Deewaar Yash Chopra / 1975

Abandonnée par un mari déshonoré, Sumitra Verma doit élever seule ses deux garçons dans les rues de Bombay. Devenus adultes, l’un entre dans la police, tandis que l’autre veut devenir riche, pour mettre sa mère à l’abri du besoin. La pègre ne tarde pas à le repérer…

 

Pour qui comme moi connaît mal l’Histoire du cinéma indien, la période des années 70, vue de loin, est bien peu ragoûtante. Les images qui nous en viennent sporadiquement ont la mollesse de produits bâclés et télévisuels, loin de la virtuosité de l’âge d’or des années 50. Les films semblent s’y construire autour d’un machisme lourdingue, abandonnant les romances et grands personnages féminins au profit de formes plus dures (polar, combats), en remakant fadement les modes du cinéma étranger. Le seul film que j’avais vu de cette période, le célèbre Sholay (Ramesh Sippy, 1975), tout en étant plutôt convaincant, ne contredisait en rien ces préjugés (duo viriliste, forme parfois brouillonne, pillage du cinéma étranger – celui de Leone, en l’occurrence).

Sorti la même année que Sholay, ce film (Deewaar) est un autre grand succès de la période. C’est surtout, semble-t-il, un film-clé, un carrefour des grandes tendances de la décennie. Amitabh Bachchan, star centrale des années qui suivront, y impose la figure du "angry young man". Le film consacre le duo de scénaristes Salim-Javed (également auteurs de Sholay), qui par leurs succès répétés obtinrent un statut (et un salaire) équivalent à celui des stars, façonnant les contours du blockbuster indien : film socio-criminel plutôt que romance, petites mains (ouvriers, taxis, coolies) en nouveaux personnages principaux. Enfin, le temps d’une scène de combat, Deewaar adopte le kung-fu hong-kongais (mêlé à des techniques de lutte locales), popularisant l’import des arts martiaux pour les 20 ans de cinéma à venir.

Au milieu de ce grand bilan wikipedien, que vaut le film ? On peut déjà dire de lui qu’il est un remake à peine voilé de Mother India (Mehboob Khan, 1957) : flash-back initial, père humilié fuyant sa famille, mère élevant dans la douleur ses deux enfants, dont l’un va refuser l’ordre inégalitaire du monde et devenir hors-la-loi… Cette proximité entre les deux films souligne d’autant plus les évolutions formelles et narratives qui ont eut lieu en deux décennies – et effectivement, à première vue, Deewar atteste d’une certaine platitude formelle.

Mais le style de Yash Chopra épouse assez idéalement ce vide et cette simplicité à l’image, cette légère abstraction : les personnages, éléments, actions, s’y présentent comme les pièces de puzzle dénudées d’un récit rigoureux et sans gras, solidement charpenté de rimes et de jeux symboliques (voir la façon, par exemple, dont le personnage se crashe littéralement dans le temple qui attend patiemment sa venue depuis les débuts du script). Les évènements s’enchaînent avec une logique et une rapidité saisissante (aucune scène “ne sert à rien”, les transitions sont vives) dont il résulte un sens aigu de la fatalité, que vient parfois souligner une expressivité outrée (la signature orageuse du contrat). Tout cela non sans effets plus ou moins irritants (pas un plan sans zoom ou panoramique), qui témoignent au mieux d’une forme vive et impatiente, au pire d’une recherche grossière d’effets tape-à-l’œil.

Le meilleur du Deewaar est cependant ailleurs : dans la crudité extrême des leviers scénaristiques (« C’était lui mon fils préféré »…), et dans l’amour avec lequel Chopra filme son héros malfrat. Il est frappant de voir combien le film préfère ce fils bandit à celui qui file droit – quand bien même le scénario donne poliment raison au second. Ce n’est par exemple pas un hasard si le couple du gentil flic écope de deux des trois chansons du film, reliques gentillettes et dévitalisées du cinéma d’antan, et signe que les deux amants modèles n’ont pas grand chose à se raconter… Si le truand, lui, est sympathique, c’est d’abord parce qu’il est une figure de résistance. Lors d’un passage étrange, celui-ci avoue qu’il ne veut pas qu’on dise de son enfant « que son père était un voleur » (faisant alors référence à la phrase "mon père est un voleur" que des adultes lui avaient tatoué de force sur le bras quand il était gamin). Or son père, celui que désigne ce tatouage forcé, était syndicaliste : ce n’était pas un bandit, mais un pauvre ! Cette confusion entre la stigmatisation et la réalité, entre la posture du héros (bandit) et de celle de son père (opposant), le film la fait sienne, dans une rage à se révolter contre une société inique, quelqu’en soit le moyen.

