Rogue One Gareth Edwards / 2016

Onze ans ont passé depuis la chute de la République. L’alliance rebelle, mise au courant de la construction d’une arme dévastatrice, tente d’en récupérer les plans.

Légers spoilers.

Star Wars était la dernière diégèse à résister un tant soit peu aux névroses de l’époque : la dernière à ne pas encore être passée à la moulinette de ce filtre "adulte" (comprenez : réaliste, terne, frigide) qui permet depuis 15 ans au cinéma hollywoodien égaré, et à son public adolescent, de se rassurer sur le fait que oui, promis, ils ont bien du poil au menton. Rogue One restera comme le premier épisode à y avoir cédé : le film adopte une intrigue beaucoup plus prosaïque (concrète, militaire, stratégique), et des personnages sortis du schéma légendaire ou héroïque.

Et là vient une surprise. Car ce qui est frappant, et réjouissant, c’est que cette approche a l’effet inverse de l’anesthésie redoutée : elle met en lumière au contraire combien le merveilleux résiste, sans cesse mis en valeur qu’il est par sa manière de dépasser, comme une mauvaise herbe tenace, de l’enclume des conventions de son temps (pseudo-réalisme sentencieux, désenchantement crépusculaire, héroïne sortie d’un Young adult). L’obsession de Gareth Edwards pour les jeux d’échelle n’y est pas pour rien : il faut se rappeler ce moment, dans le tout premier Star Wars, où un petit vaisseau plongeait dans les couloirs de l’Étoile noire, et où en quelques images, une "planète" ronde (telle qu’on pourrait la voir dans le ciel) devenait un sol nervé de bâtisses et de corridors à taille humaine. Ce vertige du gigantesque et du minuscule est l’un des moteurs du merveilleux ; et par ses visions apocalyptiques (fuir la destruction d’une cité entière), ludiques (la planète avec "porte d’entrée") ou rêveuses (l’étoile noire somnambule en plein jour, flottant dans le ciel bleu), Edwards en retrouve toute la saveur.

La normalisation redoutée n’a donc pas eu lieu, mais Rogue One n’est pas sans problèmes. Son originalité est de se vivre comme un épisode secondaire (sans générique canonique, par exemple), ce qui résonne jusque dans son intrigue (des soldats anonymes, qui font un boulot ingrat, doivent se sacrifier au profit de la grande Histoire). Ainsi, même si le principe-même du scénario est de relier les points avec la saga, le film n’est pas pris dans l’ouragan référentiel qui écrasait Abrams (« comment retrouver la recette secrète de Star Wars »), et peut se permettre d’être autre chose : quelque chose comme une série B sans goût trop prononcé, où la mise en scène très lisible et fonctionnelle d’Edwards, une fois ses grandes visions mises de côté, témoigne d’une surprenante et agréable humilité.

Mais mis à part le final, où cette contrition s’exprime en une stupéfiante acmé martyre, le film a bien du mal à cueillir les fruits de son positionnement. La complexité morale promise en lieu et place de la légende (les bonnes causes méritent-elles de se salir les mains ?) laisse vite place à l’ennui, et le regard plus prosaïque posé sur la mythologie des films n’empêche pas celui-ci d’exalter, une fois de plus, la dimension religieuse de la Force avec une désagréable bigoterie. Le facteur humain, surtout, manque cruellement à l’appel, ne survivant qu’au travers du jeu usé et douloureux de Diego Luna, et échouant pour le reste à incarner tout ce qui devrait l’être (la relation père-fille, le film de groupe et d’équipe, les pertes successives d’une mission suicide : rien de tout cela ne parvient réellement à prendre corps).

Rogue One reste une bonne nouvelle dans l’histoire de Star Wars : ce matériau trentenaire, ici réellement malmené, prouve qu’il a assez d’identité pour devenir un genre à lui tout seul – comme les James Bond en leur temps –, et qu’il est capable de conserver son ADN malgré les modes et les cinéastes. Ce qui est plutôt de bon augure, vu l’usine à films que Disney compte désormais faire de la franchise…

Rogue One : A Star Wars Story en titre complet (VO et VF).

De bruit et de fureur Jean-Claude Brisseau / 1988

À la mort de sa grand-mère, Bruno, un rêveur de 14 ans, revient à Bagnolet. D’un niveau scolaire très bas, il entre dans un collège d’enseignement secondaire.

 

Il y a quelque chose qui travaille en sourdine le cinéma français, depuis la modernité : une sorte de conflit, dans la façon dont les "grands auteurs" investissent des sujets sociaux, tout en réalisant à l’écran leur fétichisme sexuel. « Ils ne s’occupent pas de moi, je ne m’occupe pas d’eux », dit-on à un moment dans une scène, en lisant du Prévert : le film social serait-il l’excuse du film de fesses, dans un échange de procédés bien négocié ? Les scènes de nu sont certes assez rares dans ce film (quoique leur intrusion initiale pose d’emblée les cartes sur table, soulignant immédiatement le rapport oblique du cinéaste à sa fiction). Mais les comédiennes n’en restent pas moins des canons ambulants un peu vides (on retrouve ces même modèles anonymes, au jeu blanc, qui envahissaient le cinéma moderne), corps sexués promis tôt ou tard à être assaillis, venus artificiellement endosser le costume de leur rôle (prof, assistante sociale, journaliste…), comme pour un jeu érotique où même les fantasmes relèveraient de la tarte à la crème (la sainte, la maternelle, la dangereuse, etc.).

