Licorice Pizza Paul Thomas Anderson / 2021

1973. Dans la vallée de San Fernando à Los Angeles, Alana Kane, 25 ans, fait la connaissance de Gary Valentine, 15 ans, lors de la photo de classe de ce dernier…

Quelques spoilers.
 

Six mois après l’avoir vu, il m’est toujours aussi difficile de cerner ce qui fait la réussite de Licorice Pizza – et cette incapacité à le saisir, à en identifier la force, n’est pas la moindre de ses qualités (même si cela explique, désolé d’avance, pourquoi je vais en parler de manière si décousue…)

Le film, réalisé comme entre copains (le fils de Phillip Seymour Hoffman, la chanteuse de Haim pour qui Paul Thomas Anderson a réalisé plusieurs clips…), se déshabille du côté majestueux et massif auxquels semblaient prétendre les derniers projets du cinéaste, se faisant paradoxalement impressionnant par sa modestie de surface (jusque dans les visages de ses acteurs, bien loin d’être des top-models). Et du filmage pellicule à l’imagerie des golden seventies ressuscitées, il serait tentant de d’abord expliquer le plaisir pris à Licorice Pizza en le résumant à un grand gâteau nostalgique.

Mais si le film l’est, nostalgique, c’est à plusieurs titres moins évidents que prévus… Déjà parce que le tableau de cette histoire “d’amour”, curieusement contaminée (plutôt qu’empêchée) par la différence d’âge et le monde vulgaire de l’entreprenariat, aboutit à des émotions moins évidentes que prévues, loin de l’imagerie dorée des premiers flirts. Mais aussi parce que la nostalgie ici à l’œuvre concerne le cinéma lui-même : un cinéma qui ne croule pas sous le souci scolaire des trajectoires de personnages, des arcs scénaristiques appliqués, des moments qui font sagement rime ou qui doivent se répondre. L’histoire d’Alana et Gary est l’exact contraire, suite de bifurcations et d’images énigmatiques (jusqu’à son très bizarre plan final), de moments ressassés et répétés en boucle (jalousie d’un côté, puis de l’autre), de trajets éparpillés qui semblent soudain reprendre un peu d’ordre, pour tout aussi soudainement se défaire et passer à autre chose… Le film, sur ce plan, est totalement imprévisible, que ce soit dans ses péripéties, dans sa structure, ou dans les émotions bigarrées qu’il convoque.

Cette insouciance cohabite curieusement avec le tableau lucide d’une décennie de consumérisme naissant, bordée d’un arrière-plan de troubles et de chaos (le Vietnam, la manière de traiter les femmes…). Sous le prisme de l’adolescence du jeune homme, ce magma historique et politique se recycle systématiquement en aventures absurdes (le choc pétrolier est ainsi l’occasion de la scène la plus comique du film) : un peu comme l’héroïne trouve de la ressource dans le jeune âge de son ami et y revient malgré elle (c’est-à-dire malgré ce que la raison dicterait), le film d’Anderson ne cesse d’en passer par la vitalité de l’adolescence pour raconter le chaos de ces années. La folie commerciale et entrepreneuriale par exemple, est ainsi moins “condamnée” qu’elle ne permet le tableau d’un moment du monde où tout le monde faisait n’importe quoi – d’un pays enthousiaste dans le futur, qui n’était que girouette et chaos, comme fonçant à toute allure sur la route sans trop prendre conscience de ce qui l’attendait plus loin (à l’image de la structure imprévisible du film lui-même).

En résulte un grand tableau général d’immaturité du monde (les adultes semblent tous tarés). Il y a quelque chose de très symptomatique du regard de Paul Thomas Anderson (et de la façon dont il observe toute cette époque) dans la manière dont l’héroïne, 25 ans, regarde un peu de haut cette bande d’ados, aspirant parfois à la maturité d’un monde d’adultes décevants qu’elle idéalise, en même temps qu’elle se met à agir comme une gamine elle-même (dans ses jalousies, par exemple, ou en squattant encore chez ses parents)… Cette absence de scission nette entre le monde de l’ado et celui de la jeune femme, cette façon même de ne pas vraiment en faire un sujet, ce grand relativisme qui remet tout à égalité et à plat, tient le film en un étrange équilibre. Comme une façon de raconter les évènements depuis le chaos lumineux de leur époque, et non dans un surplomb anachronique (y compris moral : la cinéphilie US en est encore à essayer de se démêler d’aimer un film où une majeure sort avec un mineur…), donnant à Licorice Pizza ce goût d’aventure authentique.

 

Sátántangó Béla Tarr / 1994

Dans la ferme collective démantelée d’un village perdu de la plaine hongroise, les complots vont bon train lorsqu’une rumeur annonce le retour de deux hommes passés pour morts…

Quelques spoilers.
 

