First Cow Kelly Reichardt / 2021

Au début du XIXe siècle, sur les terres encore sauvages de l’Oregon, Cookie Figowitz, un humble cuisinier, se lie d’amitié avec King-Lu, un immigrant d’origine chinoise…

Légers spoilers.
 

Pour cette filmographie qui a toujours fait du territoire américain son premier objet, effleurant avec beaucoup de tact et de mystère ses légendaires imageries (celle du western notamment) tout en les tenant savamment à distance, l’occasion de se confronter enfin au film d’époque et à la reconstitution historique, cette fois frontalement (sans l’abstraction que permettait le désert de La Dernière piste), rend évidemment curieux.

Une des singularités de la carrière de Reichardt est que ses films, sur le papier, ont toujours coché les cases du cinéma indé US le plus caricatural, sans que jamais pourtant le résultat n’en ait le goût. Et c’est encore une branche du cinéma indé récent, celle incarnée par Roger Eggers cette fois, que la cinéaste vient ici emprunter : une manière d’associer au cinéma de genre un regard foncièrement naturaliste (exposer la préhistoire des USA sans fard, dans sa misère et sa saleté, dans sa petitesse et son absence de grands drames aussi). Sauf que le genre que Reichardt confronte ici, ce n’est pas vraiment le western, mais plutôt le merveilleux : quoi de plus étrange en effet, de plus inattendu, que la trivialité et les bizarreries mises à jour par le souci de véracité historique ? Au-delà de l’incongruité constante de cette communauté de pionniers hagards (qui peinent à incarner la virilité conquérante qu’on attendrait d’eux), dans un monde diffracté en une multitude d’étrangetés et d’attentions (ici un bébé au milieu d’un bar, là un lézard qu’on remet sur le ventre…), c’est surtout la panoplie plus multicolore de ce territoire, cabinet de curiosités végétales, de costumes divers, hybrides et bigarrés (ceux de tous ces peuples qui cohabitent dans la boue), ou encore la plongée occasionnelle dans des nuits dignes d’un conte de fée (pâtisseries dangereuses incluses), qui donnent au film les allures d’un paon qui fait la roue.

Dans un premier temps, la forme du film est ainsi celle de la cueillette, cueillette aux images ravissantes et aux moments bizarres s’enchaînant sans grand souci du récit (voire l’énorme ellipse, peu compréhensible, entre la pêche au saumon et l’arrivée au campement). Ce décor originel semble surtout être l’occasion pour Reichardt de réunir les questions fondatrices de l’Amérique (le capitalisme, le rêve entrepreneurial, le melting-pot) dans une cour de récréation, dans un pré boueux de deux mètres sur trois, pour l’observer avec une certaine ingénuité. De cet univers de conte naturaliste finit par émerger une fable toute ronde, celle de la fameuse vache, et sur ces pentes-ci Reichardt est moins passionnante : la force de sa narration a toujours été d’opérer en creux, en suggestions, or la marche du récit fabulesque se fait ici un peu trop sage (malgré la jolie amitié entre les deux personnages principaux, dont la tendresse berce le film) – sans le formidable Toby Jones, on s’ennuierait ferme. Il faut attendre le dernier segment, plus imprévisible et accidenté, pour que le film se réveille à nouveau, et redéploie pleinement ses charmes.

Ce film de Reichardt, d’ores-et-déjà son plus célébré, est donc aussi celui qui en trahit un peu la manière habituelle, ce qui n’est au fond peut-être pas très surprenant1. Il confirme surtout le goût récent du cinéma US indé pour la nation américaine archaïque, encore vierge d’imagerie, nouveau Far West cinématographique dans lequel on peut réinventer tous les récits et anti-mythes fondateurs qu’on veut.

 
 

Notes

1 • Ces particularités (la fable plutôt que le récit en creux) font en effet que le film est probablement plus accessible et aimable que le reste de la filmographie de Reichardt. Ce phénomène n’est pas neuf : on peut par exemple se rappeler du cas d’Oncle Boonmee, où Weerasthakul se laissait aller à la profusion du livre d’images, contre l’économie ou le peu de signes ayant marqué le reste de sa carrière, et qui avait été mieux reçu par ses habituels réfractaires, devenant par là-même son film emblématique.
 

