que ce système Anderson produit – il faudrait des heures pour décortiquer le regard exact que le film pose sur ces institutions françaises et leurs impasses, mais en l’état, les moments d’épiphanie qui pourraient attester d’un point de vue clair à leur propos manquent un peu à l’appel, l’ensemble restant particulièrement sécurisé (voir par exemple la sexualité : Seydoux nue mais glacée comme une statue, l’homosexualité de Wright laissée à l’état de question théorique et euphémisée, etc.). Humainement, le film est maigre : il lui manque une idée qui transcende la virtuosité, qui l’utilise ou la remette en question (le final, à ce titre, est assez révélateur : il n’a d’autre but que de souligner l’agitation joyeuse et saturée du journal comme fin en soi).

Je continue à garder l’impression que le meilleur film d’Anderson (The Grand Budapest Hotel) le fut aussi parce qu’il posait un regard sur son propre système (via les codes aristocratiques, leur rapport problématique au monde réel, et leur impuissance à contrer la barbarie). Anderson interrogeait par là-même ce qui motivait son cinéma et son agitation maniaque, et ce recul y amenait un peu d’air. Ici, que ce soit dans le point de vue posé sur la France, ou dans la dégénérescence spectaculaire de la forme, rien ne vient sérieusement inquiéter le système du cinéaste, qui semble plus confirmé et validé que jamais.

L’ensemble reste évidemment un divertissement de premier choix.

 

Notes sur les films vus # 15

Maurice • James Ivory (1987)
Mektoub, my love : canto uno • Abdellatif Kechiche (2018)

L’Île aux chiens • Wes Anderson (2018)
Docteur Jerry et Mister Love • Jerry Lewis (1963)
Les Garçons sauvages • Bertrand Mandico (2018)
Ready Player One • Steven Spielberg (2018)
The Greatest Showman • Michael Gracey (2018)