Je soupçonne d’avoir un problème tout personnel avec les longs classiques qui imposent au spectateur de rester assis dans un cinéma plus de trois heures durant : tant que n’est pas venu le moment du premier entracte, je ne fais que m’irriter devant ce qui me paraît être un sommet d’auto-indulgence profitant de la séquestration du spectateur1.

C’est particulièrement le cas ici, tant Sátántangó me semble être une sorte de point culminant, de point limite, de ce que fut un certain cinéma d’auteur radical des années 70 à 90, flirtant ici dangereusement avec sa propre caricature (le Theresa des Inconnus n’est plus bien loin). Tout y est, au-delà même de la nature presque comique du projet pour qui voudrait le pitcher (« un film d’auteur hongrois de 7h30 en noir et blanc ») : les scènes incroyablement longues et dilatées dans lesquelles trois petites idées se battent en duel, et dont la durée ne sert souvent qu’à conférer un aspect cérémoniel à un manque flagrant de substance2 ; les saillies crues ou crades (un mec qui pisse, une actrice se lavant l’entrejambe, un autre qui dégueule…) pour divertir les longues plages de vide, redoublant une misanthropie qui s’étale déjà tous azimuts (filmons donc mon acteur obèse qui se pique) ; les rachitiques saillies vaguement spirituelles (hohoho, le personnage reprend du vin) qui font renifler de rire les trois vieux de la salle ; l’obligatoire tic-tac d’horloge sur un interminable plan fixe ; la torture animale comme moyen paresseux de vivifier à peu de frais un ensemble pingre et neurasthénique…

Le problème ici n’est pas la lenteur (c’est clairement le rythme dans lequel Béla Tarr est à son aise, où ses capacités et sa science du plan-séquence se déploient pleinement), mais plutôt la pauvreté de la proposition, se décomposant en scènes sur-installées où tout est prévisible et doit pourtant se dérouler dans son entier – non sans une complaisance qu’on prendra comme on veut, paresse ou sadisme envers le spectateur (le docteur qui doit re-décrire au ralenti et en entier tout ce qu’on vient juste de voir, la scène de danse qui recommence une deuxième fois quand on pense avoir fini de se la farcir, les policiers qui prennent littéralement une pause au milieu de leur scène… Le trolling n’est jamais très loin). Le côté très maîtrisé (voire mécanique) des plans finit par fortement les amputer de leur sensorialité boueuse et minérale, ou encore du spectacle de leurs visages : un travelling tournant sur une actrice absolument fixe dit au fond moins des choses sur son visage, qu’il ne fait le spectacle d’un travelling tournant…

Au-delà de tous ces reproches, il y a évidemment du talent à ne plus savoir qu’en faire, Béla Tarr restant, tant par son approche (transcendance religieuse trouvée dans les univers putrides et humides) que par sa manière (sculpture de l’espace et du temps, lenteur cérémonielle) l’un des plus convaincants héritiers de Tarkovski3. Au-delà de nombreuses belles idées, de certains plans à la beauté fulgurante, ou encore d’un goût communicatif pour le simple plaisir du mouvement (tant de plans de gens marchant sur des routes…), il y a surtout le déploiement d’une vision ample et efficace : celle d’une terre condamnée, perdue dans les limbes façon « 50 nuances de pluie », maudite dès son étrange ouverture apocalyptique et comme abandonnée de Dieu – et donc abandonnée au diable4.

Que comprendre de l’apocalypse dessinée ici (sinon comme tableau cauchemardesque, façon stade terminal, d’une Union Soviétique à son crépuscule5) ? Il faut bien, si l’on veut y répondre, se résoudre à suivre un peu docilement le jeu de piste par lequel le film, très petit dans ses moyens (un village et quelques habitants, une simple histoire d’argent), entend faire résonner son récit à des proportions cosmiques et religieuses. Une histoire de diable, donc (un “magicien”, qui manipule par les mots, qui séduit par son verbe), mais de diable qui reprend curieusement tous les atours de l’histoire du Christ, comme pour la pervertir (Irimias avançant en trinité avec ses deux compagnons de méfaits, ressuscitant après qu’on l’eut dit mort, testant la foi de ses apôtres, les envoyant prêcher la bonne parole à travers les terres, voulant bâtir “un projet” qui inquiète les autorités, et voyant même ses évangiles retranscrites et déformées au commissariat). Se fait donc jour, un peu comme le fera Dogville plus tard, une sorte de retournement subversif du schéma biblique (un antéchrist, ou plus précisément un “faux prophète” – peut-être celui du monde occidental marchand arrivant à la chute de l’URSS pour vendre ses illusions –, pour qui on rejouera l’exode vers une improbable terre promise).