Le film de Brisseau est l’acmé de cette schizophrénie toute nationale. Mais au moins a-t-il l’intelligence d’assumer cette dichotomie, de faire spectacle de cette incongruité. C’est Eyes Wide Shut qui s’invite dans le HLM, c’est le fantasme brutal (religieux, sexuel) attendant au coin du couloir, qui transperce le quotidien le plus gris. Cette cohabitation des pulsions et d’une réalité sociale ne parle pas seulement de Brisseau : elle sait exprimer, à sa façon bizarre, les tensions qui habitent les personnages. C’est par exemple le petit garçon à sa maman, bien sage et se couchant à l’heure dans son appartement vide, qui se voit déjà assailli par les visions du désir ; ou ce sont ces voyous, dont la révolte s’exprime par une libido communautaire et sordide (caves, sadisme, viol).

C’est en cela que l’inévitable constat sociologique (l’état des banlieues françaises) est souvent transcendé, même s’il en reste quelque chose à l’écran (le film a un côté édifiant et générationnel un peu plat, qui peut agacer, dans son catalogue des derniers affronts que la jeunesse se permet face à l’autorité). Sans être le défouloir que son titre suggère, De bruit et de fureur fait d’abord des cités une remise en question des évidences de la société (dont les lois, les règles, sont peu à peu vécues par le spectateur comme un cadre hypocrite), tout en continuant parallèlement à en chanter les fables (l’élévation par l’éducation, à base de sonates et de mappemondes) : le personnage de Cremer, rejetant le fils modèle tout en l’admirant, est à ce titre assez représentatif des névroses du film. Contrairement à ce qu’elle sera au cinéma ensuite, la cité n’est pas encore claustrophobe, ni un bouillon de conflits identitaires : c’est au contraire un lieu écartelé et disponible, à ciel ouvert, comme une ville abandonnée où l’enfant serait totalement libre de faire ses choix moraux. En cela, De bruit et de fureur tient bien plus du western (un monde où la loi ne régit pas tout, et où les relations humaines doivent se négocier autrement) que du film social.

Alors bien sûr au final, on retient d’abord du film la violence de ses grands écarts : cette tension entre le naturalisme et un sens du cadre esthète, entre le réel ingrat et les visions baroques, entre le sujet de société tabou et sa poésie symboliste (jusqu’au final outré, assez artificiel dans son fatalisme). Mais le film est autrement plus riche et profond que ces oppositions, comme en témoigne certains réflexes fulgurants – le refus, par exemple, de traiter l’absence de la mère comme un argument scénaristique et sociétal, préférant l’incarner en une image doucement mentale : ce tableau où l’on punaise des feuilles, et qui donne l’impression que le gamin, d’un bout à l’autre du film, est éduqué par un panneau en liège… Cette étrangeté, parmi d’autres, nous rappelle combien sont dérisoires les cinémas sociologiques qui prétendent décrire la réalité de leurs personnages, sans un instant se cogner aux visions et fantasmes qui s’ébrouent dans leurs crânes : le film de Brisseau, où ces fantômes font partie intégrante du réel le mieux documenté, a au moins pour lui cette qualité.

Dog Star Man Stan Brakhage / 1961-1964

Spoilers : s’il est un peu absurde de parler de spoilers à propos d’un film expérimental, le texte qui suit décrit toutes les étapes du film, fin comprise.

 

Vient toujours, quand on étudie le cinéma de Brakhage, ce moment désagréable de confrontation avec les propos du cinéaste. C’est-à-dire la découverte, via la lecture d’un entretien, de ce qu’il avait initialement en tête, de ce que les images étaient pour lui censées représenter1. Le cinéphile découvre alors un tout autre film, parfois bien éloigné de celui qu’il pensait avoir intimement compris.

Les intentions du réalisateur ne devraient pourtant jamais primer sur l’analyse, tant sont nombreuses les choses qui lui échappent. Mais le cas du cinéma abstrait est un peu plus retors… Lorsqu’on admire les imprévus et accidents d’un film, on admire surtout la manière dont le geste créatif les a digérés, c’est-à-dire l’inconscient du cinéaste au travail. Or qu’est-ce qui peut mieux travailler l’abstraction que son refoulé figuratif ? Analyser les formes et couleurs, chez Brakhage, revient de fait souvent à questionner ce qui les impulse : les interpréter équivaut, tôt ou tard, à supputer leur généalogie. La révélation des intentions premières ne peut alors se vivre que comme un rectificatif, une main-mise inhabituelle du créateur sur son œuvre, venu punir le spectateur ayant osé voir autre chose dans le film expérimental que la pureté d’une danse formelle ; on ne l’y reprendra plus.

