F for Fake Orson Welles / 1973

Habillé en prestidigitateur, Orson Welles annonce qu’il va dire toute la vérité sur Elmyr de Hory, l’un des plus célèbres faussaires au monde, dont les toiles ont trompé les meilleurs experts…

 

F for Fake, bilan d’une filmographie de narrateur-menteur, devrait s’offrir comme le salut final ludique d’une carrière pleine de maîtrise. Il s’en présente malheureusement plutôt comme la forme dégradée. Déshabillé de l’expressionnisme, le cinéma de Welles n’a ici plus que sa science du montage pour déployer sa fibre baroque : son découpage s’avère brouillon et fatiguant, ressassant trop longuement un sujet qui aurait davantage convenu à un court-métrage. Il semble, au fond, ne rester de la virtuosité de Welles que ses effets de manches, une façon de jouer et de narrer qui tourne désormais à vide, en toute facticité. L’autoportrait, celui d’un bonimenteur dont l’agitation est sa propre fin, se fait alors un peu triste… Pour la première fois, par ailleurs, le cinéma de Welles m’a semblé daté, marqué par les modes de son époque. Le segment Picasso, où Welles recommence à créer ses propres images, et où le montage se fait plus joueur et diffracté, repose un peu le film sur ses pattes, mais l’ensemble reste néanmoins décevant au vu de sa grande réputation.

 

Vérités et Mensonges en VF.

Robocop Paul Verhoeven / 1987

A Détroit, gangrené par le crime organisé, l’officier de police James Murphy est laissé pour mort après une fusillade. Il devient alors le parfait cobaye pour la création d’une nouvelle arme, un policier hybride mi-homme, mi-robot…

Quelques spoilers.
 

Des films de Verhoeven explorant le fascisme latent de l’Amérique reaganienne (Total Recall, Starship Troopers : SF glorieuse, passion des muscles et des machines, capitalisme ébloui…), Robocop est sans doute le plus abouti. Peut-être parce que le fascisme ne s’est jamais aussi bien incarné que dans cette institution policière, avec son bon droit et son goût de l’ordre, ou sa mise à mort de bandits sur des accents triomphants qui font chanter le lyrisme du blockbuster en toute ambiguïté. Le programme ironique de Verhoeven n’est certes pas exactement subtil, mais il donne le change en exprimant viscéralement la phobie que le cinéaste a de son époque, par des images fortes et presque conceptuelles : le policier tirant sur l’un des siens en temps de grève, l’employé littéralement objectifié par sa boîte qui parle de lui comme s’il n’était pas là, le rêve familial banlieusard qui semble être un mirage n’ayant jamais existé, le patron littéralement intouchable tant qu’il fait partie de sa multinationale… Les trouvailles brillantes sont foison.

 

Breaking Away Peter Yates / 1979

À Bloomington, petite ville de l’Indiana, quatre adolescents issus de la classe ouvrière trompent leur ennui entre baignades dans une carrière abandonnée, bagarres et drague…

Légers spoilers.
 

Breaking Away ressemble à un film US des années 80 (chronique d’une bande d’ados et de post-ados, ton comique, optimisme final) qui aurait ingéré un film US des années 70 (réalisme social, complexes de classe). Malgré cette singulière hybridation, le résultat m’a un peu déçu. Le film a quelques atouts (comme ce beau décor de carrière), mais pâtit d’échanges dialogués peu naturels, et de personnages aplatis à un unique trait caricatural, souvent ingrat et trop forcé pour être crédible (le mensonge énorme à tenir, la rancœur univoque du plus âgé). Yates déséquilibre par ailleurs son trio central en ne s’intéressant clairement qu’à l’un de ses trois personnages. Bon an mal an, son film sait néanmoins se faire plus stimulant, dans sa manière de briser les idéaux de ses protagonistes sur le tard, ou encore par l’attrait Ben-Hurien de sa course annoncée. Reste qu’il était possible de faire mieux à partir de ce magma de rancœur sociale : quelques rares moments, comme celui du chef de meute universitaire soudain interloqué devant la rage de son concurrent prolétaire, qui continue à nager malgré sa blessure, nuancent joliment le conflit de classe trop souvent grossier qui meut le film.

 

La Bande des quatre en VF.