Il aura surtout fallu attendre le segment-clé et central, celui de la petite fille, pour que le film s’ordonne et que cette vision religieuse maudite trouve une direction qui dépasse le stade symbolique. Déjà parce que c’est simplement le segment le plus captivant pour ce qu’il figure (à savoir le jeu instinctif d’une enfant et d’un animal, cassant enfin un peu la rigidité du système), mais aussi parce qu’il permet tardivement d’introduire dans la grande fresque un regard empathique, et à donner un sens à cette façon qu’avait la narration de coudre les segments ensemble (petit jeu qui jusqu’ici semblait un simple moyen de divertir le spectateur du vide des différents chapitres). Eltski « tisse les fils » en effet, telles les araignées au mitan du récit, elle fait tenir le film tout ensemble – élément déclencheur faisant basculer la fresque des ténèbres inquiétantes au jour gueule de bois, du chaos à la manipulation savante, du cauchemar hagard à l’ironie triste, de l’évocation à la satire analytique.

Bref, le film a sa prestance, il est inspirant, le talent de son cinéaste est indéniable, quelques images touchent aux abysses (ce bar perdu au loin dans les ténèbres, flottant dans la nuit), le plan final est magistral… Mais à part pour faire résonner au forceps un maigre récit sur l’ampleur de vastes 7h30 (un moyen facile, au fond, d’anoblir celui-ci sans se rater), je ne suis pas sûr de la réelle toute-puissance de l’ensemble – qui impressionne presque plus par sa maîtrise (les tours de force des plans-séquences), ou par la beauté de son projet tel qu’il reste en tête après-coup, que pour les sensations réellement profondes qu’il aura provoquées à la vision, si dilatées qu’elles finissent pas voir leur goût s’affadir. La première réussite de Sátántangó, c’est peut-être encore tout bêtement celle de nous habituer, à force, à son rythme et à sa durée, à faire qu’on considère une petite scène d’une heure de plus comme une friandise facile, qu’on s’habitue à son rythme cérémonieux et au lent dépliement des choses, en se laissant bercer par l’image régulière des hommes en marche.

Parfois traduit Le Tango de Satan en VF.

 
 

Notes

1 • Il m’était en effet arrivé exactement la même chose, quelques jours plus tôt, devant les 8h des Travaux et les jours, dans lequel j’avais eu là aussi bien du mal à rentrer : le problème vient donc peut-être simplement de ma lenteur à adopter le rythme de croisière de tels projets. Je dois aussi noter que la partie centrale de Sátántangó (le film était projeté en trois parties) m’a de loin semblée la meilleure, et c’est certes peut-être parce que les scènes (dont celle d’Etski) y sont plus fortes, mais aussi sans doute tout bêtement parce que c’est durant celle-ci que j’étais au plus près de l’écran, à même de vivre les plans dans leur détail et leur texture, et non seulement pour ce qu’ils avaient à cadrer ou à montrer… Là se trouve peut-être une clé d’appréciation du film.

2 • Cette lenteur produit en fait souvent des configurations devant lesquelles on hésite, partagés entre le sentiment d’un parti-pris aux effets singuliers, ou d’un réflexe de cinéma d’auteur complaisant. Je pense par exemple à la façon quasi-systématique de laisser “reposer” la pièce trop longtemps une fois que les personnages en sont sortis (le plan vide perdurant alors plusieurs secondes à l’écran sur un décor inerte, avant que l’on change de scène), ce qui nous place dans une position particulière. Mais cet épuisement automatique du plan jusqu’à la dernière goutte relève aussi parfois très clairement de la maladresse ou du brouillage de l’énonciation : par exemple en montrant les personnages longuement marcher jusqu’au lointain, jusqu’à en être minuscules, comme on refermerait une parenthèse du récit… pour ensuite les reprendre toujours marchant, comme si la scène en fait continuait. Bref, il n’est pas rare que Béla Tarr semble ne faire durer le plan que par principe.

3 • On est aussi tentés, longs plan-séquences obligent, de faire le lien à Miklós Jancsó ; néanmoins, je me demande s’il n’y a pas là un automatisme un peu facile à juste aller chercher l’autre grand nom hongrois, donc je me garderais d’être aussi affirmatif.

4 • Je sais d’ailleurs désormais, ouverture comprise, d’où Post Tenebras Lux (une autre histoire nihiliste de monde sans Dieu) tire une partie de son inspiration…

5 • L’ouverture aux animaux errants d’ailleurs, sous ses airs apocalyptiques, montre très littéralement ça : un projet collectiviste (la ferme) en ruines, livré à l’abandon. Une autre chose qui pourrait confirmer cette lecture de crépuscule soviétique est la parenté frappante de l’univers de Sátántangó, de ses tableaux de no man’s land et de son ton hagard et somnambule, avec les films actuels de la 6è génération du cinéma chinois, en tous points semblables, et eux aussi occupés à décrire un monde communiste effondré qui court après les miettes du Dieu capitaliste.
 