Notes sur les films vus #25 # 25

Un éléphant ça trompe énormément • Nous irons tous au paradis • Yves Robert (1976-77)
Vivre ! • Zhang Yimou (1994)
The Father • Florian Zeller (2021)

Hypocrites • Lois Weber (1916)
Titane • Julia Ducournau (2021)
Baby Face • Alfred E. Green (1933)
Benedetta • Paul Verhoeven (2021)
Bac Nord • Cédric Jimenez (2021)

Notes sur les films vus #25 # 25

Un éléphant ça trompe énormément • Nous irons tous au paradis • Yves Robert (1976-77)
Vivre ! • Zhang Yimou (1994)
The Father • Florian Zeller (2021)
Hypocrites • Lois Weber (1916)
Titane • Julia Ducournau (2021)

Baby Face • Alfred E. Green (1933)
Benedetta • Paul Verhoeven (2021)
Bac Nord • Cédric Jimenez (2021)

Notules # 25

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Les Chiens Alain Jessua France 1979
La Vache et le prisonnier Henri Verneuil France 1959
Diaboliquement vôtre Julien Duvivier France 1967
Le Marginal Jacques Deray France 1983
Le Solitaire Jacques Deray France 1987
Le Professionnel Georges Lautner France 1981
L’Alpagueur Philippe Labro France 1976
Monsieur Klein Joseph Losey France 1976
Vacances portugaises Pierre Kast France 1963
Une femme qui s’affiche George Cukor USA 1954
Incident de frontière Anthony Mann USA 1949
Assunta Spina Gustavo Serena Italie 1915
Fièvre Louis Delluc France 1921
Mandibules Quentin Dupieux France 2021
Cinquième Set Quentin Reynaud France 2021
Chacun chez soi Michèle Laroque France 2021
The War Below J.P. Watts Royaume-Uni 2021
Redemption Day Hicham Hajji USA 2021
The Mortuary Collection Ryan Spindell USA 2019
Monsters of Man Neal McDonough Australie 2020

Cruella Craig Gillespie / 2021

Petite escroc pleine de talent, qui survit depuis l’enfance à Londres avec deux jeunes comparses, Estella est résolue à se faire un nom dans le monde de la mode. Un jour, ses créations se font remarquer par la baronne von Hellman, une grande et puissante figure du milieu…

Légers spoilers.
 

D’une qualité inhabituelle pour Hollywood ces jours-ci, Cruella nous donne quelques nouvelles de ce qu’est devenu le blockbuster, résumé ces dernières années à des franchises jouant d’abord le plaisir de la déclinaison, ou à l’anonymat kitsch et hypertrophié du modèle Marvel. Or derrière l’évidence de ces changements imposants, les évolutions formelles et narratives du cinéma populaire américain ne sont pas si facilement lisibles, et si ce film ne déroge pas totalement aux modes (c’est là encore une déclinaison, celle d’un film Disney iconique), il permet tout de même d’y voir un peu plus clair.

Cruella ramène le blockbuster à l’essence de l’entertainement – au sens littéral : un film qui entertain, qui “reçoit” et qui prend soin de l’invité, qui s’occupe de lui. Le fric dégueule ainsi à l’écran, de l’étincelante production artistique jusqu’au best-of de tubes iconiques faisant office de bande-originale, et dont on n’ose imaginer le prix des droits. Le scénario est ludique, les costumes magnifiques, les actrices s’amusent – le film est extrêmement investi et abouti sur le plan artisanal, sur ce point Disney ne prend pas son spectateur pour un con. On pourrait s’en enthousiasmer (ce n’est plus si courant) et s’arrêter là.