C’est tout le paradoxe du cinéma abstrait : "interpréter" ces films (c’est-à-dire les sous-titrer, y projeter des histoires), n’est-ce pas déjà en trahir la manière ? Est-on condamnés à faire contrition pour leur rester fidèles, en se limitant à un strict descriptif des sensations optiques et rythmiques qu’ils procurent ? Ce serait faire fausse route autrement : se cantonner à une étude frigide des aléas formels (« ça va vite, ça va lentement, tiens cette couleur revient plus souvent… »), en se cramponnant à une prudence toute universitaire, est une approche tellement étrangère au flot d’émotions que provoquent les films de Brakhage qu’elle ne peut en constituer un retour critique souhaitable.

Il faut donc composer avec cette contradiction, si flagrante chez Brakhage, entre le refus du narratif par lequel son cinéma opère, et la pourtant monstrueuse capacité d’évocation des films, dont le moindre tressaillement, la moindre allusion figurative, semble déjà écrire une histoire. Rien que l’étrange structure de Dog Star Man (un prélude et une première partie d’une demi-heure chacun, puis trois autres parties d’à peine 5 minutes…) est une invitation au décodage, désignant un geste long qu’il convient de comprendre, et qui fait toute la valeur du film. La meilleure preuve en est que les images de Dog Star Man sont loin d’être les plus séduisantes qu’ait produites la filmo de Brakhage (le segment Part 1, notamment, est sur ce point tout à fait ingrat) : elles ne tirent leur beauté que du système de renvois et de variations auquel elles participent, et ne sont belles que parce qu’elles dessinent les étapes d’un voyage qu’il serait idiot de ne pas lire – quitte à devoir fantasmer la carte narrative qui permet d’en arpenter le territoire.

Peut-être alors que “s’inventer des histoires”, décrire malgré tout ce qu’on a imaginé devant ces films, est la meilleure manière de parler du cinéma de Brakhage. Pas pour lui imposer une interprétation narrative (qui chercherait à faire fin en soi), mais pour inventer une interface, un terrain de dialogue commun avec les autres spectateurs : un chemin comme un autre vers les sensations formelles à l’œuvre, qui sont si difficiles à discourir pour elles-mêmes. Et c’est donc ce à quoi cet article va s’atteler.

 

Prélude

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Dog Star Man investit ce qui est peut-être la plus belle dimension du cinéma de Brakhage : la métamorphose. Non pas au sens d’un objet qui se transforme en un autre, mais au sens où la manière de l’observer fluctue : une figure se voit soudain regardée comme de la pure matière, mais cette matière c’est aussi une couleur, puis cette couleur c’est d’abord de la lumière, or cette lumière c’est surtout de l’énergie, et un rythme, et ainsi de suite… L’exemple le plus parlant de ce fonctionnement, dans le Prélude, est ce moment où les brûlantes poussées d’énergie solaire s’avèrent, à y regarder de plus près, être un paysage enneigé au blanc aveuglant : tout comme, dans la vie, la glace est parfois si froide qu’elle brûle au contact de la peau, les extrêmes opposés du Prélude se confondent en un continuum instable.

Cette indécision de nature (matière ? lumière ? personnage ?), comme une énergie primale qui n’aurait pas encore choisi sa juste incarnation, est au centre de ce premier segment, qui évoque quelque cosmogonie : un bouillon primordial encore incontrôlable, un univers en gestation, où les formes rares émergent du noir de façon pulsionnelle et accidentelle, s’éparpillant de manière électrique sitôt apparues. L’histoire qui se raconte, dans la succession de ces saillies formelles, est d’abord celle d’une scission : le magma primal perd de son unité, et les formes choisissent progressivement leur camp (ceux-là même que le titre du film dénombre : l’animal, l’astre, l’humain).

Cette dissociation, par ses hésitations et jeux de nuances, nous rappelle la nature précaire de nos certitudes : entre l’animal et l’homme, entre le pelage et la chevelure, il n’y a qu’un scintillement. Mais il reste qu’un dialogue s’établit progressivement entre les différentes figures désormais identifiées, dans des échanges qui évoquent les premières religions archaïques : c’est par exemple la lune, qui veille régulièrement et calmement sur les images encore instables qui défilent sous elle, jusqu’à son face à face génial avec un cœur qui bat à thorax ouvert – l’astre observe la matière, le cosmos toise la vie qu’il a engendré, et peut-être aussi les cieux observent-ils le premier sacrifice qu’on commet pour eux (les images de bois inquiets au crépuscule, qui annoncent déjà la suite du film, évoquent eux-mêmes les lieux des premiers rites humains). Le soleil intervient lui aussi dans le film (via des images scientifiques d’éruptions solaires), mais bien moins calmement : il n’est que sautes et sursauts impatients, tel un astre "aux fourneaux" qui donne son impulsion énergique à la matière, relançant régulièrement la danse des figures reconnaissables – une énergie aux poussées si fortes qu’elle contamine et altère la pellicule de ses brûlures et coups de butoir.