Les Travaux et les Jours Anders Edström & C.W. Winter / 2022

Le quotidien d’une agricultrice, Tayoko Shiojiri, dans un village des montagnes de la région de Kyoto…

Quelques spoilers.
 

La meilleure façon de parler des Travaux et les Jours, c’est encore de définir ce qu’il n’est pas. Et le film en a conscience, semble-t-il, puisqu’il débute ses 8h de métrage de la manière la plus ingrate possible, comme refusant d’emblée ce que le public pourrait attendre de lui : plans de paysages trop courts pour être réellement contemplatifs ; numérique mou et fade1, loin de toute séduction visuelle ; personnages jamais présentés, dont le quotidien est longtemps suivi sans le moindre fil narratif ; mouvements raides et raccords de montage trahissant une mise-en-scène fictionnelle ; et surtout ces dialogues profondément inintéressants, peu compréhensibles, souvent dans le brouhaha ou pris en cours de route, sans qu’on arrive à bien en cerner le sujet ou les interlocuteurs (aux visages peu lisibles, voire de dos, ou même dans un coin du cadre, le son de leurs voix noyé dans les bruits – on se demande bien ce qu’un spectateur japonais peut en comprendre sans les sous-titres)…

Bref, la tentation de quitter la salle est grande, durant la première heure, tant ce film semble mettre un point d’honneur à n’offrir aucune accroche, aucun moyen pour le spectateur de le faire sien, d’y déceler un langage autre que l’arbitraire. Et il faut sans doute cela, en effet, pour que le spectateur désapprenne ce qu’il est venu chercher devant un film sur le quotidien de la ruralité. Le premier but d’Anders Edström et de C.W. Winter semble être de déromantiser le film agricole, en ne jouant ni sur les vastes étendues à contempler, ni sur le geste au travail (spectaculairement peu présent pour un docu-fiction de 8h sur de petits fermiers), s’attardant au contraire sur des bouts de paysages croupis, sur des intérieurs banals et modestes, sur les objets en plastique qui traînent, ou sur la petite ville alentours qui n’a rien de pittoresque.

travauxjours2
 

À la place de ces conventions attendues se construit donc un ordre nouveau, inédit et singulier. Le fonctionnement profond du film, sous les atours de la chronique, c’est celui du patchwork : un fonctionnement tissulaire, qui cogne et croise les moments, parsemé d’essais aléatoires (ici une scène de dialogue sous-titrée sans son, là une musique démarrant sans prévenir, là encore un trucage de cinéma fantastique), le tout dans un désordre satisfait. On pense à L’Année dernière à Marienbad de Resnais, qui disait rêver que son film puisse être projeté dans le désordre, sans que le projectionniste soit capable d’en reconnaître la première bobine… Et bien c’est un peu la même impression qui ressort ici (passé le chapitrage global correspondant au passage des saisons) : l’impression que les scènes, les plans, les moments, sont jetés comme des dés au hasard sur la table, qu’ils auraient pu nous arriver dans un autre ordre sans que cela y change grand chose.

C’est donc une collection d’humeurs et d’images qui préside, comme mille petites notes dispersées venant parfaire un accord qui émerge sur le long terme – un chant au long cours d’autant plus efficace que ces images profitent du décrochage régulier de l’attention du spectateur, qui ne peut s’agripper à rien (situations vagues, fuyantes, parcellaires, mélangées – le tout en une continuité de “midis-crépuscules-nuits-aubes-midis…” formant une succession de journées difficiles à décompter, qui empêche de fixer ou de mesurer par étapes le passage du temps). Au point qu’on se demande si le but de cette absence d’architecture n’est pas justement d’encourager à ce que l’esprit du spectateur divague, à regarder le film comme le fond d’écran visuel et sonore de ses pensées, pour que ces images et sons s’inscrivent et s’accumulent en lui inconsciemment, comme une sorte de limon, dessinant une idée abstraite et insaisissable de l’âme de chaque saison, ou de ce qu’est la vie en ces lieux.