Mais il est assez symptomatique de voir que, malgré le poids de ce travail, le film n’essaie pas vraiment de nous atteindre, de nous impacter ; plus encore, il n’essaie même pas de nous faire croire qu’il y aspire. Aucun des évènements majeurs de scénario, comme la mort de la mère par exemple (de toute façon désamorcée par une voix-off caustique et par la surcharge de l’imagerie), ne font réellement d’efforts pour nous impliquer ou nous émouvoir. La seule manière dont le film nous parle à présent, c’est par des jeux de reconnaissance culturelle élémentaires (à la scène punk des années 70-80, au dessin animé originel avec lequel il faut relier les points). Même flatterie du spectateur à peu de frais par cette façon de rejouer le Joker de Todd Phillips, c’est-à-dire de prétendre à la psychologisation d’une figure pop (vraie et fausse mère, moi refoulé et moi soumis), tout en la mâtinant d’un vague discours politique (méchants dominants contre punks rebelles). Le vide de sens réel qui pénalisait déjà le film de Todd Phillips (où ce qui pouvait tenir lieu de discours, au fond, était au mieux très confus) se fait ici d’autant plus voyant que ces questions sont plus qu’effleurées : elles ne sont là, en somme, que pour faire la déco.

Car comment un film produit par Disney, calibré pour des milliards de spectateurs, pourrait-il être un “film punk” ? C’est évidemment impossible. Le punk est donc, par conséquent, approché lui aussi par le biais du clin d’œil et de la référence, en l’adaptant simplement à l’heure des dominés (Cruella aura deux amis noirs, un ami gros, et un ami queer) et en réduisant ses enjeux à la profondeur d’un hashtag (« – Si on me trouvait “normal”, ce serait la pire insulte », « – Je suis bien d’accord avec toi ! » : bienvenue au collège).

L’échec du film à réellement raccorder avec la figure négative du dessin animé originel est tout aussi révélatrice. Il se profile un moment, vers les deux tiers du récit, où l’amitié entre Cruella et ses amis s’est transformée en une exploitation humaine que ses deux comparses ont été trop timides pour arrêter à temps, trop hésitants pour protester ; où des chiens ont bien pu être tués pour faire un manteau de fourrure ; et où la course vers la mode pourrait amener l’héroïne à ce monstre narcissique et squelettique que le dessin animé mettait en scène. Mais Disney ne peut assumer un tel glissement, ni jouer le trouble progressif de notre empathie envers un personnage qu’on n’arriverait plus à suivre passés un certain stade ; il n’ose pas non plus suggérer un destin glauque et autodestructeur à ce courant sociétal, c’est-à-dire à peindre le punk comme un mouvement rebelle qui vieillirait mal. Le film doit alors littéralement mettre le feu au personnage négatif et troublant qui est en train d’éclore entre ses mains, pour sagement revenir à la maison. Que fera Cruella, une fois victorieuse ? Quelques bêtises depuis son grand manoir, avec ce sourire malin aux lèvres – mais c’est un sourire fondamentalement docile : un sourire d’enfant qui va faire une bêtise, certes, mais d’enfant tout compte fait.

Il ressort de tout cela un produit très lissé. Et c’est bien normal : si le punk, l’étrange, ou le sordide peuvent habiter un blockbuster, c’est toujours au niveau de son impensé, dans ce qu’il a d’informulé – et non dans ce qui peut lui tenir lieu de discours. Il y aura toujours plus de mystère et de pulsions dans le choc de métal abstrait d’un Terminator que dans n’importe quel propos que Cruella peut prétendre déplier…

Mais ce qui surprend ici le plus, malgré tous ces échecs, c’est notre plaisir : le film reste un très agréable moment, fonctionnant exactement comme une maison hantée à Disneyland – lieu de déploiement de trouvailles visuelles, de ludisme et de couleurs mâtinées d’un gentil macabre, où l’on se laisse tranquillement glisser et traîner sur un tapis roulant… mais qui n’a au fond jamais été réellement conçue pour faire peur. De la même façon, Cruella n’est jamais réellement conçu pour nous remuer, ou nous surprendre : il délivre son show en nous laissant glisser sur une mise en scène habile aux mouvements aussi fluides que dépourvus de sens, se contentant d’habits fonctionnels interchangeables (un vêtement “shakicam authentique” pour le grand moment d’actrice de trois minutes en gros plan, et ainsi de suite). Le film joue à être triste quand l’héroïne apprend la cause du décès de sa mère, on joue à faire comme si avait ressenti cette émotion. Il joue à nous faire croire que ses chiens souvent numériques sont de vrais animaux, on joue à n’y voire que du feu. Il joue à faire comme s’il explorait la psychologie de son héroïne ou le grondement social de la période, on joue à faire comme si on y avait trouvé de la profondeur – tant qu’on y ramasse assez de signes culturels pour flatter nos égos, mesurés et ciblés par on ne sait combien d’études marketing cherchant la juste dose à laquelle le jeune urbain se sentira légitime à aller voir un blockbuster.