Tout n’est pas parfait dans ce Prélude, qui se laisse parfois aller à des effets d’insistance malheureux (zooms violents, torsions optiques de l’image) qui semblent désigner plutôt que donner à ressentir, créant une désagréable impression de velléités dialectiques. Et si l’image suggérée d’une famille seule au fond des bois fait idéalement face au cosmos, c’est moins le cas des plans de circulation urbaine, qui s’insèrent dans cet ensemble un peu gauchement, sans réellement y trouver leur place… Mais la cohérence de cette première partie en forme de genèse reste admirable, et sa structure, particulièrement intuitive : de tous les segments de Dog Star Man, c’est indiscutablement le plus beau.

 

Part I

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Que se passe-t-il après la genèse ? Dans le Fantasia de Disney, film travaillé par les mêmes obsessions que Dog Star Man (faire poindre la figure de l’abstrait, faire émerger la vie des formes), on trouve un segment central, celui de Stravinsky, qui retrace la création du système solaire et l’apparition de la vie sur Terre. La parenté de ce passage avec le film de Brakhage est frappante, notamment parce que l’apparition de la vie y était décrite comme un processus chaotique, inquiétant et instable, voire même un peu tabou dans ses représentations (visions sombres et effrayantes, seulement entraperçues entre deux nuées de vase). Or, une fois cette histoire interdite arrivée à sa dernière image (celle du premier poisson quittant l’eau pour la terre), les violons du Sacre du printemps calmaient leurs arpèges. Un large panorama des eaux malsaines, émergeant du noir, se dévoilait alors : une mer à présent apaisée et lisse comme un miroir, où nagent placidement les premiers dinosaures.

Cette sensation d’ellipse géante, d’un monde enfin créé et installé après le chaos de sa genèse2, est la première impression que laisse l’ouverture de Part I. La présence à l’image d’un calme manteau neigeux suggère, à lui seul, l’idée d’un monde "après la tempête" : le montage s’est calmé, et le film, contemplant son décor, se fait désormais lisible. Deux figures identifiables ont émergé du chaos des formes : un homme et son chien (qui étaient seulement devinables durant le Prélude), exécutant à l’image un mouvement répété et limpide (gravir, arpenter, explorer ce territoire). Ce monde en cuvette, au-delà duquel on ne voit rien, a des airs un peu abstraits de "premier décor", d’une scène qu’arpenterait avec son fidèle animal, tel un Cro-Magnon, le premier des humains. Et si dans le ciel les astres veillent encore, c’est autrement : ils apparaissent désormais plus rarement au montage, à une vitesse presque imperceptible, qui est le tempo que la perception humaine leur connaît.

Le risque de ce segment lisible, trop proche de notre manière habituelle de voir le monde, est une narration à froid qui tournerait au cinéma-rébus, en ne créant plus que des liens signifiants et explicites entre ses différentes parties. C’est un piège que Brakhage évite plutôt bien : les poussées abstraites qui viennent perturber ce calme tableau conservent un caractère latent, s’insérant dans le montage avec une relative douceur, donnant seulement à voir les mêmes choses un peu de biais, un peu autrement – comme pour nous rappeler subrepticement que derrière les figures reconnaissables (humain, animal, paysage) persiste la vérité de leurs autres dimensions (pulsation, matière, lumière), tel un écho archaïque qui nous en parviendrait. Part I peut de fait se vivre comme l’histoire d’un homme sorti couper du bois, et qui se verrait soudain frappé par l’intuition de la véritable nature des choses qui l’entourent, de leur essence lumino-chimique (jusqu’à l’extrême d’images de cellules au microscope, ou de cristaux de neige). Un peu comme si le personnage avait des réminiscences, par flashs, du bouillon originel dont il est issu (ce que vient métaphoriser à l’écran les images organiques, quoiqu’encore difficilement identifiables, d’un accouchement).

Des icones religieuses parfois s’intercalent au montage, comme autant de tentatives d’investir ces intuitions de sens (de formaliser, de manière digérable, cette semi-conscience du cosmos). Elles s’insèrent d’autant plus facilement dans le film que le visage barbu aux longs cheveux de Brakhage (qui joue comme un pied, mais passons) est volontiers christique. La religion ne sera cependant dans le film que de passage : la prise de conscience de la réalité du monde s’incarne surtout par la nausée (le décor commence à tanguer, à devenir chaotique, la perception se fait ivre). L’homme, qui se cogne au décor plus qu’il n’y progresse, finira ainsi sa marche en une longue chute (non sans évoquer l’extase religieuse : c’est le plan le plus célèbre du film, Brakhage tombant à dos, bouche grande ouverte, dans la neige), alors qu’apparaissent soudain à l’image les organes au travail, le sang qui pompe, vision enfin limpide (et non plus seulement entrevue) de la vie en action. Comme si le personnage, durant ces quelques secondes de révélation, avait soudain parfaitement conscience de la réalité de ce qui le compose.

