Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)

Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)
Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notes sur les films vus #22 #22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)

Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)
Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Portrait de la jeune fille en feu Céline Sciamma / 2019

1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Mais Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret…

Quelques spoilers.
 

Le cinéma de Sciamma continue de mûrir, et de grandir, par ce qui fut toujours son meilleur atout : sa dimension conceptuelle. L’épure habituelle de la cinéaste, mêlée à une rigueur et à une assurance toujours plus grandes, mènent ici à un film particulièrement impressionnant… Il y a déjà la fermeté de cette mise en scène, à l’essentialisme tout hitchcockien (intensité des observations réciproques, récit réduit à quelques signes, savants jeux de rimes), et comme toujours marquée chez Sciamma par le vide, et par sa gestion équilibriste (décors dépouillés de tout, situations à la lisière du théorique, comédiennes qui résonnent presque faux dans ces grandes salles vides). Mais il y a aussi ici, et c’est nouveau, une esthétique réellement majestueuse, réduite à quelques éléments superbement incarnés, dans un velouté aux couleurs éclatantes, à la lumière pleine et irradiante : c’est l’une des premières fois que le filmage numérique me semble non pas réduit par les contraintes mais impérial, souverain, désirable dans ses spécificités.

Si, comme dans son dernier film, l’entrecroisement féminin mène à la création d’utopies à l’idéalisme communicatif (ici un monde qui, dans le secret d’une Bretagne abandonnée de tous, se trouve littéralement débarrassé des hommes), et que Sciamma en tire quelques grandes scènes (la fête, l’avortement…), je me trouve par contre bien incapable d’investir la romance qui y fleurit.

C’est la première fois, il me semble, que l’amour lesbien (ou même l’amour tout court, d’ailleurs) n’est pas latent, chez Sciamma, mais qu’il est partagé, acté, qu’il existe pleinement à l’écran. Et cet amour, je lui trouve une certaine incapacité à se trouver une forme, une identité, qui puisse rivaliser avec l’intensité des séances de pose dont il a pour mission de prendre le relais (tout comme il peine à être à la hauteur du vrombissement politique que suggère cette solidarité féminine et égalitaire qui s’est inventée au sein de la demeure). Tous les passages censés incarner cette romance, y compris la fin (qui reluque du côté de Birth sans en retrouver la force), me semblent un peu sèchement théoriques, le film nous gagnant au final moins par identification que par sa force symbolique (la dernière vision à la porte, le tableau au livre…).

Un autre problème, ou du moins une étrangeté, parcourt le film : Adèle Haenel, actrice qui nous a régalés ces dernières années (notamment dans son potentiel de jeu comique), mais qui dans ce rôle-ci, qui consiste à poser, semble comme rentrer en conflit avec son régime de jeu habituel, plutôt porté sur l’action ou le caractère, sur l’offensive. L’actrice, dont on prépare l’avènement à l’image comme on le ferait d’une star, semble constamment empêchée dans ses capacités (tout comme son phrasé semble paralysé par la diction “d’époque”), et c’est paradoxalement Noémie Merlant qui se retrouve contemplée d’un bout à l’autre du film, visage ouvert et mystérieux, jeu plus implicite et énigmatique, rendant hors-sujet les anachronismes de phrasé par le biais d’un bel accent. Cette inversion des rôles attendus (Heanel la butée en fille sage et promise au couvent, Merlant la discrète en jeune femme en avance sur son temps et retournant les codes) crée peut-être plus de soucis qu’il ne permet d’étrangetés.

 

Balance Christoph & Wolfgang Lauenstein / 1989

Cette critique spoile le film de A à Z. Celui-ci ne faisant que sept minutes, je ne peux que vous conseiller de le voir avant de lire ce texte…

 

Balance est le pur archétype de ces courts-métrages d’animation qui envahissent les festivals – ces petits films-fable, à narration minimaliste et muette, qui descendent probablement du cinéma animé d’Europe de l’est (avec La Main, de Trnka, pour patient zéro). Une forme devenue certes conventionnelle, mais qui trouve ici son empereur.