Cruella joue à être un vrai film, on joue à être de vrais spectateurs. Les blockbusters, comme le plaisir d’aller les voir en salle, sont devenus des simulacres : plus personne n’y croit, mais le plaisir est désormais ailleurs – la croyance n’est plus le moteur Hollywoodien depuis longtemps. Sinon pourquoi les Marvel auraient besoin de mettre en jeu la survie de l’univers entier un lundi sur deux, pour donner à leur public la vague impression qu’il ressent encore quelque chose ?

 

​Spider-Man : Into the Spider-Verse Peter Ramsey, Bob Persichetti, Rodney Rothman / 2018

Miles Morales, un adolescent de Brooklyn, se fait mordre par une araignée radioactive. Dans le même temps, le plus redoutable cerveau criminel de la ville a mis au point un accélérateur de particules capable d’ouvrir un portail sur d’autres univers. Son invention va provoquer l’arrivée de plusieurs autres versions de Spider-Man dans le monde de Miles…

 

Si l’on compare ce film à Scott Spillgrim, sur le plan de la simple capacité à adapter à l’écran les formes d’une bande-dessinée, Into the Spider-Verse remporte le défi haut la main. L’hystérie joyeuse typique du duo Lord & Miller, et quelques choix jusqu’au-boutistes (ces lignes dédoublées) offrent un écrin idéal à ce grand mélange d’univers visuels (puisque plusieurs déclinaisons de Spiderman sont amenées à cohabiter), dans un baroque festif et coloré.

Il n’y a pas que visuellement que le film joue la profusion et le trop-plein : l’humour, les circonvolutions d’un scénario méta, tout est mené avec une sagacité virtuose qui enterre le blockbuster hollywoodien lambda. Mais comme pour La Grande Aventure Lego, cette sur-maîtrise caféinée laisse quelque peu songeur, dans ce qu’elle a à la fois de séduisant et d’un peu vainement débordé. Cela se sent notamment par ce goût névrotique pour la vitesse, tant celle des dialogues et des gags que de la mise en scène à spirales et de son montage frénétique, clairement au fait de leurs prodiges et de leurs capacités – l’ensemble filant à toute vitesse sans réellement faire le choix de s’arrêter sur un plan plus important, sur un moment plus mystérieux, ou sur un personnage (si ce n’est pour clore ça-et-là proprement un arc scénaristique).

C’est tout le paradoxe : de même que le parti-pris visuel du film brille d’autant mieux dans les scènes grises, réalistes et triviales de la première partie (plutôt que dans les combats bariolés de la seconde), la réunion des cinq Spiderman a plus de goût et de valeur dans leurs simples scènes d’échanges dialogués, que dans leurs batailles collectives et spectaculaires.

Et c’est ce qui frustre un peu, ici : cette galerie de protagonistes très différents, liés de force, auraient pu faire le cœur du film (une sorte de buddy-movie au carré), et transcender le concept les ayant amenés à cohabiter. Ce désintérêt du film à leur égard s’explique assez simplement : ce qui passionne d’abord le duo Tim & Miller, et les réalisateurs du film par extension, ce ne sont pas ces personnages eux-mêmes, mais le croisement ingénieux d’univers qu’ils permettent de mettre en scène. Tim et Miller sont d’abord des cinéastes du méta (comme on a pu dire de J.J. Abrams qu’il fut à Hollywood le cinéaste des franchises, par ses nombreuses relances d’univers éteints via des récits métaphorisant ces reboots). Et sur ce point, Into the Spider-Verse est un aboutissement, en ce que le méta s’y retrouve intégré dans la chair même du pitch ou de l’habillage visuel composite, qui dissertent brillamment sur la manie plus générale de Marvel à croiser ses univers.