C’est au fond ce que raconte ce très joli dernier plan, qui clôt ce segment dans le calme et la fixité, après qu’on ait subi une avalanche de perceptions : on y voit le va-et-vient d’un petit canal, sève sous un tronc ou sang sous la peau, on ne saurait dire, dans un mouvement sobre et régulier. Une image du vivant, tranquille et imperturbable comme une berceuse, pulsant qu’importe le chaos alentours.

 

Part II • Part III • Part IV

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À ce stade, le film de Brakhage a toute sa cohérence en tant que diptyque, et les trois parties qui suivent (chacune dure seulement 5 minutes) peuvent sembler superflues. Elles tiennent en effet plutôt, dans leur forme, du post-scriptum ou de l’apostille, évoquant ces recueils de nouvelles qui succèdent parfois à un roman de SF ou de Fantasy pour en prolonger la diégèse. Plus concrètement, ces trois court-métrages fonctionnent comme des variations, appuyant plus spécifiquement l’un des aspects en puissance dans les deux premiers films, tout en offrant des clés de compréhension pour l’ensemble des segments.

Part II pourrait faire redite s’il n’y avait à l’écran ce bébé, dont on avait suspecté l’accouchement dans le segment précédent. Le petit corps semble d’abord seulement observé par le film, mais s’impose en fait assez vite comme son "personnage principal" – au sens où il est moins une figure scrutée qu’un réceptacle à images et sensations, dont nous partageons les visions. Derrière la bouche hésitante et les yeux fermés, l’enfant a les mêmes intuitions que son père, mais de manière beaucoup plus facile et innée semble-t-il (le zapping est frénétique, et va à l’essentiel : les cristaux et les roches dominent à l’écran, comme pour une petite exploration du tableau périodique des éléments). Les quelques images de seins nourriciers, qui devraient être le comble d’un système représentatif basé sur la perception (la vue subjective d’un nourrisson), sont paradoxalement moins convaincantes : elles renvoient à une imagerie plus conventionnelle, et moins touchante, de maternité et d’origine.

Part III reprend à son compte un aspect secondaire du Prélude : sa dimension organique. Il consiste en une succession de croisements et de métamorphoses entre des images de maternité, de chair sanglante, et de sexualité. L’accouchement (davantage déduit et suggéré que réellement lisible, ici) se charge de jouer le passeur entre ces trois pôles. Mais c’est plus simplement une tonalité jouisseuse qui aide à unir en un même mouvement les merveilles de la chair : les volutes à l’écran donnent aux images abstraites un caractère fluide et dansant, un brin psychédélique même. D’une certaine manière, ce segment est le plus traditionnellement Brakhagien, le plus attendu et facile au vu du reste de sa filmo ; mais la place chaleureuse qu’il prend dans cette pentalogie, globalement rêche et distante, lui confère une valeur particulière.

Part IV, enfin, est une sorte de récapitulatif conclusif, rejouant tous les mouvements à l’œuvre dans les segments précédents, mais de manière beaucoup plus lucide, au sens où tout y est plus lisible et explicite qu’auparavant. Comme si Brakhage faisait monstration des liens et ficelles qui, depuis le début, unissaient discrètement l’ensemble : entre l’homme à terre et la figure du Christ, entre l’accouchement et le bébé, entre le foyer domestique et les étoiles…

Ce passage en revue, dans une sorte de final convulsif (les couches d’images se superposent à n’en plus finir, la cadence s’accélère), ressemble presque à un happy end : l’enfant grandit, les saisons passent, l’homme a pris conscience du monde. Mais deux choses viennent corrompre la mollesse new-age d’une telle conclusion. Déjà, par la façon dont ce final, de par ses recoupements, nous dévoile le fin mot de l’histoire : tout cela était donc l’histoire d’un homme qui, au moment de devenir père, vit une crise existentielle, pris de vertige à l’idée de "donner vie" (“d’où vient-elle, de quoi sommes-nous faits, comment notre matière en engendre-t-elle une autre…”). Un parcours utérin et mystique, qui mène à la révélation et à l’apaisement (l’homme en extase à terre est celui qui a compris, ivre de sa présence au monde, euphorique d’être papa, enfin prêt à acceuillir l’enfant).

Mais il y a autre chose, une deuxième belle étrangeté dans ce final, qui en tempère quelque peu les accents naïfs : son hystérie. La frénésie récapitulative se cristallise, à la fin du segment, en une répétition du geste qui tient moins de la résolution que du mythe de Sisyphe. La prise de conscience du petit humain, ce mystique bienheureux qui coupe son bois à l’infini, est discrètement ramenée à ses dimensions mécaniques et dérisoires : quelque chose qui est déjà arrivé avant et qui arrivera encore mille fois. Un phénomène chimique comme un autre.

