Conann Bertrand Mandico / 2023

Parcourant les abîmes, le chien des enfers Rainer raconte les six vies de Conann, perpétuellement mise à mort par son propre avenir, à travers les époques, les mythes et les âges…

Légers spoilers.
 

Qu’est-ce qui fait que ce second long-métrage de Mandico est bien mieux passé, pour moi, que son premier film pourtant davantage célébré ? Peut-être est-ce simplement que j’y ressens moins de prétentions subversives : sans rien perdre du foisonnement visuel de son cinéma, Conann m’a semblé plus romantique et cohérent, laissant une plus grande place à la mise en scène (et donc à l’énonciation, à la narration), le découpage dialoguant à égalité avec le baroque interne aux plans. Le film se suit avec grand plaisir, de par la générosité et la cohérence de son imaginaire ; difficile néanmoins de ne pas ressentir sur le long une certaine impression de creux, quand bien même un propos sur l’Histoire du XXe siècle vient sur le tard étendre la portée du film (venant jeter, à rebours, l’image d’une préhistoire du capitalisme sur les temps barbares précédemment mis en scène). Si les images parlent fort, les dialogues aussi, et souvent trop explicitement (l’image de diamants trouvés à même le cannibalisme corrupteur a ainsi besoin de quarante répliques nous expliquant ce qu’on doit y voir). C’est que chez Mandico, tout fait référent et prétexte au bricolage, les moments d’émotion ou de lyrisme sont eux-mêmes synthétisés, ingrédients comme d’autres du grand patchwork audiovisuel qui constitue la finalité du geste. Difficile alors de réellement se soucier de Conann et de son histoire (seul le personnage du Démon qui lui fait face, excellemment campé par Elina Löwensohn, nous permet de nous raccrocher au récit) : le film marque bien plus par ses quelques images fortes que par une quelconque aventure émotionnelle – l’incapacité du projet à se trouver une fin (le générique arrive sans prévenir) en étant un signe assez flagrant.

 

36, quai des Orfèvres Olivier Marchal / 2004

Depuis plusieurs mois, un gang de braqueurs opère en toute impunité dans Paris avec une rare violence. Le directeur de la PJ prévient ses deux lieutenants les plus directs, Léo Vrinks, patron de la BRI, et Denis Klein, patron de la BRB : celui qui fera tomber ce gang le remplacera à son poste de grand “patron” du 36, quai des Orfèvres…

Quelques spoilers.
 

On a beaucoup lu qu’Olivier Marchal, venant de la police, savait la décrire de manière authentique ; mais il semble, devant ce film, qu’il nous décrit surtout (et sans bien s’en rendre compte) la manière dont la police se voit elle-même. Dans ce film de camaraderie ultra-viriliste, où l’on ne peut compter ni sur la justice ni sur l’administration, et où tout se règle uniquement entre et pour les flics, Marchal montre avant tout un milieu soucieux de prendre la pose : dès les premières minutes mises en musique comme si c’était un final (le morceau en question, joué en boucle, ne quittera d’ailleurs plus le film), le cinéaste court après une sorte de gravitas sentencieuse sur l’univers maudit des flics solitaires, qui ne dialoguent qu’à coup de phrases choc dans un bain de lyrisme préfabriqué (il faut voir le sort réservé aux épouses, entre autres, ou encore la scène d’enterrement). 36 quai des orfèvres apparaît donc artificiel ; et pourtant il fonctionne à peu près, du fait d’un scénario pas inintéressant (rapports de manipulation et fatalité tragique au sein de la police), et d’un casting cinq étoiles (au point qu’Anne Consigny et Rochdy Zem en viennent à faire de la figuration), tous ces comédiens parvenant à redonner de l’épaisseur à des personnages archétypaux, et de la crédibilité à des dialogues improbables. Le tout se regarde, donc, mais un peu comme une catastrophe industrielle latente, techniquement assurée mais pas loin des prétentions du cinéma amateur, dont le parfum menace à chaque plan – un mélange assez rare qu’on peut, après tout, trouver rafraîchissant. À noter, sur ce dernier point, que j’ai été surpris de découvrir Marchal en interview se dire effondré de tous les effets du film (les ralentis notamment), imposés selon lui par un monteur (celui de Lelouch) que lui avait imposé la production.