Cette absence de structure explique la forme inhabituelle que prennent ces vues de paysages en surnombre, proposées comme autant de pièces de puzzle : des plans trop courts pour jouer la contemplation, trop éclatés pour construire un espace où se repérer, mais souvent plutôt focalisés sur un détail du terrain, ou d’un intérieur a priori anodin. L’image vient pêcher ici un son de gouttes, là un mouvement du vent, ailleurs une lumière trop éblouissante, ici encore la manière bizarre dont l’eau s’est infiltrée dans la terre… Si ces plans successifs et alignés peuvent évoquer les pillow shots d’Ozu (dans le chapitre estival, un dialogue face à un jardin japonais évoque d’ailleurs une scène de Printemps tardif), ces images ont surtout pour originalité de tenir de la photographie, de la pensée d’un travail photographique (qui est d’ailleurs le premier métier d’Anders Edström) : c’est-à-dire un instantané, un cadrage mystérieux qui ne met pas forcément l’action au premier plan, qui propose une image statique, dans un format presque carré, dont le déchiffrage visuel demande un certain temps. Même si c’est discrètement, chaque plan fonctionne ainsi comme une photo en ce qu’il semble d’abord poser une question, être porteur d’un intérêt qui lui est propre (ne serait-ce que la mise en valeur d’une lumière, d’une texture, d’une température à suggérer), au lieu de se penser comme le jalon d’une description générale de l’environnement.

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De cet entrelacs d’images, les personnages et leurs lignes narratives ne semblent pas très pressés d’émerger. Il faut attendre la fin de la deuxième partie (le segment printanier) pour que la maladie de celui qu’on vient alors seulement d’identifier comme un mari (et non un frère, ou un fils) offre au film une ligne directrice basique : celle de la dégradation de sa santé, qui épouse la symbolique du passage des saisons. Le mari alité nourrit alors une sorte de rythme affaissé qui conforte le film dans son tempo, au gré d’une convalescence floue (à quel moment a-t-il été opéré ? Va-t-il l’être ? A-t-il un anévrisme comme entendu d’abord, ou un problème de reins comme évoqué plus tard ?). Au rythme de la maladie, le film ne se transforme qu’à pas lents, évoluant seulement par le caractère changeant qu’il confère à chaque saison : maison emplie par les jeunes invitées étrangères en été, puis qui se vide progressivement de ses visiteurs, du mari parti à l’hôpital, puis enfin des sons de la nature qui se raréfient et s’appauvrissent une fois l’automne venu – jusqu’à cet intermède noir qui n’est plus que silence, après tant d’autres entractes joyeusement sonores.

Ce mari malade, néanmoins, est aussi associé à ce que le film a de plus désarçonnant, à savoir ses percées de fictions claires (rendues saillantes par de multiples raccords mouvement trop parfaits pour relever d’une captation documentaire). Si le film est rempli de signes renvoyant au cinéma du réel (cadres lointains ou en retrait, sans coupes, plans de lieux sans personnages, décor et gestes quotidiens qu’on imagine mal simulés pour l’occasion, dialogues hasardeux ou aléatoires comme captés en cours de route…), les cinéastes s’amusent aussi parfois à insister, dans le montage ou par la mise en scène, sur le contrepied fictionnel – jusqu’à ce moment absurde d’un coup de téléphone entre Japon et Suède, où la caméra est alternativement du côté d’un pays puis de l’autre, tout au long de la même conversation, exhibant crânement la facticité du moment pour qui voudrait encore y croire. C’est comme si, régulièrement, le film nous mettait une claque pour nous rappeler que l’on n’est pas en train de regarder un doc (démarche notamment attestée par l’emploi du reconnaissable Ryo Kase parmi les acteurs), mais que le spectateur, conditionné par cette grammaire visuelle si rattachée au documentaire, le ré-oubliait à chaque fois rapidement.

Je suis assez circonspect sur l’intérêt de cette démarche hybride entre docu et fiction, qui produit plus de gêne et d’hésitations que d’ambiguïté, et qui fournit au film son moment le plus pénible : son final, qui paraît franchement de trop. S’y accumulent alors ce que le film a eu de plus gênant : le doute fictionnel porté à un certain degré de malaise (re-création du processus intime de funérailles, dont on imagine pourtant qu’il a déjà été vécu par les personnes à l’écran), mais aussi par l’arrivée soudaine dans le film d’une stricte linéarité (le suivi pas à pas de la cérémonie et de ses suites), alors que jusqu’ici la fiction avait eu la qualité de traverser le patchwork aléatoire comme un fil rouge discret.

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Les Travaux et les Jours restera donc plutôt en mémoire pour son dépliement de vues documentaires et de moment curieux, dont il parvient à extraire autant d’humeurs sensibles. C’est d’autant plus visible lors du segment d’été, surtout abordé par ses nuits et crépuscules, ou par ses intérieurs, mais rarement par ses brillants jours écrasés de lumière : tout au long du film, l’esthétique investit plus volontiers ces moments entre chien et loup, jouant à déployer une splendeur visuelle inattendue dans le cadre limité d’un numérique low-fi, se tenant souvent à la limite du visible – on en vient à admirer la manière dont le film trouve sa splendeur formelle dans la simple vibration numérique d’une vague lueur de lune.