Prelude: Dog Star Man (1961)
Dog Star Man: Part I (1962)
Dog Star Man: Part II (1963)
Dog Star Man: Part III (1964)
Dog Star Man: Part IV (1964)

 

Notes

1 • Attention, si vous n’avez pas vu le film, je vous conseille ne de pas lire ce qui suit ! Il est assez difficile de résumer l’analyse que Brakhage, très prolixe, fait de son Dog Star Man : son interprétation est diffractée en multiples interviews. L’une des idées centrales est néanmoins celle d’un mythique arbre de vie, mort à présent pour les humains, qu’un homme vient couper pour faire quelque chose d’ausi anecdotique qu’un feu de cheminée. Et qui se trouve soudain pris de visions de tout ce qui a été, mythes et créations (“daydreams, nightdreams, inner cellular dreamings”). Ces propos viennent d’une interview audio de 2002, présente sur le DVD Criterion du film, mais vous pouvez retrouver un récapitalatif bien plus détaillé des propos de Brakhage à cette adresse, ou encore à celle-ci.

2 • Cette sensation d’un monde enfin installé et fonctionnel se retrouve d’ailleurs aux toutes premières images du segment, par une mise en route de la mécanique du monde : la cadence de la pellicule se réveille pour atteindre sa vitesse normale, passant des images successives de nuages à leur mouvement naturel, et le mouvement des torrents achève un cycle de l’eau opérationnel.

Civilization Thomas Ince, Reginald Barker, Raymond B. West / 1916

Le Kaiser déclare la guerre, et nomme le comte Ferdinand commandant d’un de ses sous-marins. Ne pouvant supporter d’entrer en conflit avec les lois divines, ce dernier refuse de tirer sur un paquebot civil…

Légers spoilers.

Le cinéma de Thomas Ince, que je découvre avec ce film, frappe d’abord par sa puissance d’évocation : il suffit de voir le peuple en liesse rythmer, comme par poussées de fièvre, la lente hésitation du roi devant son traité de guerre, pour en prendre la mesure. Et de fait, si Civilization est parfaitement à l’aise dans le tableau des assemblées, des foules, et des institutions, il semble rechigner à s’ancrer à des péripéties politiques trop précises (de celles qui prêteraient le flanc à l’analyse), entretenant face aux évènements un flou de fable ou de légende : on reconnaît sans mal l’affaire du Lusitania auquel le scénario réfère, ou encore la figure du Kaiser, mais les intertitres pour le désigner se contentent du mot “roi”, les belligérants sont non-identifiés, et l’évolution du conflit reste bien vague.

La guerre, dans le film, nous arrive plutôt comme hallucinée. Elle a déjà pour particularité d’être anachronique : ce ne sont pas les tranchées qu’Ince dépeint à l’écran, mais une guerre “à l’ancienne” (au sol et à découvert) qui aurait pris des proportions apocalyptiques. Les combats qu’on y mène, noyés dans le chaos et la brume, débordent sur les villages qu’ils traversent comme des raz-de-marée, filant entre les doigts du montage par des ellipses en cascade. La scène du sous-marin est un bon exemple de cette façon dont le conflit militaire s’incarne en une narration catastrophiste, pulsionnelle, dangereuse : la séquence débute par une révolte un peu ridicule, qui semble facilement maîtrisable, mais dérape soudain en meurtre, en inondation, puis trop vite en amas de cadavres – comme si nous étions nous-mêmes là, enfermés, d’abord goguenards, puis pas assez rapides pour fuir le piège que la scène referme sur nous.

Passée la sublime première partie, l’affaire devient plus compliquée : la grande instabilité formelle du film, à l’opposé de l’équilibre Griffithien, est autant bénéfique pour filmer le chaos que problématique quant il s’agit de s’accrocher aux personnes. Thomas Ince, en réduisant ses héros à de simples figures véhiculaires de sa piété insistante, n’arrange pas les choses… Approcher la guerre dans une optique de comparaison aux écritures bibliques, comme si c’était là le seul mètre étalon valable pour prendre la mesure d’un conflit mondial, nous apparaît certes aujourd’hui comme quelque chose d’original, de quelque peu exotique, une singularité qui joue en faveur du film. Mais malgré tous les efforts qu’on peut faire pour combler la distance qui nous sépare de l’Amérique dévote des années 10, il est difficile de nous lier à ces personnages pantins qui se comportent en purs fanatiques, chargés à eux seuls de cristalliser les enjeux religieux du récit. Toute la seconde partie en souffre (difficile alors d’accrocher au récit, voire de garder les yeux ouverts) : il faut que le film en revienne à ses visions baroques et hallucinées (la visite du champ de bataille aux côtés du Christ) pour qu’Ince et ses comparses parviennent, à nouveau, à nous transmettre la démesure de leur fièvre divine.
 

Une Question de vie ou de mort Michael Powell & Emeric Pressburger / 1946

Un pilote britannique survit miraculeusement à un crash en mer. Il retrouve alors l’opératrice radio américaine avec laquelle il était en contact, avant de sauter d’avion. Mais un messager de l’au-delà vient le prévenir que sa survie n’était qu’une erreur…

Légers spoilers.

Devant le large tribunal céleste qui clôt le film, où l’humanité réunie se résume toute entière en soldats, capitaines ou infirmières, en anglais et en américains, et où les réquisitoires nationalistes bégaient la propagande qui a sévi durant cinq ans, il apparaît soudain très crûment combien la seconde guerre mondiale est la matrice du cinéma de Powell et Pressburger.

