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Joker Todd Phillips / 2019

Gotham City, 1981. Arthur Fleck travaille dans une agence de clowns. Méprisé et incompris par ceux qui lui font face, il mène une morne vie en marge de la société, avec sa mère Penny. Un soir, il se fait agresser dans le métro par trois traders de Wayne Enterprise…

Légers spoilers.
 

Du film de Todd Phillips, je retiens d’abord l’impressionnante facture : ce monde seventies au réalisme déprimé croqué à coup de 6K et d’angles démesurés, ainsi que cette forme moins stylisée qu’a l’accoutumée, qui respire, et nous parle autrement que par surcharge iconique. C’est d’abord cette manière décalée de revisiter l’univers de Batman, cette manière de regarder la mythologie et ses codes de biais (personnage approché sous l’angle de l’intime et du social, nouvelles figuration de certains lieux emblématiques comme Arkham, famille Wayne vue depuis le côté de ceux qu’elle exploite, ou encore le jeune Bruce devenu personnage secondaire), qui rendent le film enthousiasmant.

Joker est un indéniable digesteur de son temps (incels et violence économique, désastre social et révolte qui gronde), et peut en cela se targuer d’être un film qui attaque de front les enjeux qui secouent le présent de son public. Néanmoins, le tableau assez saisissant qu’il fait de notre monde-Gotham, ou la façon dont le Joker y semble être le produit naturel et mystérieux de cette violence sociale, perdent progressivement de leur pouvoir de fascination au fur et à mesure que le personnage s’explique (par des raisons d’ailleurs plus psychologiques que sociales). Pour le dire autrement, le Joker passe du statut de phénomène inquiétant, comme l’expression de l’impensé (ou du refoulé) de la société qui l’abrite, à un personnage démontré, tant pour lui-même que pour les luttes qu’il cristallise : bien que se déclarant apolitique, le personnage clôt finalement son film par un discours certes idéologiquement confus, mais bourré d’intentions (à l’image du film lui-même, davantage occupé à collecter et étaler les signes politiques de l’époque, comme autant de preuves de sa sagacité à radiographier le présent, qu’à les articuler d’une manière politiquement intelligible).

Cette origin story dessine progressivement un personnage de moins en moins opaque, et un chaos de plus en plus rationnalisé. Joker, à l’exception de quelques scènes plus inspirées (celle, par exemple, de ce parterre de riches admirant un pauvre sur son écran de cinéma), se montre du coup bien moins dérangeant et saisissant que son évident modèle (The Dark Knight, qui lui lègue ses angoisses de déstabilisation sociale) – film dont il reste néanmoins, surtout au vu de la piètre qualité de la production hollywoodienne récente, un continuateur plus qu’honorable.

 
 

• Deux très bons textes pour compléter mon ressenti sur le film : celui d’Il a osé, qui s’interroge bien plus précisément que moi sur les implications politiques du film ; et celui de Matthieu Santelli, particulièrement bien vu sur ce qui sépare ce film de celui de Nolan, ou sur ce qui fait son aspect programmatique.
 

Réactions sur “Joker Todd Phillips / 2019

  1. Tu cernes très bien le film, et cela en peu de mots. Il m’en a fallu un peu plus pour faire le point, comme il m’ a fallu du temps d’ailleurs pour savoir si je l’avais aimé ou non. Finalement, c’est le lien avec Fred Astaire qui me plaît le plus, quelques pas de danse pour exister. C’est aussi l’idée du paternalisme industriel que je retiens pour l’aspect vaguement politique. Mais le malentendu concernant le film est assez dérangeant. Comment faire de cet individu le porte étendard du peuple ? Joker n’incarne aucune lutte collective ni aucune valeur. Il n’est le symbole que d’un repli de l’individu sur lui-même, ce que dit sa vengeance personnelle.

  2. Ha tiens, j’avais raté ton super texte !

    Il est hyper précis (comme d’hab, d’ailleurs, notamment dans le tissu de renvois et de références), et je crois tu as vraiment choppé un truc avec cette idée que si quelque chose se joue de politique dans le film, c’est dans ce qu’il convoque des années 30 (notamment dans les relations patrons-employés). Ce qui expliquerait que ça dialogue si aisément avec le climat de crise actuel (et sa remontée des fascismes).

    Après, oui, ce que tout le monde constate, c’est que quand on essaie de délier un positionnement politique articulé du film, on tombe sur une bouillie dont on arrivera rien à conclure. Phillips a repris du Joker de “Dark Knight” cette idée de figure du chaos, mais telle quelle, sans voir ce qui chez Nolan l’articulait avec la société, sans voir ce qu’elle y déréglait de la société (quand le personnage, ici, ne fait qu’en accompagner ou figurer la déliquescence – il devient d’ailleurs moins un leader qu’une icône).

    Bref, le film est définitivement plus fort par les rencontres qu’il organise (les choses et imageries qu’il entrechoque), par ce qui le traverse en somme, que par la démonstration qu’il s’essaie laborieusement à faire, et dont le fond reste bien vague.

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