Cette capacité à extraire du beau d’une matière foncièrement sobre, et de confronter la fresque documentaire à une certaine humilité (sensible jusque dans le choix des tous derniers plans, aussi anodins qu’interchangeables), c’est sans doute le sésame qui confère à ce long film une vraie singularité. En cherchant des correspondances dans le cinéma japonais, on se dit qu’une comparaison parlante pourrait être celle de Naruse, du moins si on le met en regard des trois autres grands géants du cinéma classique national. Quand j’étais jeune en effet, j’avais été très étonné (après avoir découvert l’épure magistrale d’Ozu, la dramaturgie flamboyante de Kurosawa, ou encore la sophistication froide de Mizoguchi) par mon premier contact avec le cinéma de Mikio Naruse, dont j’attendais une proposition aussi ample que celle de ses confrères. Quelle surprise avais-je eu alors de découvrir un cinéaste sobre et peu friand d’absolu, avec une manière presque ingrate, toute en creux, créant son effet via une forme pragmatique et décontractée (montage régulier et discret, pas de cadres insistants ou de recherche de grands moments), trouvant seulement de l’or en décantant calmement un sentiment sur la longueur.

Ainsi en est-il des Travaux et les Jours, malgré son autoritaire durée : banal, modeste ou pénible à première vue, il finit par se vivre comme une proposition bizarrement riche, foisonnante par l’expérience qu’il offre d’une imprégnation en un lieu et dans le temps, parvenant (certes régulièrement au prix de l’ennui) à peindre un portrait de la campagne détaché de son habituelle épure zen et éthérée, ou de son folklore passéiste, ou encore de sa dimension politique (les conditions de travail), pour n’offrir qu’un tableau diffracté, quoique cohérent, des milles humeurs, couleurs, intimités, et sensations de cet endroit.

 
Les Travaux et les Jours (de Tayoko Shiojiri dans le bassin de Shiotani) pour le titre complet, The Works And Days (Of Tayoko Shiojiri In The Shiotani Basin) en VO.

 
 

Notes

1 • Difficile de savoir d’où vient l’impression de médiocrité technique de l’image (malgré les beautés et nuances que parvient à en tirer le travail de chef-opérateur), l’ensemble étant surtout marqué par un manque de piqué et par des noirs fades. Le matériel est sans doute partiellement en cause : la caméra (Blackmagic Cinema Camera 2.5) est récente mais plutôt amatrice, et les lentilles (16mm & 25mm Zeiss Super Speed for Super 16) sont professionnelles mais anciennes (merci à Mathieu pour ces indications !).

 

Bruno Reidal Vincent Le Port / 2021

Le 1er septembre 1905, Bruno Reidal, jeune paysan séminariste cantalien de 17 ans, s’accuse du meurtre de Francois Raulhac, 12 ans. En prison, pour tenter de comprendre son geste, le professeur Alexandre Lacassagne et deux autres médecins lui font raconter sa vie.

Légers spoilers.
 

L’une de mes grandes terreurs, depuis bien 15 ans, est de me retrouver à devoir visionner le film (ou n’importe quelle création) d’un pote ou même d’une simple connaissance, et de devoir ensuite lui donner mon avis dessus – un cauchemar. C’est donc avec une lâcheté savante que j’ai évité une à une les sorties en salles de la plupart des films réalisés par des personnes que j’ai connues de près ou de loin (quand bien même fût-ce par l’intermédiaire d’un écran d’ordinateur). Ce texte est donc d’abord celui d’un soulagement : Bruno Reidal est un excellent film, inespéré même pour un premier long – certes un brin fragile ou maladroit ça-et-là, manquant sans doute un peu d’ampleur et de risques dans sa structure assez attendue. Mais il ne fait que de bons choix.

On est tentés, évidemment, de tracer une filiation avec la neutralisation dédramatisée dont a pu faire preuve un film comme Moi, Pierre rivière (sur un sujet semblable, et déjà avec les accents du coin), ou plus généralement avec le cinéma de Bresson. Bruno Reidal s’y assimile en partie, par son refus de l’effet ou de l’évènementiel, ou par la précision froide de sa reconstitution anti-spectaculaire, mais globalement je trouve qu’il relève d’une autre démarche. Une démarche contraire, même : ses manières rentrées, pareilles à celle de Reidal, ou ce calme bienvenu parvenant à déjouer la plupart des effets de suspense morbide, travaillent plutôt ici à construire un rapport d’identification au personnage. Passée la nature macabre des fantasmes qui le travaillent, Reidal ne nous communique au fond que le très commun de l’adolescence : la sexualité envahissante et honteuse, l’idéalisation des camarades quasi-déifiés, le refuge névrosé dans le travail, la tempête de pensées avec lesquelles il faut se débrouiller seul, le sentiment d’être une anormalité au sein de la communauté.

