Docteur Petiot Christian de Chalonge / 1990

À Paris, durant l’occupation, le Dr. Petiot soigne le jour et tue la nuit…

Quelques spoilers.
 

C’est pour moi une complète découverte : je ne connaissais ni l’existence de ce film, ni le nom de son réalisateur. L’ouverture fait peur, laissant augurer une œuvre balourde aux idées surlignées, mais le film qui en découle est assez épatant – en tout cas l’est-il vis-à-vis du cinéma populaire français lambda, ou du projet platement wikipedien qu’on pouvait redouter.

L’histoire de Petiot est surtout pour Christian de Chalonge l’occasion de faire un portrait fantasmé du Paris sous l’occupation, peint comme un territoire de film fantastique, dont le tueur serait le joyeux vampire. Ce Paris en guerre est surtout marqué par le déraisonnable et par une sorte de débordement, comme un univers trop-plein, à l’image de l’emploi du temps saturé de Petiot (qui n’a pas une minute à lui), ou encore de l’argent sans fin qu’il amasse. C’est un univers carnavalesque et foutraque où tout s’est mélangé en une valse bouffonne, à commencer par les valeurs1 – univers qui est, d’une manière détournée, un moyen de mettre en scène la nature profonde de la collaboration, cette cohabitation étrange et en déni entre quotidien et horreur (puisque les crimes de Petiot eux-mêmes, évidemment, renvoient à l’holocauste hors-champ, parallèle que la scène finale et son dernier plan ne manquent pas de souligner).

Les idées sont nombreuses et le talent manifeste – il y a notamment là un grand sens des décors, de la manière de les suggérer et de les faire parler par le simple fait d’un angle de caméra bien choisi, et de réinventer un tout nouveau Paris de par leur agencement. Mais on peut se demander si tout cela aboutit à autre chose qu’au touillage de cette vision torve du monde, un peu complaisante, qui fut souvent celle de la qualité française (et du cinéma populaire national par extension).

Ce qui sauve Docteur Petiot de cet écueil, c’est qu’au-delà des liens forcément stimulants que cette fantaisie entretient avec l’Histoire (sur laquelle fatalement elle discourt), il y a comme deux lignes de fuite qui empêchent à ce carnaval d’étouffer. La première, c’est la manière dont ce film qu’on peut qualifier de lourdingue (dans son dégorgement d’idées, dans ses effets) fait de sa charge baroque un élément à part entière de la fièvre et de la confusion qui secoue alors Paris : voyez Serrault, dont le maquillage est outrancier (de grandes cernes qui le peignent en fou, ou en “être de la nuit”), et qui se met lui-même à maquiller grossièrement ses candidats à la mort (maquillage qui coulera ensuite dans leur agonie, façon clown tragique), comme pour un processus de contamination – comme s’il voulait les faire entrer dans la farandole bouffonne du film, dans ce délire collectif et cette implosion morale qui frappe alors le pays.

La deuxième ligne de fuite, c’est la manière dont la joie de Petiot (sa joie de la manipulation, sa jubilation à l’œilleton…), qui fonctionne déjà comme une sorte d’autocritique inquiète que fait le film de son propre plaisir à transformer l’horreur en cirque, se retourne contre les collabos à l’heure de la dénazification, jetant un regard brutal et inattendu sur le peuple français célébrant alors, un peu tard, quatre ans de résistance. Petiot, passant du collaborateur au résistant comme un charme, à l’image du pays et de sa population changeant de costume si facilement, adresse alors au public un curieux miroir, qui donne au film ce qui lui manquait de tranchant.

 
 

Notes

1 • Il y a là en fait, peut-être involontairement, une illustration de la manière dont les psychologues et historiens ont plus tard compris le cas Petiot : un tueur en puissance pour qui les litres de sang de la seconde guerre mondiale, ces morts officiels et ces tueries autorisées, ont soudain fait sauter le verrou social et civilisationnel.
 