Le Portrait de Dorian Gray Albert Lewin / 1945

À Londres, en 1866, Basil Hallward peint le portrait d’un séduisant jeune homme, Dorian Gray…

 

Mon tout premier Albert Lewin… Le Portrait de Dorian Gray est une œuvre qui, de par sa forme raffinée et surchargée, comme par son énonciation bavarde, trahit des envies de sophistication. Le film s’aligne très nettement sur son héros, en ce qu’il en émane quelque chose d’à la fois splendide et d’un peu froid, comme difficilement habité. Parfois, les idées de Lewin ont une beauté crépusculaire, qui emporte magnifiquement le morceau (le jeu d’espaces autour de l’arrivée du frère, notamment) ; parfois aussi, l’ensemble vire au kitsch (la toile peinte corrompue, dont le film a cela dit l’intelligence de retarder l’apparition au maximum). Une erreur du cinéaste, me semble-t-il, est de nous refuser le moindre trouble en faisant de Gray une beauté sèche et glaciale, plutôt qu’un visage ouvert où l’on pourrait lire l’innocence dont chacun nous parle, ce qui viendrait un peu perturber notre dégoût du personnage. En canalisant par ailleurs les enjeux narratifs dans des notions très pépères de salut et péché, le résultat, tout ravissant qu’il soit, bouscule assez peu.

 

The Picture of Dorian Gray en VO.

La Tresse Lætitia Colombani / 2023

Trois vies, trois femmes, trois continents, et trois combats à mener…

Spoilers.
 

On sait que les combats justes (ici le féminisme) ont toujours été le prétexte pour vendre comme de l’art des œuvres relevant du téléfilm, ou d’un académisme terminal. Mais on atteint désormais une étape supérieure : la célébration béate, presque religieuse, de la sororité comme supplantant toute autre forme d’inégalités, en arrive à filmer des horreurs. À savoir, ici, la beauté lyrique de la mondialisation, où toutes ces femmes, main dans la main, vont pouvoir s’entraider par-delà les frontières : une chaîne globalisée où une plus pauvre que pauvre, en Inde, va pouvoir sacrifier ses cheveux et ceux de sa gamine pour pouvoir offrir une perruque de luxe à une richissime avocate Canadienne… Le tout chanté comme un miracle égalitaire sur du Ludovico Einaudi, plans de bateaux containers inclus, comme dans le pire film d’entreprise – sans se rendre bien compte, semble-t-il, de ce qu’implique ce qu’on est en train de montrer. L’indécence a des limites : non, la domination sociale subie par une intouchable en Inde n’est pas celle d’une haute-bourgeoise affrontant sa chimio ; non, les femmes ne sont pas que des vagins se tenant par la main, réduites à leur courage féminin. Le film n’est pas mal joué (et se suit sans efforts, le saut d’un pays à l’autre permettant de maintenir l’attention), même si sa mise en scène absente ouvre la voie à un redoutable didactisme, ou à des conventions ridicules (le Sikh italien, qui ressemble à un fantasme niais sorti d’un roman Harlequin). Mais le projet ne peut se relever de sa vulgarité profonde, et de son tropisme « we are the world » semblant ignorer les inégalités sociales et géopolitiques outrées de la sororité qu’il met en scène.

 

Dancing Pina Florian Heinzen-Ziob / 2021

Au Semperoper en Allemagne et à l’École des Sables près de Dakar, de jeunes danseurs, guidés par d’anciens membres du Tanztheater de Pina Bausch, revisitent ses chorégraphies légendaires…

Légers spoilers.
 

Dancing Pina est un documentaire patiemment et rigoureusement mené, témoignant d’une longue et ample attention à la danse qui manquait parfois au film de Wenders (qui compensait vaguement cette carence par la profondeur vivante de la 3D). Le montage laisse certes ici souvent l’impression d’un assemblage de petits moments (bouts de témoignages, de recherches chorégraphiques) n’allant pas toujours en profondeur, zappant calmement des bribes de scènes intéressantes qui se contentent de faire surface, en survolant les différents sujets potentiels auxquels le film voudrait se cogner. Mais l’ensemble avance et narre aussi autrement, à plus long terme, par la répétition de sessions de travail sur les mêmes passages (le lever de table d’Iphigénie, par exemple), qui s’en retrouvent peu à peu gorgés de sens et d’intentions, amenant le spectateur au même processus de concentration et de conscience aiguë du geste dansé, dans la même recherche d’authenticité que celle qui anime les danseurs. Malgré le deuil et le regard en arrière (qui étouffaient déjà un peu l’essai de Wenders), l’inévitable dimension laudative et hagiographique d’un film sur Pina Bausch se trouve ici canalisée par la passation du ballet à une nouvelle génération de danseurs, venus d’autres horizons, et par la réinterprétation des enregistrements de la troupe originelle, qui instaurent la possibilité d’un dialogue. Le film est campé sur des lignes simples (l’occident bleu et d’intérieurs d’Iphigénie, la scène rouge et aérée de l’Afrique), mais efficaces. Reste que devant ce carré de plage final, cette représentation au public absent (paradoxalement moins vivante et intense que le dernier filage), on garde en bouche l’impression de ne pas savoir où tout cela va, ni ce que ce documentaire avait à dire, l’ensemble restant entravé par une sobriété et une neutralité qui le limitent.