Il y a ainsi une volonté paradoxale de ne pas faire de Reidal une énigme, un objet de fascination abscons qu’on regarderait comme de derrière une vitre : les raisons de ses pulsions resteront certes inexpliquées, mais le personnage est le premier spectateur de cette incompréhension, qu’il partage avec nous, affolé. L’utilisation des musiques (bien loin du projet Bressonien, là encore) accompagnent le chemin intérieur du garçon plus qu’elles ne le commentent, et les faits relatés ne tiennent pas du récit eunuque qui se couperait froidement de l’expérience du monde : les évènements baignent au contraire dans les aléas du climat, les beaux jeux de lumière et de soleil, nous immergeant avec calme dans le contexte de cette région et des humeurs ayant entouré ce meurtre.

Bref, c’est le beau succès du film que de nous faire partager sans peine les émois de Bruno, son aventure intérieure, sa gêne face aux docteurs qui l’interrogent crûment, le film semblant essayer de lui tenir la main dans son récit plutôt que de reporter ses méfaits avec une neutralité désintéressée, qui serait au fond une forme de surplomb… Sans sentimentalisme ni séduction empathique, et sans sacrifier à la sobriété factuelle de l’ensemble, on aura parfaitement épousé, le temps d’un film, les courbes de cette vie.

 

Notules # 27

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
The Card Counter Paul Schrader USA / Royaume-Uni 2021
Adieu Monsieur Haffmann Fred Cavayé France 2020
Le Diable n’existe pas Mohammad Rasoulof Iran 2020
Les Bodin’s en Thaïlande Frédéric Forestier France 2021
Détective Pikachu Rob Letterman USA / Japon 2019
Le Calendrier Patrick Ridremont France / Belgique 2021
Les Perles de la couronne Sacha Guitry France 1937
À l’approche de l’automne Mikio Naruse Japon 1960
Dellamorte Dellamore Michele Soavi Italie 1994
Cinema Paradiso Giuseppe Tornatore Italie 1988
Mondocane Alessandro Celli Italie 2021
Death Valley Matthew Ninaber Canada 2020
Minor Premises F.A. Eric Schultz USA 2020
Macabro Marcos Prado Brésil 2019

Notules # 26

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Loi de Téhéran Saeed Roustayi Iran 2019
Old Joy Kelly Reichardt USA 2006
Ouvre les yeux Alejandro Amenábar Espagne 1997
Le Prince Sebastián Muñoz Chili 2019
Serre-moi fort Mathieu Amalric France 2021
La Pièce rapportée Antonin Peretjatko France 2020
Les Amours d’Anaïs Charline Bourgeois-Tacquet France 2020
Présidents Anne Fontaine France 2021
Le Tour du monde en 80 jours Samuel Tourneux France 2020
The Breakfast Club John Hughes USA 1985
Le Jour du dauphin Mike Nichols USA 1973
The Black Marble (Flics-Frac !) Harold Becker USA 1980
Frances Graeme Clifford USA 1982
La Proie (Midnight In The Switchgrass) Randall Emmett USA 2021
Host Rob Savage Royaume-Uni 2021
Marionnette Elbert Van Strien Pays-Bas / Luxembourg / Royaume-Uni 2020
Masquerade Shane Dax Taylor USA 2021
Diamante Daniele Falleri Italie 2021

France Bruno Dumont / 2021

France de Meurs est la journaliste vedette d’une chaîne de télévision privée…

Légers spoilers.
 

C’est un objet au plaisir bizarre que ce France de Bruno Dumont, à la fois totalement surligné et transparent dans son propos, d’un excès presque caricatural et lourdaud dans ce qu’on attend de lui (une satire du monde des médias et de la société des apparences1), et qui pourtant trouve sa valeur dans la force d’incarnation d’un tel programme. Le film est tout entier à l’image de ces multiples travellings avant qui vont radiographier le visage de son héroïne (et le dysfonctionnement progressif de ce masque blafard, auquel échappe de plus en plus de larmes et de laideur) : le film se concentre sur un élément simplet, mais il se concentre malgré tout, y pousse toute ses forces d’observation, comme on articulerait pleinement un mot soigneusement choisi et répété, alors que la musique transforme l’exercice en sorte de trip halluciné. Il découle une certaine fascination de cette inscription forcenée, obstinée, d’une idée à l’image.