C’est peut-être le plus beau du film, finalement : montrer la démesure sans fin des gestes que le mauvais fils fait pour racheter l’injustice qu’a subie sa mère (acheter un immeuble entier…), trahissant une blessure sociale qu’aucune extravagance ne sera capable de compenser, ou de guérir. Sans doute se trouve là une explication audible à la production peu aimable des années 70 – à ses rebelles machos, sa violence, ses combats fiers, son absence de romantisme : il n’y avait au fond peut-être jamais assez de films rageurs, en salles, pour venger la montagne de blessures nationales.
 

Notes sur les films vus # 13

La Proie • Robert Siodmak (1948)
Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)
Dunkerque • Christopher Nolan (2017)
Dans un recoin de ce monde • Sunao Katabuchi (2017)
120 battements par minute • Robin Campillo (2017)

Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)

Notes sur les films vus # 11

Your Name • Makoto Shinkai (2016)
Lettre de Sibérie • Chris Marker (1957)

Ram-Leela • Sanjay Leela Bhansali (2013)
La Dame de pique • Yakov Protazanov (1916)
La Dernière maison sur la gauche • Wes Craven (1972)
Close-Up • Abbas Kiarostami (1990)
La Reine des neiges • Chris Buck, Jennifer Lee (2013)

Deux hectares de terre Bimal Roy / 1953

Shambhu, un petit fermier, est menacé par le seigneur local de se voir confisquer ses deux hectares de terre. Pour réunir l’argent nécessaire au remboursement de sa dette, il se rend à Calcutta…

Quelques spoilers.

Deux hectares de terre s’ouvre par une mise en perspective qui pourrait tenir le film entier : heureux du retour de la pluie, les paysans y parlent au ciel, comme en relation directe avec leur Dieu. Tous les ressorts du drame à venir (les différents systèmes d’exploitation, l’argent devenu mesure de toute chose) sembleront alors être une série d’obstacles à cette relation première – à ce rapport fusionnel des hommes à leur lopin de terre. Malgré le réalisme du réquisitoire social, le héros parait souvent combattre un ennemi abstrait, qui serait moins l’un des visages concrets de cette exploitation (le créancier, par exemple, déserte le film dès qu’il en a posé les enjeux), que l’idée de l’argent elle-même : l’image récurrente de Shambhu courant seul dans son plan évoque bien plus celle, existentielle, du hamster dans sa roue, que le drame concret des porteurs de voitures à bras.

Le film n’est cependant pas à la hauteur de ces promesses. Uniquement vouée au pathétique, la première partie est grossière à force de se vouloir édifiante, altérant ce qui fait précisément la beauté du cinéma de Roy : la sobriété de son lyrisme, sa juste distance. Il faut un certain temps (celui pour compulser toutes les images du Voleur de Bicyclette, semble-t-il) avant que le cinéaste ne retrouve de son doigté. Dans la communauté du bidonville, décor paradoxalement crédible par son économie de personnages, le drame respire enfin : par l’humanité des échanges, par d’étranges échappées (la superbe scène du bébé, à la simplicité payante), mais surtout en offrant aux humains de ne pas tomber dans les multiples pièges que le récit leur tend (l’argent gardé dans une cache trop visible, l’indécente proposition du comptable, le premier vol de rue qui pourrait mal tourner, le travail aux champs au risque de la fausse couche…). À ces traquenards, qui relèvent tous d’un fatalisme social, le film préférera toujours de grandioses acmés de tragédie.

Cette cohabitation entre une réalité tangible (on va jusqu’à discuter, dans la pauvreté des rues, de la sortie toute récente d’Awaara) et l’ampleur généreuse d’une logique d’opéra, est assez puissante pour emporter le morceau. Mais pas assez pour sauver le film de son écrasante mission justicière, essentielle on s’en doute dans l’Inde des années 50, mais trop souvent fatale à l’art : le final tout en lamentations indignées, qui refuse aux personnages jusqu’à la dignité qu’ils avaient longtemps revendiquée, achève de faire de ce film un semi-échec.

Également traduit Deux acres de terre, ou Calcutta ville cruelle.
Do Bigha Zamin en VO.

Cemetery of Splendour

Cemetery of Splendour Apichatpong Weerasethakul / 2015

Des soldats, atteints d’une mystérieuse maladie du sommeil, sont transférés dans un hôpital provisoire. Jenjira se porte volontaire pour s’occuper de Itt, un jeune homme auquel personne ne rend visite.