Ce qui impressionne dans les sept petites minutes de Balance, outre son indéniable maîtrise, c’est son jusqu’au-boutisme (une idée = une forme = une scène = un film), et sa cohérence. Ce récit symbolique se construit sur un principe moral ; ce principe moral, le film l’exprime par un principe physique (la gravité) ; et ce principe physique se formalise à l’écran par une forme mathétique (froide et insensible, moins “pessimiste” que “logique”, comme un regard scientifique posé sur quelque sordide expérience sociale). De fait, la démonstration du film apparaît aussi implacable et indiscutable que les lois de Newton, scupuleusement respectées – puisque c’est uniquement par leur pureté que la narration s’exprime.
Ce qui impressionne dans les sept petites minutes de Balance, outre son indéniable maîtrise, c’est son jusqu’au-boutisme (une idée = une forme = une scène = un film). Le principe moral sur lequel se construit ce récit symbolique, le film l’exprime par un principe physique (la gravité) aux lois scrupuleusement respectées. Une forme froide, mathématique, insensible (moins “pessimiste” que “logique”, comme un regard scientifique posé sur quelque sordide expérience sociale) vient clore la cohérence d’un film dont la démonstration apparaît de fait aussi implacable et indiscutable que les lois de Newton – puisque c’est uniquement par leur pureté que la narration s’exprime.

Ce qui impressionne dans les sept petites minutes de Balance, outre son indéniable maîtrise, c’est son jusqu’au-boutisme (une idée = une forme = une scène = un film). Le principe moral sur lequel se construit ce récit symbolique, le film l’exprime par un principe physique (la gravité), aux lois scrupuleusement respectées. Et c’est une forme mathématique, froide et insensible (moins “pessimiste” que “logique”, comme un regard scientifique posé sur quelque sordide expérience sociale) qui vient clore la cohérence d’un film dont la démonstration apparaît de fait aussi implacable et indiscutable que les lois de Newton – puisque c’est uniquement par leur pureté que la narration s’exprime.

Ce qui impressionne dans les sept petites minutes de Balance, outre son indéniable maîtrise, c’est son jusqu’au-boutisme (une idée = une forme = une scène = un film). Son récit symbolique se construit sur un principe moral, lui-même exprimé par un principe physique (la gravité, aux lois scrupuleusement respectées), le tout se formulant sous une forme mathématique (froide et insensible, moins “pessimiste” que “logique”, comme un regard scientifique posé sur quelque sordide expérience sociale). D’où la cohérence d’un film dont la démonstration apparaît de fait aussi implacable et indiscutable que les lois de Newton – puisque c’est uniquement par leur pureté que la narration s’exprime.

L’avènement du pire ne semble alors qu’être la résultante logique d’un équilibre social qu’on aura trahi. Et il n’est pas interdit de voir là, dans ce film RFA datant de 1989, un troublant regard posé sur ce qu’il se passe de l’autre côté du mur. C’est-à-dire un communisme mortifère (hommes pâles, tous tristement semblables, numérotés comme les occupants d’une prison sans barreaux) dont les principes égalitaires maintiennent néanmoins une sorte d’équilibre sociétal – et dont les personnages maladifs se montrent curieusement dignes, dans cette manière de maîtriser ensemble l’enfer de leur propre situation. Un objet de désir (coloré, musical), pièce de bonheur venu de l’autre monde, amène alors avec lui la perspective d’un ensoleillement des vies, mais aussi les pulsions de possession et leur folie égotique grandissante, brisant le fragile équilibre égalitaire au profit d’un autre type de société – que résume cette image finale terrible d’un homme condamné, dans sa solitude, à baver éternellement devant une inatteignable promesse de bonheur matériel.

Cette étrange résonnance politique (celle d’un film qui, rejetant l’une comme l’autre doctrine, fait surtout le tableau prophétique d’un désastre) n’est pas la seule chose à rendre ce petit film troublant. Car sur cette fable parfaitement fonctionnelle, sur ce système narratif clos et autosuffisant, les deux cinéastes posent un regard plein de nuances et d’ambigüités. Leur mise en scène est aussi occupée à observer ses sujets dans tout leur mystère, à peindre l’ambivalence de ces moments hésitant encore entre le geste de solidarité et celui d’égoïsme, entre la boîte qu’on partage d’un commun accord ou celle qu’on vole à son possesseur, entre la curiosité et l’appréhension de ceux qui observent. Les différents rôles qui émergent progressivement de ces corps égaux (le tortionnaire, la victime, les témoins qui contrebalancent les dégâts et n’osent pas intervenir) donnent l’impression, face à ces visages tous semblables (trouble que redouble d’ailleurs le fait que les deux cinéastes soient eux-mêmes jumeaux…) l’impression d’individus qui, en croyant s’attaquer l’un l’autre, ne font à l’image que se frapper eux-mêmes. La destruction inquiète du corps social prend alors une tournure étrangement littérale, en ce qu’elle montre un même corps sadiser et subir, comme s’autodétruisant au milieu d’un palais des glaces.