 

Les Fantômes Jonathan Millet / 2024

Hamid est membre d’une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau…

 

Les Fantômes est un très beau concept de film, que résume très bien son titre : portrait de traumatisés de guerre figés dans leur trauma, errant dans la vieille Europe à la poursuite de tortionnaires qu’ils projettent sur chaque visage, au risque de se perdre eux-mêmes. Le film sait très bien détourer cette idée, aidé d’un formidable acteur principal (Adam Bessa, comateux de mal-être), mais semble oublier d’en tirer de vraies scènes. Les montées de tension consistent en effet pour beaucoup à simplement faire monter le niveau sonore de la musique, sur une mise en scène un peu fade (qui au mieux, dans ses meilleurs moments, joue un peu du hors cadre et du hors champ). Le scénario, même à jouer la carte atmosphérique, paraît maigre et peu aventureux (ses quelques sautes événementielles, comme le passage au cutter, se révélant peu convaincantes). Bref, c’est honnête, mais peu palpitant.

 

L’Été dernier Catherine Breillat / 2023

Anne, avocate renommée, vit en harmonie avec son mari Pierre et leurs filles de 6 et 7 ans. Un jour, Théo, 17 ans, fils de Pierre d’un précédent mariage, emménage chez eux….

Spoilers.
 

Relativement prudent (actant par exemple clairement du trauma que provoque la liaison chez l’adolescent), L’Été dernier semble surtout garder du cinéma de Catherine Breillat (de sa frontalité, de son absence de chichis moraux) un grand sens de la précision. Mené à la façon d’une équation économe, reposant sur un petit nombre d’éléments précisément gérés (la scène de réaction de Drucker à la question de son mari relève d’un travail d’horlogerie), le film laisse une impression assez froide, qui convient certes bien à ce milieu haut-bourgeois, mais qui offre peu de portes d’entrée à notre identification. Au point qu’on est un peu étonnés de voir le personnage, présenté comme une machine de guerre dédiée à sa propre survie sociale, succomber à nouveau au désir et à une passion dont on n’a jamais rien senti… Cette dernière scène fonctionne en ce que faire point final lui confère un sens symbolique (le nouvel équilibre de ce que sera désormais ce foyer tortueux de déni), mais témoigne d’un film qui tient plus de l’implacable montre suisse que d’un quelconque vertige.

 

Le Livre des solutions Michel Gondry / 2023

Marc s’enfuit avec toute son équipe dans un petit village des Cévennes pour finir son film chez sa tante Denise….

 

Le Livre des solutions, quatre ans après Douleur et Gloire d’Almodóvar, confirme que les films de cinéastes mettant en scène leur propre processus de création sont un exercice ambigu. Si Michel Gondry ne se ménage pas dans l’inventaire de ce qu’il fait subir aux autres (c’est même le principal moteur comique de son film), on ne peut que remarquer combien son personnage aura au final eu raison, combien d’idées grandioses découlent de ses manies. Au point que ce film sur l’enfer que la bipolarité fait vivre aux proches devient peu à peu une sorte de justification de la non prise de médocs… Chaque idée ingénieuse (et il y en a) devient alors suspecte d’autocélébration. Dur de savoir, cela dit, s’il est possible de réussir cet exercice autrement qu’en se lançant des fleurs d’une manière ou d’une autre (puisqu’il s’agit toujours, en bout de course, de justifier le fait de faire des films). La qualité des comédiens, tous exceptionnels, permet au moins de nuancer un peu ce tableau.