Légers spoilers.

On a beaucoup répété, depuis son apparition, combien le cinéma de Weerasethakul était un baume. Une guérison posée sur nos regards cinéphiles, endoloris par une décennie occupée à la domination du spectateur, du polar coréen sadisant aux Hanekeries satisfaites du jeune cinéma d’auteur. Cemetery of splendour, par son retour à l’hôpital, est l’occasion de prendre cette dimension à bras le corps, en installant cette fois l’action côté patients. Mais c’est un « faux » hôpital, comme le soulève l’un d’eux : limité à quelques personnes réunies dans une même pièce, improvisé entre les murs familiers de l’ancienne école, où l’on dort au lieu de souffrir, où l’on veille plutôt que de soigner.

On y lit ainsi volontiers notre condition de spectateur, parfois exprimée de manière littérale (raccord entre la salle de cinéma et l’hôpital, lumière des dormeurs qui contamine les images à l’écran) : joli partage que cette expérience commune au personnage et à celui qui l’observe, prisonniers d’une même hypnose. Plus encore, c’est pour Weerasethakul les débuts d’un regard posé sur sa propre mise en scène : cette thérapie de la lumière douce, cet art du rêve éveillé, ce regard qui prend soin, sont d’abord les traits de sa filmographie (dont on fait compulsivement l’état des lieux, tout y passe : le kiosque, l’érection amusée, la gymnastique, les morts venant à table, l’actrice fétiche célébrée…). Étape artistique critique, qui se traduit par un projet aux aguets : refusant de donner suite à l’épure majestueuse de Syndromes, ou au foisonnement forain de Boonmee, le cinéaste fuit l’inflation du style pour se recentrer sur l’extrême sobriété qui fit la force de sa proposition fantastique. Film de textes et de dialogues, où le surnaturel est cru sur parole, Cemetery of Splendour s’inflige une discipline de fer.

Mais une conscience de ses atouts parasite désormais la manière du cinéaste, qui rejoue avec une certaine docilité l’ingénuité qu’on attend de son art. Étrange séquence ainsi que cette visite au palais, marquée dès son ouverture (« J’essaie d’y croire ») par le soupçon du charlatanisme, celui de la médium comme du réalisateur. Scène qui voudrait être vécue comme une évidence, et qui n’est plus que théorique, tant l’on se tient prêts, note d’intention et bilan critique à la main, à s’extasier comme il se doit devant l’innocence du postulat. L’apaisement promis a bon dos… Le réconfort de cette œuvre, ce délicieux état entre veille et conscience, semble à force pouvoir tout faire passer dans la torpeur de son flux, des petites coquetteries surfaites (les promeneurs qui changent de place) aux sauts hasardeux dans le vide (un monsieur fait caca, on lèche une jambe) – qui sont au fond moins une prise de risque, que des essais maladroits pariant sur la complaisance accordée d’office à l’internationale des auteurs. Pourquoi pas, évidemment (chacune de ces scènes pourrait être défendue), mais dans le mouvement de cette grande sieste, le spectateur semble désormais prompt à agréer tout et son contraire, et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Le désespoir politique du film est encore ce qui l’empêche de s’abîmer dans ces égarements de surface. On oublie un peu vite que le baume n’est pas destiné à nos yeux de festivaliers, mais aux plaies concrètes d’un peuple : dans le raccord entre la salle de cinéma et les dormeurs, intercalé comme une résistance, il y a d’abord un salut zombie à l’hymne royal absent. Même si c’est au prix d’un symbolisme trop lisible pour remuer (hommes vampirisés par les batailles du pouvoir…), le film résonne d’une mélancolie authentique, profonde, qui observe impuissante le poids d’un invisible arrière-monde doucement corrompre l’expérience du présent. En ce sens, l’astuce confiée à Jenjira, celle d’ouvrir grand les yeux pour s’extraire de ses rêves, est un contre-sens ironique : c’est encore la meilleure qualité de Weerasethakul que de savoir non pas opposer ses fantômes au tangible, mais au contraire de donner progressivement à voir le visage fantastique de ce monde réel, émergeant comme une photographie au révélateur pour qui l’a trop longtemps fixé, trop attentivement observé ; nous amenant à poser les yeux sur ce quotidien banal, et à ne plus être capable d’y voir autre chose qu’une hallucination.

Rak ti Khon Kaen en VO.