Tout en élégance, à la fois prototype parfait du court-métrage à parabole et regard attristé sur ce qui s’y joue, Balance est un vrai joyau. Que la filmographie des frères Lauenstein ait pris une telle tournure à la suite à ce succès critique (animations pour pubs ou MTV, production de longs-métrages 3D industriels au style anonyme…) n’est qu’un mystère de plus à ajouter à l’éclat de sa totale réussite.

 

Notes sur les films vus #19

Went the Day Well? • Alberto Cavalcanti (1942)
Le Ballon blanc • Jafar Panahi (1995)
Vif-Argent • Stéphane Batut (2019)
La Déesse agenouillée • Mains criminelles • Roberto Gavaldón (1946-1951)
Chicken and Duck Talk • Clifton Ko (1988)
Be with me • Eric Khoo (2005)
De quelques évènements sans signification • Mostafa Derkaoui (1974)
Un nouveau jour sur Terre • Peter Webber, Lixin Fan, Richard Dale (2017)

Call Me by Your Name Luca Guadagnino / 2017

Été 1983. Elio, le fils adolescent d’un éminent professeur, s’entiche de l’étudiant américain plus âgé venu assister son père, dans le domaine de sa famille au Nord de l’Italie…

Quelques spoilers.
 

Il y au fond de ce film une vulgarité latente : celle de n’être qu’un produit erotico-softcore pour intellectuels. Ce film redouté, c’est celui qui consiste à exposer Chalamet à poil pendant 2h (dans toutes les situations calendrier possibles : dégoulinant après s’être baigné, bouffant des pêches en s’en foutant partout…) tout en visitant l’architecture du nord de l’Italie ou en lisant de la théorie sur l’art entre deux scènes de baise, au sein d’une grande demeure bourgeoise qui semble aller de soi. L’élégance un peu lisse du cinéma de Guadagnino, tout comme ses effets de style ostentatoires (musiques soudainement arrêtées, pellicule voilée, ruptures), semblent prolonger le monde arrogant que le film enregistre (peinture complaisante d’une grande bourgeoisie ouverte et éclairée), comme si le cinéaste voyait en ces personnages et leur monde des projections idéalisées de lui-même.

Pourtant, malgré tout cela, Call Me by Your Name atteint et impressionne, et ce de deux façons (par ailleurs peu dissociables). La première, c’est par sa cristallisation incroyablement juste de ce qu’est l’atmosphère d’un été de vacances, et plus précisément d’un été adolescent. Le temps dilaté sans grande structuration1, l’indolence de corps écrasés d’ennui, cette manière de vivre à proximité de sa famille tout en cultivant maladivement sa solitude, ces intérieurs sombres et frais des vieilles maisons de campagne qui craquent au vent alors que le soleil éblouit dehors… De la vitalité du plein juillet à la mélancolie d’une fin d’été qui s’épuise et se meurt, jusqu’à son souvenir meurtri cueilli au beau milieu de l’hiver, c’est toute l’humeur d’une saison, de ses coutumes et de ses affects, qui est magnifiquement captée par le film.

La deuxième chose que Guadagnino parvient à capturer, c’est l’adolescence elle-même. Et sur ce point, le jeu de Chalamet relève d’un véritable travail d’orfèvre. Il n’y a pas grand chose à lire dans l’adulte qui canalise son désir : d’abord bellâtre arrogant et trop sûr de lui, puis un peu perdu une fois tombé le masque de son assurance, il n’offre aucune prise à la fascination – le film en fait d’abord son outil. En face, le jeu intuitif et changeant de Chalamet est au contraire une tempête de l’adolescence, météo capricieuse où se croisent la fierté crâneuse, la fragilité inquiète, les restes d’enfance qui traînent par moments, le bouillon d’hormones, l’espoir sans tâche, la distance ironique mêlée au terrassant premier degré des sentiments. L’acteur le traduit en une série d’expressions corporelles étranges et intuitives, tordant son corps inquiet et embarrassé dans tous les sens, réagissant avec vivacité comme par de soudains accès d’humeur, tendu dans l’attente ou bien tout vulnérable de désir… Jeu de comédien totalement libre, évident contre toute logique, toujours surprenant – c’est un spectacle de tous les instants.