 

La Fille de son père Erwan Leduc / 2023

Etienne a vingt ans à peine lorsqu’il tombe amoureux de Valérie, et guère plus lorsque naît leur fille Rosa. Valérie les abandonne, et Etienne et Rosa se construisent une vie heureuse. Seize ans plus tard, Rosa doit partir étudier…

Légers spoilers.
 

Guirlandé d’idées poétiques, musical et prestidigitateur, La Fille de son père est la définition même du film charmant. Pas un plan qui ne soit investi d’une fantaisie étrange, la légèreté du geste ne sacrifiant jamais à l’ampleur (à commencer par celle de la photographie, solaire et majestueuse). Cette qualité du film est aussi son problème : déformant son monde pour faire des arabesques, le film peine à nous y impliquer. Le père qui traverse le pays en voiture pour aller visiter la future école de sa fille est par exemple un gag charmant, mais une caricature trop forte pour qu’on puisse réellement croire au personnage. Et amener les prétentions poétiques jusque dans les scènes de baise ou de confession donne l’impression de personnages toujours maintenus en surface… Ce film, pourtant court, paraît du coup un peu long, et parfois malaisant par le spectre incestuel qui court sous cette relation fusionnelle (le baiser, le lit partagé et vidé au matin, les deux femmes abandonnées d’un geste), dans le mouvement général visant à confondre mère et fille. Reste un sens de la mise en scène en or, qui donne envie de suivre Leduc sur ses prochains projets.

 

Le Voyage en pyjama Pascal Thomas / 2023

Victor, la quarantaine, professeur de lettres en vacances et prévisionniste amateur à Météo-France, est un feu-follet qui se laisse vivre au gré du vent…

 

De Pascal Thomas, je ne connais que les films tardifs, où une certaine singularité se mêlait déjà au réflexe pataud d’un “c’était mieux avant” (communautés soudées comme antan, vraies valeurs de la vie). En vieillissant, il semble se caricaturer encore davantage… Le Voyage en pyjama (2023), production manifestement modeste (numérique cheap, décors minimaux, mise en scène aux abonnés absents), conserve certes un goût vaguement communicatif de la ballade hédoniste et de la bifurcation, mais consiste surtout à filmer un beau gosse poivre et sel accumuler les filles dans son lit (et convertir les lesbiennes), en alignant les leçons de vie tête à claques et les piques mollement réac. D’autant que sous ses airs bohèmes, elle est bien bourgeoise la bifurcation (années sabbatiques, manoirs et belles maisons, docteurs et autres propriétaires de bateaux). Les ressorts dramatiques du film (l’originalité exaltée comme étendard, le marivaudage et les tromperies) paraissent passablement radotants – même si l’ensemble, tout irritant et non-ambitieux qu’il soit, se laisse vaguement regarder.

 

À nous les petites anglaises Michel Lang / 1975

Deux jeunes Français qui ont râté leur examen d’anglais sont envoyés en séjour linguistique en Angleterre…

Légers spoilers.
 

À nous les petites anglaises, sorte de version discount des Petites amoureuses d’Eustache, m’a d’abord fait très peur : au milieu des multiples comédies françaises feignasses des années 70, en voici une qui semblait partie pour se vautrer dans tous les clichés machistes et déplaisants du genre (moquons la grosse, trouvons quelle fille baiser, etc). Le film, sur la longueur, se révèle en fait étonnamment calme et défait. Les adolescentes s’y débrouillent très bien toutes seules (même la fille harcelée aura sa revanche), les deux jeunes coureurs de jupons comprennent bien vite qu’ils courent surtout après l’affection, et derrière quelques réflexes ayant mal vieilli, l’ensemble résonne moins des clichés grivois attendus que d’une utopie libertaire où personne n’est à personne. S’il n’y a là rien pour faire un bon film (le projet n’a pas les moyens cinématographiques de faire autre chose que décréter la mélancolie qu’il vise), le résultat n’a donc rien de déshonorant.