Pas seulement parce qu’elle fut le cadre forcé de leurs premiers films (certains furent des commandes d’État, comme c’est encore le cas ici – il faut voir le kidnapping scénaristique que subit le dernier acte). Cela va plus loin : le conflit mondial et son folklore constituent un univers à part entière, littéralement figé aux cieux pour toute éternité, débattant éternellement des mêmes questions dans le confort ouaté d’un noir et blanc préservé (que la couleur, sur Terre, commençait alors doucement à chasser des écrans). De la rencontre amoureuse par radio militaire, au périscope du docteur qui évoque tant celui d’un sous-marin, en passant par ce registre des pertes qu’on tient aux portes du paradis : tout est à jamais bloqué dans la guerre.

Ce statisme se retrouve dans la forme-même du film : ce drame teinté de merveilleux n’est pas sans évoquer les films de Noël, dorés de technicolor comme une boule sur le sapin, déjà calibrés pour les diffusions télévisées annuelles. Et de fait, rarement un film de Powell et Pressburger n’aura semblé si facile dans ses enjeux, s’abandonnant à la maîtrise savante du duo avec si peu de résistance, simplement occupé au ludisme du pitch. On prend évidemment plaisir à explorer cette double diégèse et ses règles, mais c’est un plaisir sans ampleur, limité – les cieux de carton-pâte sont bien peu évocateurs (et leur bureaucratie paradisiaque, déjà éculée), s’accompagnant d’effets paresseux, comme cette horripilante caricature de noble français. Plus encore, jamais un film de Powell et Pressburger n’a paru si chaussonnier et réactionnaire, inconsciemment réactionnaire, d’emblée daté dans sa vision d’un monde désespérément centré sur l’entresol masculin et l’Angleterre.

Et pourtant, si l’on veut dérouler jusqu’au bout la pelote des sensations que procure ce film, il faut bien reconnaître que c’est là, dans cette calcification du film de noël, que celui-ci sait retrouver une part de mystère : en se présentant à l’adulte qui le découvre comme une instantanée madeleine de Proust, comme un film qu’il aurait vu petit, d’emblée chargé de nostalgie. Il se loge dans ces façons figées du film familial, comme on le dirait des manières étranges d’un enfant trop sage, une sorte de surréalisme doux : par exemple, sous l’allure mécanique d’un récit inoffensif et confortable, les péripéties évoluent à la manière d’une logique d’enfant, sans contexte très précis (l’armée et le commandement souvent cités, jamais montrés ; le monde réduit à un village et à une table d’opération ; les personnages qui se font immédiatement confiance, qui semblent se connaître depuis toujours, notamment via cette romance qui débute tout de go). Le monde réel, baigné dans l’intimité inquiète d’un technicolor doux-amer, et peuplé de visions doucement ésotériques (l’enfant nu sur la plage, le héros endormi au milieu des livres), se présente au final comme une expérience plus mystérieuse à vivre que la montée promise au ciel… À son corps défendant, il se noue des sensations bien étranges dans les recoins du petit film de Noël.

A Matter of Life and Death ou Stairway to Heaven en VO. [extrait]

Midnight Special Jeff Nichols / 2016

Roy part en cavale pour protéger son fils, Alton, petit garçon aux pouvoirs mystérieux. Fuyant les fanatiques religieux et la police, père et fils se retrouvent bientôt les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays.

Spoilers.

Midnight Special est un film séduisant, mais aussi épuisant : il ne fonctionne que par une série d’écarts gênés, constipés, face au genre et au canon Spielbergien.

La première partie, de par son ancrage dans un réalisme gris et son sérieux de pape, semble taquiner le cinéma de genre sans tout à fait y toucher, ce dernier apparaissant dans le film par poussées, exactement comme ces crises qui frappent le gamin. On peut s’en fatiguer, mais le fantastique n’est au moins plus cet insert sporadique venant divertir un continuum dépressif et barbant, comme ce fut le cas dans Take Shelter : une fibre mélodramatique viscérale (un père protège son fils de la douleur qui l’assaille) unit désormais le film, lui donne du liant et une direction, qui lui fait regarder ailleurs que vers ses propres références. Le fantastique alors, tout en allusions et évitements, se fait particulièrement convaincant : ce qui assaille le gamin, ce qui l’utilise, est d’une opacité terrifiante.

La deuxième partie, en rendant l’enfant surpuissant et en lâchant la bride à l’imaginaire, est déjà plus ronflante : devant les prouesses ludiques que le gamin déploie pour Adam Driver, ou face à la découverte ébahie d’une cité SF sur musique planante, on ne comprend pas exactement ce qu’on est censé voir de plus ici qu’un Spielberg remasterisé pour public art et essai, rendu acceptable par les crispations et oripeaux d’auteur, tout en ne se montrant pas franchement plus efficace que le modèle : Nichols a évidemment du talent (la chasse en voiture est ingénieuse, prenante), mais venu le temps du climax, l’émerveillement manque singulièrement à l’appel. Et là, il n’est plus question d’élégance, de rapport trop ou pas assez pudique au genre, mais bien d’autre chose : de savoir ce qu’on raconte.