Cet acharnement s’habille d’une recherche de pureté aux accents macabres – ces lumières blanches, de plus en plus blanches (jusqu’à l’extrême de ce moment en montagne) qui donnent aux acteurs des allures de créatures SF. Ce principe chez Dumont n’est pas neuf, et il a évolué au gré des films : tout comme Guillaume Desfontaines avait repris et exagéré cette photographie à partir du travail d’Yves Capes sur Hors Satan (noirs denses, visages blafards, saturations éparses), David Chambille, nouveau chef-opérateur de Dumont, la pousse encore plus loin, dans des extrêmes (blancs cramés, contraste outré) évoquant presque une image crâneuse de télé OLED, qui voisine sans mal avec les quelques plans de caméras TV qui parcourent le film. La scène de l’accident de la route aux plans glissants semble ainsi tout droit sortie d’une esthétique publicitaire – mais c’est tout le film, plus généralement, qui fait glisser ses fantasmes de pureté vers le kitsch et la saturation, filmant son héroïne en pietà et vulgaire créature TV tout à la fois. De l’appartement infernal (sombre, saturé, baroque) aux restaurants plaqués or, c’est l’image du film entier, comme trop fiévreuse de ses envies d’absolu, qui semble dégueuler tout ce qu’elle a d’obscénité latente.

Ce balancier entre pureté et vulgarité, qui semble autant hésiter que son héroïne face au monde (est-ce un moment vrai ? un moment faux ?) ne fascine qu’un temps. Le projet de Dumont donne bientôt l’impression de radoter ses scènes, répétitif et cyclique, sans rien y amener de plus (sinon des péripéties, comme l’accident, qui sont au fond sans grand effet narratif) : le temps s’est cassé, comme si le spectateur et son héroïne, coincés dans la matrice, crapahutaient de salvations premier degré en dégradations ironiques, sans trop savoir ce que le film attend d’eux2 – une situation d’inconfort permanent où le cinéaste prend visiblement son pied (doit-on par exemple s’émouvoir, ou rire noir, de cette scène devant le mémorial de la fillette ? France sait-elle elle-même si elle joue ou ressent quelque chose à ce moment précis ?). Tout singulier que soit ce projet de malmenage du spectateur, pas sûr qu’il en ressorte quelque chose de plus qu’une expérience nauséeuse de montagnes russes… Tout le dernier tiers finit par consister à se demander à chaque minute si l’on n’est pas en train de regarder, là tout de suite, le dernier plan du film, qui va faire sens sur un cut au noir du plus bel effet3 ; et finalement, c’est le moment le moins évident que choisit Dumont pour faire point final, celui qui ne sait plus regarder en son héroïne qu’une pure expression de son milieu social. Depuis la fin de Ma Loute, la morale de Dumont ne semble pas avoir bougé : chacun chez soi et entre soi, et tant pis pour les fêlures, pour les possibles, qu’on aura pu envisager.

 
 

Notes

1 • Là-dessus, et jusqu’à ce punk totalement théorique clôturant le récit (des punks arpentant les rues de Paris en 2020 ?), force est de constater que le monde que décrit Dumont n’existe pas. La conception du reportage, décortiquée par une longue scène didactique, ne correspond ainsi pas à la manière de mettre un scène un segment JT ; aucune figure de journaliste de terrain “star” n’existe en France (et encore moins une qui soit riche à ce point – le milieu décrit par le film, pour le coup, serait plutôt celui de son actrice principale) ; et aucun journaliste de terrain français n’est parallèlement une figure de talk-show sur chaîne d’info continue… Cet excès de faux est tel qu’on a du mal à y voir des maladresses, et c’est là peut-être simplement la manière, pour Dumont, de se débarrasser d’emblée du soupçon de satire comme objet profond de son film, pour simplement en faire sa matière, un outil pour peindre le règne mondial du faux, ou pour parler du monde des ultra-riches. Car il ne sera évidemment question que d’eux : comme souvent chez Dumont il n’existe rien dans ce monde, aucune nuance, aucun intermédiaire, entre la haute bourgeoisie et les tronches populaires qui alignent à peine trois mots en extase devant les présentatrices de JT…

2 • Sur ce point, je rejoins les observations de Murielle Joudet et Charlotte Garçon, dans une discussion stimulante sur le film dans “La Grande Table critique”.

3 • Dans ce dernier tiers, chaque moment semble être une possible résolution du film, et donc une scène signifiante et inspirée à prendre au sérieux (nous poussant à considérer gravement des moments qui se révèlent finalement n’être qu’ironiques, ou factices). Ce qui rend très vite le spectateur méfiant et gêné face à chaque scène – exactement comme France croit à plusieurs reprises enfin toucher à l’authenticité, pour se rendre compte qu’elle a encore buté contre une image, une fabrication, un faux décor de plus.
 

Notes sur les films vus #24 #24

Moi, Pierre Rivière… • René Allio (1976)
Finye (Le Vent) • Souleymane Cissé (1982)
Elvira Madigan • Bo Widerberg (1967)
Laura • Otto Preminger (1944)
Manta Ray • Phuttiphong Aroonpheng (2018)

Leçons de Ténèbres • Werner Herzog (1992)
Les Quatre plumes blanches • Zoltan Korda (1939)
A Ghost Story • David Lowery (2017)