Mais tout cela pour en dire quoi ? Tout comme le méta de La Grande aventure Lego coinçait à déchaîner tout son lyrisme pour simplement nous vendre une marque de jouets, il y a une certaine gêne à voir ce film chercher à nous émouvoir sur les capacités des studios Marvel à optimiser ses franchises, et à bâtir la prospérité mercantile de son Cinematic Universe. Sous ses multiples arabesques postmodernes qui se moquent gentiment de leur modèle aux grands dialogues inspirés, Tim et Miller en finissent par ressasser eux-mêmes, avec un rire gêné, ces lourdingues messages-mantra (sois libre, accepte le saut de foi, etc.), ceux-là mêmes qui confèrent aux films Marvels lambdas cette platitude olympique. Cinéma baroque, en effet : toutes ces circonvolutions, tout cette dépense d’énergie, pour en arriver au final à un même état d’impuissance.

Spider-Man : New Generation en VF.

La Porte du paradis Michael Cimino / 1980

Deux anciens élèves de Harvard se retrouvent en 1890 dans le Wyoming. L’un d’eux est devenu membre d’une association de gros éleveurs, en lutte contre les petits immigrants venus d’Europe centrale…

 

La Porte du paradis me confirme l’impression que m’avait laissé The Deer Hunter : celle d’un cinéma assez lent, avançant lourdement, étonnamment sobre et patient malgré sa débauche de moyens, et en cela assez loin des démonstrations de force fières (les grandes fresques opératiques de De Palma ou de Coppola) qui furent l’un des aspects irritants du Nouvel Hollywood.

Il reste que, la plupart du temps, le film semble se battre contre le gigantisme de sa propre production, à laquelle Cimino doit sans cesse rendre tribut : s’il y a un cortège de figurants (le défilé des caravanes, par exemple), il faut une minute de plans divers les donnant à voir, quand bien même cela ne raconte rien. La mise en avant de l’effort de reconstitution humaine (centaines de figurants dégorgeant du plan, costumes bien étudiés pour chacun) se fait constamment contre la possibilité de sélectionner ou d’exprimer des choses. L’image naturaliste, rarement hiérarchisée, laisse cette profusion de signes à égalité, dans un foisonnement visuel et sonore (le film consiste grosso-modo à alterner des moments de silence et de cris) qui rend la plupart des séquences inopérantes – la fête aux patins fatigue plus qu’elle n’enthousiasme, les pourparlers aux Heaven’s gate ne font qu’alterner déclamations et réactions outrées, le combat final perd de sa violence à n’être qu’un chaos de signes peu lisibles. Ce foisonnement cache parfois plus simplement la pauvreté des scènes, toujours extrêmement dilatées et dépliées sur tout leur long (voire cette grande valse initiale à l’université, qui a du mal à cacher qu’elle ne fait pour le principal qu’opposer dix fois aux danses mécaniques un même contre-champ de jeune fille souriant niaisement, disant dix fois la même chose).

Il y a là comme un mariage bizarre entre le modèle des grosses productions hypertrophiées, impuissantes et décadentes du Hollywood sixities, et la dépression plus politique et assumée, plus poétique aussi, qui fut propre à la décennie qui suivit. Et c’est là, au fond, que le film a réellement quelque chose à proposer sur la façon dont il regarde les États-Unis et leur histoire. Car au-delà d’acteurs qui par endroits réveillent le film (une excellente Isabelle Huppert loin de ses habituels rôles froids, un ambigu John Hurt qu’on aurait aimé plus présent), et derrière le pitch finalement assez simple qui finit par émerger de cette mêlée (quatre personnages principaux tout au plus), la première qualité de La Porte du paradis tient à ce sentiment de longue et lente décantation, comme si la grosse production, à l’image du déraisonnable pays, devait nous transmettre une image d’épuisement et de dégoût progressif d’eux-mêmes, jusqu’à ce final kitsch et défait semblant tout droit sortir de l’Amérique Reaganienne des années 80. Ce lent mouvement d’ensemble est plutôt efficace, mais c’est bien la seule chose qui peut justifier ces peu palpitantes 3h37 de film…

Heaven’s Gate en VO.