Car il y a bien sûr un fil symbolique à ce voyage (un portrait de l’amour parental : dévotion pour l’enfant et peur panique qu’il ne lui arrive du mal, la séparation annoncée, l’acceptation de le voir grandir). Mais tout occupé à s’angoisser des distances avec son référent, le cinéma de Nichols s’en vient nous raconter une histoire un peu suspecte dans ses contradictions. Quelque chose coince : d’enfant écartelé et terrorisé par ce qui l’habite, le petit garçon devient une figure messianique promettant à ses humains de parents, magnanime, la félicité d’un autre monde. Et alors, de deux choses l’une : ou il n’y avait pas lieu d’avoir peur, et Midgnight Special retranscrit la vision phobique de parents affolés par les premières pulsions qui pointent en l’enfant, en une sorte de film d’horreur puritain ; ou on filme là l’accouchement d’un messie à travers un encombrant corps aimé, qu’il convient de servir, et qui a autre chose à foutre que d’éprouver des liens d’amour humains. Dans un cas comme dans l’autre, l’histoire qu’on nous conte n’est pas très ragoutante, au mieux est-elle aléatoire – et donne le sentiment que malgré toutes ses qualités et sa bonne volonté, le cinéma de Nichols continue à être compliqué pour rien.
 

• J’ai le plaisir de vous renvoyer à deux excellents textes, qui cernent bien mieux que moi les problèmes du film : celui de Chow, sur le sac de noeuds qu’est devenu depuis quelques années le néoclassicisme Hollywoodien ; et celui d’Alphaville, sur l’impossibilité à retoucher du doigt l’émotion Amblin tant désirée.
 

Sous les toits de Paris René Clair / 1930

Albert, un chanteur des rues, habite dans une chambre sous les toits de Paris. Il rencontre la belle roumaine, Pola, dont il tombe amoureux. Mais son grand ami Louis, et le truand Fred, tombent aussi sous le charme de la jeune fille…

 

Il est toujours frappant de voir combien le son, chez certains cinéastes du début du parlant, fut pensé non pas comme une évolution naturelle, comme la prochaine étape logique d’une réalité mieux capturée, mais comme un “matériau à exploiter” sommé d’avoir une valeur artistique – sous peine de se voir refusé l’entrée. Un peu comme la couleur, lorsqu’elle se généralisa dans les années 60, sembla parfois devoir montrer patte blanche, ne pas avoir droit de se fondre dans le décor, forcée de justifier son existence par une expressivité constante…

René Clair a un rapport assez sévère au dialogue, n’en usant que parcimonieusement. Mais c’est une surprise de voir que face au son, son cinéma n’est pas défiant (comme put l’être celui d’un Chaplin, par exemple). Au début des années 30, les inserts de dialogues épars témoignent souvent d’une maîtrise technique encore déficiente : leur intrusion est gauche, le rythme est en recherche. Chez René Clair, au contraire, l’intermittence du dialogue est pleine de grâce – la parole disparaît quand on ferme une porte vitrée, puis réapparaît hors-cadre, se transforme en chant, qui se perd lui-même en musique de film ; ailleurs, dans une scène toute noire, c’est le dialogue seul qui nous sert de torche… Ravissement des aléas du son, qui glisse à l’écran comme entre les mains d’un prestidigitateur.

Cette libre circulation sonore est la meilleure manière, pour le film, de parler du peuple. C’est que le Paris que dépeint Clair, s’il répond certes déjà à la complaisance popu qui fera la marque du cinéma français, est avant tout affaire de réseau : les sons et les personnages circulent d’un appartement à l’autre, d’une fenêtre à la ruelle, tout se croise. Le quartier semi-piéton, enclave dans laquelle le plan d’ouverture plonge comme au fond d’un récif, est un grand terrain de jeu commun où la communauté, pourtant jamais convoquée par le scénario (pas d’enjeux de groupe, peu d’entraide), resplendit de tous ses feux. La libre circulation du son et ses métamorphoses expriment alors une idée difficile à expliquer : quelque chose comme la grâce du peuple, de par la variété et la plasticité de ses formes d’expression, de par ses humeurs changeantes (complicités et rivalités, amours et amitiés…) qui, par le son, varient aussi facilement que la météo. Le dialogue agité de deux bagarreurs, par exemple, se transforme tout naturellement en douce pantomime musicale, laissant l’image chanter de manière lunaire le conflit en cours, avant de le restituer au dialogue une fois l’affaire apaisée.

Cet art sonore funambule n’est pas inédit (il évoque volontiers Tati). Mais ce qui reste en bouche, dans cette étrange rencontre entre les derniers feux de l’avant-garde muette et les débuts du cinéma classique parlant, c’est surtout le lié du geste, son aisance et sa bienveillance, cette surprise de ne pas y sentir le mépris (pour les histoires, pour le public populaire aimant ces histoires…) qui suintait des films impressionnistes muets : il est surprenant, tout bêtement, de voir un film à expérimentations être aussi doux.