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)

Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)
Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)

Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)

Notules # 24

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
En attendant les hirondelles Karim Moussaoui Algérie 2017
Harmonium Kōji Fukada Japon 2016
L’Accordeur de tremblement de terre Frères Quay USA 2005
Un homme qui crie Mahamat-Saleh Haroun Tchad 2010
Le Paysan éloquent Shadi Abdel Salam Égypte 1970
La Découverte d’un secret (Schloss Vogelöd) F.W. Murnau Allemagne 1921
Le Vent Marcell Ivanyi Hongrie 1996
Le Conseiller Alberto De Martino Italie 1973
Napoli Spara (Assaut sur la ville) Mario Caiano Italie 1977
Mayerling Terence Young Royame-Uni / France 1968
Moonrise (Le Fils de pendu) Frank Borzage USA 1948
Charade Stanley Donen USA 1963
L’Homme invisible James Whale USA 1933
Le Poids de l’eau Kathryn Bigelow USA 2000
L’Anglais Steven Soderbergh USA 1999
Deux moi Cédric Klapisch France 2018
Calamity Rémi Chayé France / Danemark 2020
Une chance sur deux Patrice Leconte France 1998
L’Assassin habite au 21 Henri-Georges Clouzot France 1942

J’ai pas sommeil Claire Denis / 1994

Une adaptation libre de l’affaire Thierry Paulin, autour d’un chassé-croisé de personnages à Paris…

Quelques spoilers.
 

J’ai pas sommeil, comme tous les films de Claire Denis face au genre (ici, très lointainement, le thriller policier), prend la forme d’un effleurement. Un effleurement double : celui du milieu qu’on décrit déjà, qui est aux marges (clubs de nuits, émigrés sans emploi, travail au noir, communauté slave ou antillaise…), évoluant comme légèrement à la bordure du monde (le titre somnambule, et les déambulations nocturnes du récit, vont d’autant plus en ce sens). Mais l’effleurement est aussi celui de la manière du film, qui dès son introduction mystérieuse, et plus encore ensuite par son éclatement de personnages, semble enchaîner les moments comme autant d’humeurs, sans trop se préoccuper de faire récit, sans jamais tout à fait faire scène (voir par exemple les moments entre la jeune Lituanienne et Line Renaud, qui semblent tous mi-improvisés).

De cet ensemble d’une grande douceur (qui est aussi celle, au son, d’un concert de langues), les meurtres émergent sans poser question, presque doux eux aussi (les étranglements silencieux ressemblent à des embrassades). Le tout sans que le film n’offre un début de piste qui ferait qu’on soit tentés de regarder le quotidien de ce jeune homme (qui lui aussi n’est que douceur : visage tendre et regard un peu paumé) comme un exposé social, comme un individu dans lequel il faudrait chercher les indices, les causes du méfait. Plus généralement, Claire Denis restera la cinéaste capable de filmer tous ces gens sans aucune arrière-pensée, sans y voir un instant des échantillons sociaux (et disons le franchement, la seule réalisatrice en France à filmer des acteurs noirs sans se rendre compte qu’ils le sont).

Le naturel et l’allant-de-soi de son regard nous contaminent, et il aurait presque été plus fort que le film se termine sur cette marche à deux (le jeune homme maudit, la voiture de policiers), dans ce flottement mélancolique, sans chercher à boucler cette enquête qui ne l’intéresse pas. L’ensemble a aussi pour défaut d’être un peu daté : dans son naturalisme copyright 90’ (disputes de couples relous comprises), dans ses moments symboliques et petits messages qui pointent ci-et-là dans les dialogues. Le cinéma de Claire Denis tient par ailleurs toujours à un geste très fragile, qui ne prend pas toujours (effleurement, là encore : la chanson chantée au club gay, par exemple, est un moment assez bancal). Mais l’impression qu’il en reste est celle d’une douceur triste et enveloppante, et d’un film criminel tout entier comme une berceuse.