Il faut bien ces infinies nuances pour se cogner à la représentation de la sexualité. Dans la mouvance du retour moral frappant notre époque (qui cherche l’hygiénisme et la vertu dans des films qui ne devraient s’inquiéter que de nos parts d’ombres…), on a reproché à Call Me by Your Name d’idéaliser la relation prédatrice d’un jeune trentenaire (puisque c’est l’âge manifeste de l’acteur) et d’un adolescent. Or s’il y a bien une chose sur laquelle le film est précis, soucieux d’exactitude et terrible à la fois, c’est dans sa façon de montrer combien cette courte relation dévaste le jeune homme. Elio, pour reprendre ses propres mots, « is a mess », un vrai carnage, l’histoire le laisse sans dessus-dessous, épave de sentiments contradictoires et d’émotions difficiles à cerner, bien trop grandes pour lui (la scène des pleurs avec la pêche, le coup de fil à la mère depuis la gare). La lune de miel en vieille ville, marquée par l’ivresse et le vomissement, par un sentiment de trop-plein difficile à assimiler (jusqu’à ces étranges visions trop criardes devinées au travers d’un songe ou d’un cauchemar), parlent bien d’un personnage pris dans une tempête, porté par un courant d’affects qui le démembre intérieurement, lui retire toute stabilité ou emprise sur les évènements, toute possibilité d’être le jeune homme assuré que le film nous avait présenté2. Elio aura vécu de grandes choses, et le film l’y encourage ; mais ça n’aura pas été à n’importe quel prix.

Call Me by Your Name laisse au spectateur un sentiment un peu voisin : celui d’avoir été traversé par une expérience sensorielle extrêmement précise (cadre de l’été, affects de l’adolescence, bouillonnement de la sexualité, violence du premier amour), tout en nous laissant sortir du film avec au ventre une curieuse impression de vide, seulement déboussolés de sensations diverses. Peut-être parce que Guadagnino échoue à totalement nous attacher et nous identifier à ses personnages principaux (lui figure un peu abstraite de l’adolescence, l’autre fantasme un peu plat). Si la fin est remuante par exemple, c’est moins par regret pour leur histoire, par empathie pour une romance qui nous aurait directement touchés, que pour les sensations si particulières qu’elle continue à convoquer à l’écran, dans sa désagrégation au beau milieu de l’hiver. De sa prétention lettrée énervante à la sincérité hébétée avec laquelle il nous fait partager ces sentiments chaotiques, de son horizon puant de film érotico-kitsch aux profondeurs du jeu de son jeune acteur principal, de ses personnages déplaisants aux émotions très pures qu’ils éveillent, Call Me by Your Name est l’un des films les plus intriguants et perturbants de cette décennie3 – à défaut d’être un film pour lequel je conserverai un grand amour.

 
 

Notes

1 • Parmi les jeux que cela permet, on notera cette géniale attente du rendez-vous de minuit, qu’on semble presque vivre en temps réel dans toute sa frustration, ses doutes, son espoir rêvassé – un moment exemplaire de l’excellente gestion du temps marquant un film paradoxalement très (trop ?) long.

2 • La première fois rieuse et triviale avec la petite copine, mise en parallèle avec la première nuit bien plus sérieuse avec Oliver, n’est ainsi pas tant là pour montrer le peu d’implication du héros dans une romance hétérosexuelle, comparée à un désir homosexuel qui l’impacterait plus profondément : elle est aussi là pour comparer un cadre où la sexualité se joue en toute égalité (et où le garçon peut être lui-même), et un autre où l’adolescent est dépassé, intimidé, pour le meilleur (de grands sentiments, une sexualité remuant les émotions les plus profondes) et pour le pire.

3 • Je reste frappé, à ce titre, par la façon dont tout le film (tout ce qu’il a de génial comme de détestable) est résumé dans son plan final : le mystère du jeu de Chalamet (toutes les aventures sensibles et étranges de l’adolescence à travers le spectacle d’un visage), le moment dont on s’imprègne, l’ambiance et les stimulis qu’on absorbe comme une éponge, via cette configuration sensorielle extrêmement précise (neige dehors, feu devant, intimité trouvée en tournant le dos à la famille) ; mais aussi la pose intellectuelle d’un plan-séquence à la longueur trop fière, et ces servantes qui s’activent à mettre la table, tout naturellement, derrière le vague à l’âme du jeune bourgeois.