 

Le Procès Goldman Cédric Kahn / 2023

En avril 1976 débute le deuxième procès de Pierre Goldman, militant d’extrême gauche, condamné en première instance pour quatre braquages à main armée…

Légers spoilers.
 

Si Le Procès Goldman est si plaisant à suivre, il semble assez évident que c’est d’abord parce que le cinéaste y fait preuve d’humilité, et d’un retrait presque complet. Pas que la mise en scène soit tout à fait absente, ou anonyme (elle tord parfois volontairement l’espace, et dérape même un chouïa, de temps à autre, en désignant une larme dans le public sur un discours qu’elle décrète émouvant), mais parce que le découpage est entièrement concentré sur la mise en valeur du matériau – à savoir le texte (réinventé) du procès, à qui l’on donne toute lisibilité, et l’excellent jeu de comédiens étrangement théâtraux, pris dans l’écrin d’une élégante lumière simulant la pellicule. La caution réaliste d’échanges “ayant existé”, paradoxale vu l’absence de transcription du procès et les entorses faites à la réalité (le témoignage de la femme de Goldman à la barre, notamment), suffit à doper l’intensité vibrante des échanges, mis en valeur par l’essentialisme minimal d’un film qui en restera là. Kahn, en effet, semble se refuser à aller chercher son bonheur plus loin : le spectateur ressort avec un avis flottant sur les divers enjeux du procès (la judéité, la police…), laissé juge par une mise en scène cultivant sa neutralité, sans qu’on soit bien sûrs que le film ait au fond réellement travaillé ces questions. Par ailleurs, une note : cela commence à faire un sacré paquet de films judiciaires applaudis en France (Anatomie d’une chute, La Fille au bracelet, Saint-Omer…) donnant l’impression que les nouveaux cinéastes, dans la forme du procès, trouvent une sorte d’antipoison aux errances du cinéma d’auteur national – à la fois en les remettant en position de serviteurs d’une mise en scène (celle de la justice) qui leur préexiste, mais aussi en leur donnant un prétexte pour justifier des configurations et une parole volontiers théâtrales, sans avoir à s’en excuser.

 

Fleur pâle Masahiro Shinoda / 1964

Après avoir purgé une peine de trois ans pour homicide, Muraki réintègre son clan de yakuzas à Tokyo. En reprenant ses activités clandestines, il fait la connaissance de Saeko, qui fréquente son cercle de jeux…

Spoilers.
 

Shinoda était ma dernière case majeure à cocher dans le panorama de la Nouvelle Vague japonaise. Et on y retrouve, de fait, les traits habituels à tant de films du mouvement, ici réunis pêle-mêle : passion pour les univers interlopes, tumulte d’une bande-son accidentée, fuite en avant suicidaire des personnages – autant de réflexes et motifs auxquels je goûte peu. Mais l’habituel chaos visuel et sonore de ces films trouve cette fois contrepoint dans une grande élégance noire, qui habille Fleur pâle comme un requiem (jusqu’au meurtre final funèbre, quasiment liturgique ou rituel : assassiner pour le voyeurisme de quelqu’un d’autre, se condamner sciemment). Sous la science achevée de la forme (pas un dialogue sans l’invention d’une configuration de mise en scène), le film mène loin le nihilisme propre à la période, qu’il reformule en une sorte de misanthropie désespérée qui préfère la prison à la vie, à peine couverte d’un voile de tendresse (le rapport qui se lie avec le jeune tueur). Enfin, la fascination tête-à-claque de la période pour les mafieux, qui s’incarne là encore dans le descriptif de rapports de clans aussi obscurs que leurs séances de jeu d’argent, se tempère d’une fatigue appuyée pour le milieu et ses usages. Au final, pas mal de choses font de ce film une plutôt bonne pioche dans le jeu des Nouvelles Vagues (l’ensemble ayant par ailleurs la sympathie de se révéler, comme souvent alors au Japon, assez indissociable du cinéma de genre). Ce n’est pas assez pour enlever à la période ce qu’elle a souvent pour moi d’irritant, ni pour effacer un sentiment lancinant de manque de profondeur, mais le résultat est impeccable.

 

Kawaita hana en VO.